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Full text of "Journal de voyage du Général Desaix, Suisse et Italie (1797)"

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DU 


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Gi^lRAL  DESAIX 

JISSE  ET  ITALIE 
(1797) 

PUBLIÉ    AVEC    INTRODUCTION    ET    NOTES 
PAR 

ARTHUR   CHUQUET 

MFMBRE  DE  L'INSTITUT 


Deuxième  édition 


PARIS 

LIBRAIRIE     PLON 

plon-nouriutkt  c-,  imprimeurs-éditeurs 

s,     RUK    GARAXCIÈRK    —    6' 

1907 
Tous  droits  réxervéi 


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QVAE  DE  SVIS  ITINERIBVS  PER  ITALIAM 

NARRAVERVNT  NONNVLLI   VIATORES 

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JOURNAL  DE  VOYAGE 


DU 


GENERAL  DESAIX 

SUISSE   ET    ITALIE 

(1797) 


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JOURNAL  DE  VOYAGE 


DU 


GÉNÉRAL  DESAIX 


SUISSE  ET  ITALIE 

(1797) 

PUBLIÉ    AVEC    INTRODUCTION    ET    NOTES 
PAR 

ARTHUR   CHUQUET 

MKMBRE  DE  L'INSTITUT 


Deuxième  édition 


PARIS 

LIBRAIRIE     PLON 

PLON-NOURRIT  et  C",  IMI'KIME  UIIS-KDITEUKS 

8.     RUK    OAKANCIÈRU    —    6' 


1907 
ToHi  droits  réxervéi 


Tous  droits  de  reproduction  et  de  traduction 
réservés  pour  tous  pays. 

Published  2  October  1907. 

Privilège  of  copyright  in  tlie  United  States 
reservnd  under  tlie  Act  approved  March  3^  1905 
ky  Plon-iN'ourrit  et  C'«. 


PREFACE 


La  relation  du  voyage  que  Desaix  fit  en  Suisse 
et  en  Italie  dans  l'année  1797  est  connue  des  his- 
toriens. Plusieurs  l'ont  consultée  aux  Archives  de  la 
guerre.  Félix-Bouvier  l'a  citée  dans  son  Bonaparte 
en  Italie.  Martha-Beker  Ta  résumée  dans  son  Général 
Desaix.  Vanson  en  a  reproduit  uno  partie  dans  les 
n"  70-74  du  Carnet  de  la  Sabretaclie,  non  sans  fautes 
graves,  car  l'écriture  du  général  est  très  mauvaise, 
parfois  illisible  :  «  Travaillez  à  me  lire,  disait-il  à 
Reynier,  et  occupez-vous  à  me  déchiffrer.  »  Il  nous 
a  paru  utile  de  publier  le  texte  complet  de  ce  pré- 
cieux Journal  en  l'accompagnant  d  une  étude  et 
d'un  commentaire;  pour  plus  de  clarté,  nous  l'avons 
divisé  en  chapitres. 


INTRODUCTION 


I.  Vie  de  Desaix.  —  II.  La  mission  do  ûesaix.  —  III.  Le  journa 
de  Desaix. 


Une  des  plus  belles  et  des  plus  attachantes  figures  que 
nous  offre  l'armée  de  la  Révolution  est  celle  de  Desaix. 

11  était  noble,  et  la  vraie  forme  de  son  nom  est 
Des  Aix.  Son  père  portait  le  titre  de  seigneur  de  Vey- 
goux,  et  sa  mère,  qui  lui  donna  le  jour  le  17  août 
1768,  à  Saint-Hilaire  d'Ayat,  près  de  Riom,  était  une 
Beaufranchet.  Il  fit  ses  études  de  1776  à  1783,  à  l'École 
militaire  d'Effiat,  dirigée  par  des  Oratoriens  —  de 
même  que  Bonaparte,  de  1779  à  1784,  à  l'École  mili- 
taire de  Brienne,  dirigée  par  des  Minimes,  —  et^  le 
20  octobre  1783,  il  fut  admis  comme  sous-lieutenant 
au  régiment  de  Bretagne.  On  l'appelait  alors  le  cheva- 
lier de  Veygoux,  pour  le  distinguer  de  son  aîné. 

Lorsque  éclata  la  Révolution,  il  refusa  d'émigrer  et 
de  suivre  à  l'étranger  ses  frères  et  ses  cousins.  Sa 
mère,  fervente  royaliste,  lui  reprocbait  sa  tiédeur,  l'en- 


VIII   JOURNAL  DE   VOYAGE  DU  GENERAL   DESAIX 

gageait  ironiquement  à  garder  les  troupeaux,  puiscfu'U 
abandonnait  la  défense  du  trône,  et  une  cousine 
menaça  de  lui  envoyer  une  quenouille.  Desaix  répa|i- 
dit  qu'il  ne  servirait  pas  contre  son  pays  (4).  '^w 

Lieutenant  et  aide  de  camp  de  Victor  de  Broglïe, 
bientôt  capitaine,  il  se  signala,  le  3  août  4792,  au  com- 
bat d'Arzheim,  qui  fut  son  premier  combat  et  le  pre- 
mier de  la  guerre.  Custine^  accompagné  de  Keller- 
mann  et  de  Victor  de  Broglie,  allait  en  reconnaissance; 
attaqué  à  l'improviste  par  les  hussards  de  Wurmser, 
il  n'eut  que  le  temps  de  regagner  Landau  à  toute 
bride;  Desaix,  armé  seulement  de  sa  cravache,  fit  pri- 
sonnier un  des  assaillants  (2). 

Quelques  jours  après,  la  monarchie  s'écroulait  et  les 
commissaires  de  la  Législative  arrivaient  au  camp  de 
Wissembourg  pour  recevoir  le  serment  des  troupes; 
Broglie,  qui  ne  voulait  pas  se  soumettre  aux  décrets 
de  l'Assemblée,  était  suspendu,  et  Veygoux  —  ou 
Desaix,  —  son  aide  de  camp,  déclarait  qu'il  ne  sépa- 
rait pas  sa  cause  de  celle  de  son  général,  tant  que  l'As- 
semblée n'aurait  pas  prononcé. 

Broglie  s'était  retiré,  selon  la  loi,  à  vingt  lieues  des 
frontières,  à  Bourbonne-les-Bains.  Le  capitaine  Desaix 
désirait  le  rejoindre.  Arrêté  dans  les  Vosges,  à  la  Cha- 
pelle-aux-Bois,  par  une  municipalité  soupçonneuse, 
conduit  à  Épinal  et  emprisonné,  il  ne  fut  relâché  qu'au 
bout  de  six  semaines  sur  les  instances  de  son  cousin, 
le  général  Beaufranchet  d'Ayat  (3). 

(1)  Martha-Beker,  le  Général  Desaix,  1-57. 

(2)  A.  Chuqdet,  l'Expédilion  de  Custine,  15. 

(3)  Félix-Bouvier,  let  Vosges  pendant  la  Révolution,  169.    - 


INTRODUCTION  ix 

Nommé  adjoint  à  l'état-major  de  l'armée  du  Rhin 
sur  la  recommandation  de  Custine,  il  se  fit  remarquer 
dans  la  campagne  de  1793  par  son  sang-froid  et  son 
intrépidité.  Le  17  mai,  à  l'affaire  de  Rûlzheim,  il  rallia 
son  ancien  régiment,  le  46%  ci-devant  Bretagne,  et,  le 
surlendemain,  les  représentants  du  peuple  lui  don- 
naient le  grade  d'adjudant  général  chef  de  bataillon. 

Attaché  à  la  division  de  droite  ou  de  Lauterbourg, 
il  encouragea,  stimula  l'avant-garde  ;  «  on  s'y  aperce- 
vait, a  dit  Saint-Cyr,  de  la  présence  de  Desaix.  » 

Le  20  août,  en  avant  de  la  forêt  de  Bienwald,  il  reçut 
une  balle  qui  lui  traversa  les  deux  joues;  mais,  tout 
saignant  de  sa  plaie,  il  combattit  jusqu'à  la  nuit  et  il 
ne  se  laissa  panser  qu'à  la  fin  de  l'action;  les  commis- 
saires de  la  Convention  le  firent  sur  Tinstant  général 
de  brigade. 

Envoyé  à  la  division  de  gauche,  ou  division  des 
montagnes,  à  Bubenthal,  malgré  les  plaintes  du  géné- 
ral Alexis  Dubois  qui  le  jugeait  très  nécessaire,  il  diri- 
gea la  retraite  après  le  désastre  de  Wissembourg.  Un 
lièvre  passa;  les  coups  de  fusil  qu'on  lui  tira  répan- 
dirent l'épouvante.  «  Un  lièvre  seul,  s'écria  Desaix, 
mit  quelques  troupes  dans  le  plus  grand  désordre  (1)  t  » 

L'adjudant  général  Saint-Cyr  l'aidait  et  l'assistait 
dans  cette  malheureuse  reculade.  Ces  deux  hommes 
devaient  souvent  agir  de  concert,  et  on  les  a  parfois 
comparés  l'un  à  l'autre  :  avec  Desaix,  on  gagnait  des 
batailles;  avec  Saint-Cyr,  on  était  sûr  de  ne  pas  les 


(1)  A.  CHnoi'ET,    Wissembourg,  19,   107,   199,   210;  E.  Donnai,, 
Hixtoire  de  Desnir,  40. 


X  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

perdre.  Mais  Saint-Cyr  laissait  volontiers  ses  cama- 
rades dans  l'embarras;  Desaix  venait  au  secours  de  ses 
frères  d'armes.  «  Je  me  saignerai  en  cavalerie  pour 
toi,  écrivait-il  à  Saint-Cyr;  instruis-moi  si  ton  attaque 
doit  avoir  lieu,  afin  que  je  te  secoure  et  t'appuie  (1).  » 

Promu  général  de  division  le  20  octobre  par  les  re- 
présentants, et  chargé  de  commander  la  droite  de 
l'armée  qui  s'était  repliée  sous  le  canon  de  Strasbourg, 
Desaix  n'accepta  qu'avec  regret  son  nouveau  grade.  Il 
était  bien  jeune,  disait-il,  et  manquait  d'expérience; 
mais  il  comptait  qu'  «  avec  bien  de  la  bravoure  »  et 
«  un  zèle  sans  bornes  »,  il  entraînerait  sa  division,  et 
que  les  volontaires,  ces  pauvres  volontaires,  marchant 
dans  la  boue  jusqu'aux  genoux  et  fatigués  par  un  con- 
tinuel service,  auraient  encore  assez  de  force  pour 
chasser  l'envahisseur. 

Le  26  octobre,  après  une  lutte  meurtrière,  il  refou- 
lait les  Impériaux  dans  les  bois  de  Reichstett,  et  de  ce 
jour  date  véritablement  sa  gloire  militaire. 

Pendant  qu'il  versait  son  sang  pour  la  République, 
les  Jacobins  de  Riom  le  dénonçaient  à  Paris.  Il  appar- 
tenait, écrivaient  les  clubistes,  à  la  caste  nobiliaire;  il 
avait  dix-sept  parents  émigrés,  dont  deux  frères  qui 
servaient  dans  l'armée  de  Condé  (2)  ;  il  était  cousin  du 
général  Beaufranchet  d'Ayatqui  venait  d'être  destitué  ; 


(1)  «  Saint-Cyr,  dit  Caslellane,  mauvais  camarade,  et  qui  lais- 
sait volontiers  échiner  ses  voisins  »  {Journal,  II,  333.) 

(2)  Le  conventionnel  Maribon-Montaut,  accusé,  lui  aussi,  aux 
Jacobins  do  Paris,  d'avoir  deux  frères  émigrés,  répondait  :  «  Au 
lieu  de  m'en  faire  un  reproche,  je  crois  que  cela  pourrait  deve- 
nir un  sujet  de  louange.  »  {Mon.,  29  novembre  1793.) 


INTRODUCTION  XI 

il  ne  possédait  pas  dix  mille  livres  de  fortune^  et  l'on 
pouvait  craindre  qu'il  ne  fût  séduit  par  l'or  de  Pitt  et 
de  CobourgI  Le  13  novembre,  Desaix  fut  suspendu. 

Il  défendait  pourtant  et  louait  le  nouvel  ordre  de 
choses.  Certes,  il  avait,  dans  le  secret  de  son  cœur, 
déploré  l'exécution  de  Louis  XVI;  dans  ses  lettres 
intimes,  il  accusait  les  représentants  de  désorganiser 
l'armée  et  de  lui  ôter  ses  meilleurs  officiers  et  ses  géné- 
raux qu'ils  qualifiaient  à  tort  de  traîtres  et  de  scélé- 
rats. Mais,  disait-il,  sa  famille  n'avait  pas  de  droits 
féodaux  et  presque  pas  de  fortune;  il  avait  eu  pour 
amis  et  confidents  de  bons  paysans;  il  avait  partagé 
leurs  fêtes  et  leurs  peines,  il  était  de  leur  nombre,  et 
il  n'avait  qu'un  désir  :  assurer  le  triomphe  de  la  Répu- 
blique, vaincre  les  ennemis^  les  étrangers,  ces  «  cruels  », 
ces  «  barbares  »,  et,  après  avoir  sauvé  son  pays  et  lui 
avoir  prouvé  son  amour  par  de  «  glorieuses  et  utiles  » 
blessures,  revenir  en  Auvergne,  sur  le  sol  natal,  pour 
adoucir  la  vieillesse  de  sa  mère,  pour  «  déposer  les 
couronnes  de  la  victoire  entre  les  mains  de  maman, 
comme  autrefois  celles  de  lierre  qu'il  remportait  au 
collège,  pour  raconter  ses  souffrances  et  son  courage 
à  sa  charmante  petite  sœur  » .  Sa  vraie  récompense, 
c'était  Veygoux,  ses  bois  et  ses  bruyères  (1). 

Heureusement,  Pichegru  commandait  l'armée  du 
Rhin,  et  il  ne  pouvait  se  passer  des  conseils  de  Desaix 
qui  —  témoigne  Saint-Cyr  —  avait  enlevé  sa  con- 
fiance et  pris  sur  lui  l'influence  la  plus  grande.  Il  écri- 
vit au  ministre  Bouchotte  qu'il  était  très  content  de 

(1)  Martha-Beker,  73-114. 


XII  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Desaix,  que  le  jeune  général  se  conduisait  fort  bien, 
qu'on  devait  «  retirer  sa  suspension  ».  Desaix  garda 
son  commandement,  et,  l'année  suivante,  lorsqu'un 
agent  du  Conseil  exécutif  le  dénonçait  comme  noble, 
«  c'est  la  seule  chose,  disait  cet  agent,  qui  ne  soit  pas 
en  sa  faveur;  il  a  souvent  donné  des  preuves  de  sang- 
froid  et  de  courage  dans  des  affaires  difficiles  (4).  » 

La  campagne  de  1793,  remarque  Desaix  avec  raison^ 
a  été  bien  dure.  Ce  ne  fut  qu'à  force  de  ténacité  que 
les  Français  eurent  le  dessus.  Il  n'a  fallu  aux  Alle- 
mands, en  1870,  qu'une  seule  journée,  celle  de  Wœrth, 
pour  s'emparer  de  l'Alsace.  Il  fallut  aux  Français,  en 
1793,  six  semaines  d'efforts  obstinés  pour  reconquérir 
la  province.  Durant  six  semaines,  l'armée  du  Rhin  et 
celle  de  la  Moselle  attaquèrent  les  Autrichiens  sans 
trêve  ni  répit;  mais  elles  n'avaient  ni  discipline  ni 
solidité,  et  les  Autrichiens,  excellents  soldats,  défen- 
dirent le  sol  pied  à  pied,  refoulèrent  tous  les  assauts, 
rendant  coup  pour  coup,  recommençant  la  lutte  lors- 
qu'elle était  terminée,  essayant  de  reprendre  le  soir  ce 
qu'ils  avaient  lâché  le  matin,  perdant  trois  fois  moins 
de  monde  que  les  Français,  imposant  le  respect  à 
l'adversaire  par  leur  belle  contenance  et  leur  peau 
noircie  de  poudre,  mettant,  avouait  Pîchegru,  autant 
d'acharnement  à  la  résistance  que  les  républicains 
mettaient  d'impétuosité  dans  leur  choc,  et  néanmoins 
consumés  et  usés  par  une  suite  de  combats  incessants, 
brisés  de  fatigue,  succombant  enfin  sous  la  poussée 

(1)  Saint-Cyr,  Mémoires,  1, 143;  A.  Chuqcet,  Hoche,  103;  Piche- 
gru  à  Bouchotte,  3  et  5  décembre  1793;  Renkin  à  Boucholte, 
20  février  1794(^1.  G.). 


INTRODUCTIOI^  Xltl 

des  carmagnoles,  de  cette  «  indigne  horde  »,  de  cette 
«  canaille  »,  de  ces  enragés  »  et  «  fous  furieux  »  qui 
les  houspillaient  et  harcelaient  opiniâtrement  sur  tous 
les  points,  de  l'aube  au  crépuscule,  jusque  dans  la 
nuit,  et  qui,  bien  que  battus,  revenaient  à  la  rescousse 
avec  la  même  animosité  et  réitéraient  chaque  jour, 
comme  s'exprimait  Wurmser,  leurs  agressions  infer- 
nales. 

Le  18  novembre,  Desaix  reculait  de  La  Wantzenau 
jusqu'au  Jardin  d'Angleterre;  le  20,  il  ressaisissait  La 
Wantzenau  et  Hœrdt;  le  21,  il  abordait  vainement 
Weyersheim;  le  22,  il  passait  la  Zorn  pour  attaquer 
Kurtzenhausen,  mais  il  était  rejeté  sur  Weyersheim; 
le  23  et  le  27,  il  se  portait  de  nouveau  contre  Kurt- 
zenhausen et  de  nouveau  il  était  ramené. 

Le  1"  décembre,  il  eut  la  gloire  de  la  journée;  c'est 
lui,  disait  Pichegru,  qui  a  le  mieux  fait  :  il  enleva 
Gambsheim.  Le  2,  il  fut  battu  devant  Offendorf.  Le  3, 
il  revenait  à  la  charge,  et,  cette  fois,  il  chassait  les 
ennemis  d'OlTendorf  et  de  Herlisheim.  Le  4,  il  les 
poussait  jusqu'aux  premières  maisons  de  Drusenheim. 
Le  10,  il  prenait  possession  de  Weyersheim  et  de 
Kurtzenhausen  que  les  Impériaux  évacuaient  pour 
mieux  couvrir  leur  ligne.  Le  13,  le  15,  le  17,  il  échouait 
contre  Marienthal. 

L'armée  du  Rhin,  droite,  centre,  gauche,  se  mor- 
fondait ainsi  devant  les  redoutes  établies  par  Wurmser 
sur  les  rives  de  la  Moder.  Ce  ne  fut  que  le  22  décembre, 
lorsque  Hoche,  à  la  tête  de  l'armée  de  la  Moselle,  et 
après  vingt  jours  d'infructueuses  tentatives,  eut  forcé 
la  position   de   Frœschwiller,  que    l'armée   du   Rhin 


XIV  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

cessa  de  piétiner  impuissante.  Le  23  décerabrej  Desaix 
entrait  dans  Drusenheim,  et,  le  27,  dans  Lauter- 
bourg  (1). 

Durant  la  campagne  de  1794,  l'arme'e  du  Rhin, 
commandée  par  Michaud,  resta  d'abord  sur  la  défen- 
sive. De  nouveau  Desaix  conduisait  Taile  droite,  et  le 
représentant  Rougemont  louait  lesprit  républicain 
qui  régnait  parmi  ses  troupes  :  les  soldats  et  les 
officiers  vivaient  dans  la  plus  étroite  intimité  ;  ils 
avaient  une  extrême  confiance  dans  leur  général;  ils 
admiraient  le  calme  facile  et  imperturbable,  la  douce 
gaieté  qu'il  montrait  sous  le  feu  le  plus  meurtrier,  et 
Michaud,  séduit  et  dominé,  comme  Pichegru,  par  son 
lieutenant,  assurait  que  Desaix  était  «  très  en  état  de 
commander  une  armée  avec  le  plus  gTand  succès  (2)  » . 

Le  23  mai,  lorsque  les  Prussiens  chassèrent  les 
Français  de  Kaiserslautern  et  les  rejetèrent  derrière  la 
Sarre  et  la  Queich,  ce  fut  Desaix  qui  couvrit  la  retraite. 
Il  résista  longuement  sur  le  Rehbach;  il  chargea  les 
Prussiens  à  la  tête  d'un  régiment  de  dragons,  et  c'est 
alors  qu'à  ses  soldats  qui  fuyaient,  il  disait  cette 
superbe  parole  :  «  On  vous  a  mal  rendu  mes  ordres  ; 
ce  n'est  pas  votre  retraite  que  j'ai  ordonnée,  c'est  celle 
de  l'ennemi.  » 

Quelques  jours  plus  tard,  le  28  mai,  il  tenta  de 
réparer  l'échec  et  de  pousser  jusqu'au  Hardt;  il  fut 
battu  de  nouveau.  Blûcher,  qui  reçut  à  cette  occasion  le 

(1)  Cf.  notre  volume  Hoche  et  la  lutte  pour  l'Ahace,  passim. 

(2)  Lav.allette,  Mémoires,  I,  152  ;  MarthA-Beker,  H5-H8; 
E.  BONNAL,  30-51. 


INTRODUCTION  xv 

grade  de  général-major,  assaillit  hardiment  les  troupes 
de  Desaix,  les  délogea  de  Kirweiler  et  d'Edesheim,  leur 
enleva  six  canons  et  leur  fit  trois  cents  prisonniers. 

Mais  les  Français  profitaient  des  dissentiments  de 
la  coalition  et  ils  se  renforçaient  pendant  que  les 
Prussiens  négociaient  avec  l'Autriche  et  demeuraient 
inactifs.  Les  deux  armées  de  la  Moselle  et  du  Rhin 
combinèrent  leurs  mouvements.  Elles  furent  refoulées 
le  2  juillet,  lorsqu'elles  abordèrent  les  lignes  des 
alliés^  et  la  cavalerie  de  Desaix,  jeune,  peu  instruite, 
peu  manœuvrière,  prit  la  fuite  à  la  vue  des  hussards 
de  Blùcher.  Mais  le  12  et  le  13,  et  bien  que  Desaix  se 
plaignit  de  la  mollesse  de  leurs  attaques  et  de  ce 
qu'elles  avaient  de  partiel  et  de  décousu,  les  républi- 
cains eurent  l'avantage.  Les  Prussiens  perdirent  le 
Schiinzel,  Johanneskreuz,  Trippstadt,  et  reculèrent 
sur  le  Mont-Tonnerre  tandis  que  les  Autrichiens,  que 
Desaix  avait  été  chargé  d'observer  et  de  contenir,,  se 
repliaient  sur  3Iannheim. 

Les  Prussiens  quittèrent  bientôt  la  rive  gauche  du 
Rhin  pour  n'y  revenir  que  vingt  ans  après,  non  sans 
donner  aux  Français  une  dernière  et  rude  leçon.  Le 
18,  le  19,  le  20  septembre,  Hohenlohe-lngelfingen  fon- 
dit brusquement  sur  l'armée  du  Rhin  et  la  rejeta  jus- 
qu'au delà  de  Kaiserslautern;  mais,  au  lieu  de  pousser 
sa  pointe,  et  à  la  grande  surprise  des  Français,  il  rétro- 
grada :  la  Prusse  ne  pensait  qu'à  la  Pologne  et  ne 
voulait  plus  rien  entreprendre  contre  la  France  (1). 


(1)  Cf.  Saint-Cyh,  II,  50,  52,  56,  73,  462,  et  le  Campagne- Journal 
de  Blûcher,  120-130. 


XVI  JOURNAL  DE  VOYAGE   DU  GENERAL  DESAIX 

Après  avoir,  durant  l'hiver,  commandé  l'aile  gauche 
de  l'armée  de  Rhin-et-Moselle^  qui  bloquait  Mayence 
sur  la  rive  gauche,  Desaix  commandait  dans  l'été  de 
1795  un  corps  d'observation  dans  la  haute  Alsace, 
entre  Brisach  et  Bâle,  lorsque  se  produisirent  de  nou- 
veaux revers. 

Jourdan,  général  en  chef  de  l'armée  de  Sambre-et- 
Meuse,  avait  franchi  le  Rhin  à  Dùsseldorf,  refoulé  les 
Autrichiens  sur  le  Main  et  investi  Mayence  par  la  rive 
droite.  Pichegru,  général  en  chef  de  l'armée  de  Rhin- 
et-Moselle,  s'était  emparé  de  Mannheim.  Mais  Glerfayt 
traversa  le  Main  au-dessus  de  Francfort  et  parut  tout 
à  coup  sur  les  derrières  de  Jourdan  qui  se  hâta  de 
repasser  le  Rhin.  Puis  il  se  tourna  contre  Pichegru  et 
il  surprit  l'armée  de  Rhin-et-Moselle  devant  Mayence. 

Dans  le  même  temps,  Wurmser  marchait  sur  Mann- 
heim. Il  trouva  Desaix  sur  les  bords  du  Neckar  : 
dans  ce  danger  pressant,  Pichegru  avait  rappelé  de 
la  Haute-Alsace  le  jeune  général.  Mai^  le  vieux 
Wurmser  avait  de  bonnes  troupes  enhar  Jies  par  le 
succès;  il  se  saisit  de  Neckarau  et  de  la  plaine  entre 
le  Neckar  et  le  Rhin,  et  le  29  octobre,  le  jour  où 
Glerfayt  débloquait  Mayence^  il  emporta  la  hauteur 
du  Galgenberg. 

Pichegru  laissa  dans  Mannheim  une  garnison  qui 
devait  se  rendre  trois  semaines  plus  tard,  et  recula 
derrière  la  Pfriem.  Le  Gomité  de  salut  pubUc  l'enga- 
geait à  mettre  dans  Mannheim  un  commandant  intré- 
pide qui  ne  capitulerait  que  devant  la  brèche.  «  Desaix^ 
écrivait  le  Gomité,  nous  paraît  convenir.  »  Pichegru 
•répondit  que  Desaix  convenait  infiniment  mieux  à 


INTRODUCTION  xvii 

l'avant-garde,  et  ce  fut  Desaix  qui,  cette  fois  encore^ 
protégea  la  retraite.  Pichegru  avouait  que  l'énergie  de 
l'armée  était  fortement  altérée;  Desaix  sut  relever  le 
moral  de  sa  division,  et  le  10  novembre,  lorsque  Gler- 
fayt  assaillit  Pichegru  sur  les  bords  de  la  Pfriem,  elle 
fit  une  honorable  résistance.  Mais  elle  couvrait  toute 
la  droite  française  et  sa  position  était  trop  étendue; 
elle  n'avait  que  trois  pièces  de  canon  et  ne  put  tenir 
nulle  part.  11  fallut  s'abriter  derrière  la  Queich,  et  le 
25  décembre  Desaix,  au  nom  de  Pichegru,  et  Baillet 
de  Latour,  au  nom  de  Clerfayt,  signaient  une  suspen- 
sion d'armes. 

La  bravoure  de  Desaix  avait  jeté  sur  la  triste  fin  de 
cette  campagne  de  1795  un  rayon  de  gloire.  Le  12  no- 
vembre, il  avait;,  avec  de  la  cavalerie  et  une  compagnie 
d'artillerie  à  cheval,  réoccupé  Frankenthal.  Le  repré- 
sentant Rivaud  louait  son  activité  et  l'ascendant  qu'il 
exerçait  sur  le  soldat  :  «  Il  a,  disait  le  conventionnel, 
habitué  les  troupes  à  le  voir  partout;  elles  iraient  avec 
lui  au  diable.  » 

Pichegru  était  déjà  suspect.  Il  passa  joyeusement 
Ihiver  à  Strasbourg  pendant  que  son  armée  campait 
dans  la  boue  ou  sur  la  neige.  Desaix  vint  un  jour  le 
prier  de  cantonner  les  troupes  et  de  mettre  un  terme  à 
leurs  souffrances.  Pichegru  le  fit  attendre  longtemps 
avant  de  le  recevoir  et  l'accueillit  avec  colère.  <i  11  était, 
raconta  Desaix  à  Saint-Cyr,  dans  un  état  tel  que  j'avais 
honte  d'être  entré  dans  cette  maison,  et  je  sortis  aussi- 
tôt en  jurant  de  ne  plus  y  remettre  les  pieds.  » 

Le  gouvernement  remplaça  Pichegru  par  Moreau, 


XVlii  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

et,  du  5  mars  au  20  avril  1796,  Desaix  fit  l'intérim.  Il 
se  hâta  de  cantonner  les  demi-brigades  dans  les  villages 
d'Alsace  et  de  Lorraine.  Mais  la  misère  était  trop 
grande.  Pas  de  chevaux,  pas  de  magasins,  pas  d'ar- 
gent. Desaix  fut  aise,  comme  il  dit,  d'être  débarrassé 
du  commandement  en  chef,  et,  lorsque  Moreau  arriva, 
il  refusa  de  diriger  une  division;  il  ne  voulait  que  «  ses 
avant-postes  et  troupes  légères  ».  Moreau  insista,  et 
Desaix,  s'inclinant,  consentit  à  mener  la  division  du 
centre  qui  tenait  les  lignes  de  la  Queich,  entre  Ger- 
mersheira  et  Landau  (1). 

Carnot  avait  dicté  le  plan  de  la  campagne,  plan  trop 
vaste  et  voué  à  Tinsuccès.  L'armée  de  Sambre-et-Meuse 
commandée  par  Jourdan,  et  l'armée  de  Rhin-et-Moselle 
commandée  par  Moreau,  passeraient  le  Rhin  pour 
déborder  les  ailes  de  l'archiduc  Charles  :  l'une  le  rejet- 
terait en  Bohême;  l'autre,  qui  le  repousserait  derrière 
le  Danube,  viendrait  en  même  temps  se  liera  la  gauche 
de  l'armée  d'ItaUe.  Au  lieu  de  ces  deux  armées,  ne 
valait-il  pas  mieux,  disait  Desaix,  n'avoir  qu'une  seule 
armée  »  bien  vigoureuse  et  écrasante  (2)  »  ? 

Le  25  juin  1796,  l'armée  de  Rhin-et-Moselle  passait 
le  fleuve  à  Kehl.  Les  troupes  n'aboutirent  à  la  rive 
droite  qu'après  avoir  traversé  des  îles  marécageuses, 
très  fourrées,  et  de  petits  bras  qui  n'étaient  pas 
guéables  dans  cette  saison.  Mais  on  avait  pu  rassem- 
bler secrètement  à  Strasbourg  tous  les  agrès  et  bateaux 
nécessaires  et  les  conduire  par  eau  le  long  du  canal  de 

(1)  Martha-Bkker,  128-143;  E.  Bonnal,  88-90;  Saint-Cyr,  H, 
300,  335,  525,  et  IH,  8. 

(2)  Martha-Beker,  165. 


INTRODUCTION  XiX 

navigation  jusque  dans  le  bras  Mabile  et  de  là  dans  le 
grand  Rhin.  On  fit  quatre  démonstrations  qui  détour- 
nèrent l'attention  des  ennemis  et  attirèrent  leurs  prin- 
cipales forces  loin  du  point  désigné.  Grâce  à  ces  judi- 
cieuses combinaisons  et  à  la  rapidité  des  mouvements, 
l'opération  eut  le  plus  heureux  succès  (1). 

Trois  jours  plus  tard,  après  avoir  aisément  dispersé 
les  troupes  du  cercle  de  Souabe,  Desaix  culbutait  un 
corps  d'Autrichiens  dans  la  plaine  de  Renchen.  Le 
5  juillet,  à  l'affaire  de  Rastatt,  il  attaquait  de  front  un 
autre  corps  autrichien  qu'il  rejetait  au  delà  de  la  Murg. 
Le  9,  il  eut  une  part  marquante  à  la  bataille  d'Ettlin- 
gen.  Il  était  à  l'aile  gauche:  par  trois  fois  il  prit  et 
perdit  le  village  de  Malsch,  mais  il  conserva  la  hauteur 
boisée  qui  dominait  la  position,  et  lorsque  quelques- 
uns  de  ses  hussards  et  de  ses  chasseurs,  par  un  faux 
mouvement,  prêtèrent  le  flanc  aux  escadrons  autri- 
chiens, il  sut  déployer  à  temps  sa  réserve  de  cavalerie, 
secondée  par  l'artillerie  légère,  et  l'ennemi  s'arrêta. 
«  Le  feu  de  notre  canon,  écrivait  Moreau,  et  les  ma- 
nœuvres brillantes  qu'a  fait  faire  Desaix,  ont  rendu 
les  desseins  de  l'archiduc  inutiles  (2).  » 

L'archiduc  se  retira  par  la  vallée  du  Neckar  sur  le 
Danube.  L'armée  de  Rhin-et-Moselle  le  suivit.  Elle  lui 
livra  le  11  août  la  bataille  indécise  de  Neresheim.  Puis, 
tandis  que  le  prince  laissait  une  partie  de  ses  troupes 
à  Latour  et  courait  avec  l'autre  à  la  rencontre  de 
l'armée  de  Sambre-et-Meuse,  elle  passa  le  Danube  et 

(1)  Dedon,  Précis  historique  des  campagnes  de  l'armée  de  Rhin- 
et-Muselle,  15-54. 

(2)  Dedo.n,  82;  Martha-Bbker,  147-130;  Bonnal,  100-107. 


XX  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

le  Lech,  elle  battit  Latour  le  24  août  à  Friedberg  et 
le  1"  septembre  à  Geisenfeld  dans  une  affaire  dont 
Desaix  eut  tout  l'iionneur.  11  avait  dû  dégarnir  la 
gauche  qu'il  commandait  et  la  cavalerie  autrichienne 
allait  le  charger.  Il  fit  avancer  contre  elle  un  bataillon 
d'infanterie  et  une  batterie  d'artillerie  légère;  mais  il 
avait  caché  derrière  une  hauteur  trois  régiments  à 
cheval,  carabiniers,  dragons  et  chasseurs.  La  cavalerie 
autrichienne  marche  bravement  sur  la  batterie;  sou- 
dain les  carabiniers  se  jettent  sur  son  front,  les  dra- 
gons et  les  chasseurs  la  prennent  en  flanc  et  l'obligent 
de  défiler  devant  le  bataillon  d'infanterie;  elle  laissa 
plus  de  200  hommes  sur  le  champ  de  bataille,  et  ce 
succès  entraîna  celui  de  la  journée.  Quelques  instants 
plus  tard,  Desaix  ressaisissait  l'offensive  et  un  de  ses 
bataillons  s'emparait,  sur  la  droite,  de  la  chapelle 
Saint-Cast  que  l'adversaire  avait  occupée.  L'archiduc 
Charles  reconnaît  que  Desaix  montra  dans  cette  action 
non  seulement  de  l'énergie,  mais  une  grande  justesse 
de  coup  d'œil. 

A  vrai  dire,  Moreau,  supérieur  en  forces  à  l'ennemi, 
pouvait  lui  porter  des  coups  plus  rudes  et  plus  déci- 
sifs. Il  n'avançait  que  lentement  et  ne  gagnait  que 
peu  de  terrain.  Mais  il  arrivait  au  bord  de  l'Iser,  il 
tenait  les  ponts  de  Freisingen  et  de  Mosbourg.  La 
Bavière  tremblait,  l'Électeur  s'était  enfui,  et,  le  7  sep- 
tembre, les  États  et  la  haute  aristocratie  dépêchaient 
au  camp  de  Pfaffenhofen  des  députés,  Arco,  Seins- 
heim,  Thurn-et-Taxis,  pour  signer  une  suspension 
d'armes  et  promettre  à  Moreau  des  chevaux  et  du 
fourrage,  des  grains,  des   souliers,   du  drap  et  dix 


INTRODUCTION  xxi 

millions.  C'est  ainsi  que,  le  17  juillet,  le  duc  de  Wur- 
temberg avait  signé  une  suspension  d'armes,  ouvert 
son  duché  et  promis  quatre  millions. 

Le  traité  ne  fut  pas  exécuté  et  Moreau  dut  presque 
aussitôt  opérer  sa  retraite.  Il  commençait  à  s'alarmer; 
il  ne  recevait  de  nouvelles  de  l'armée  de  Sambre-et- 
Meuse  que  par  les  gazettes  allemandes  ;  il  savait  que 
les  paysans  s'insurgeaient  sur  ses  derrières  ;  il  sentait 
que  les  ennemis  qu'il  avait  en  face  ne  cherchaient 
qu'à  l'amuser,  qu'à  l'attirer  plus  loin  entre  l'Iser  et  le 
Danube  afin  de  lui  tomber  sur  le  flanc.  Il  concentra 
son  armée  à  Neubourg  dans  une  position  plus  res- 
serrée, et,  pour  dégager  Jourdan,  il  envoya  sur  la  rive 
droite  du  Danube  le  corps  de  Desaix  qui  prendrait  à 
dos  l'archiduc  Charles. 

Le  40  septembre,  Desaix  passait  le  Danube  à  Neu- 
bourg; il  marchait  sur  Eichstiidt  et  Nuremberg.  Mais 
il  sut  bientôt  que  les  convois  de  l'archiduc,  qu'il  croyait 
intercepter,  avaient  changé  leur  route  et  que  Nauen- 
dorf  se  mettait  à  ses  trousses.  Le  46,  il  regagnait 
Neubourg  et  toute  l'armée  fut  réunie  sur  la  rive  droite 
du  Danube. 

Moreau  ne  doutait  plus  de  la  reculade  de  Jourdan. 
L'armée  de  Sambre-et-Meuse,  elle  aussi,  avait  eu 
d'abord  des  succès.  Elle  avait  refoulé  Wartensleben  et 
occupé  Francfort,  Wùrzbourg,  Bamberg,  Amberg. 
L'archiduc  Charles  l'arrôta.  t  Peu  importe,  disait-il  à 
Latour,  que  Moreau  arrive  devant  Vienne  si  je  bats 
Jourdan.  »  Et  il  battit  Jourdan.  Pressé  sur  son  front 
par  Wartensleben  et  sur  ses  derrières  par  l'archiduc, 
Jourdan  se  replia  vers  le  Main,  puis  sur  la  Lubn,    uia 


XXII     JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

sur  le  Rhin.  Il  essuya  le  3  septembre  à  Wûrzbourg 
une  grande  défaite;  il  traversa  dans  un  affreux  désarroi 
la  Franconie  dont  les  villages  sonnaient  le  tocsin  pour 
appeler  les  paysans  au  pourchas  des  Français  ;  il 
perdit  Moreau  à  Altenkirchen. 

L'armée  de  Rhin-et-Moselle,  désormais  compromise, 
commença  sa  retraite  le  49  septembre,  mais  lentement 
et  comme  à  son  aise,  sans  trouble  ni  désordre.  Elle 
comptait  encore  50,000  hommes  et  elle  n'avait  affaire 
qu'à  des  corps  isolés  et  disséminés,  Latour,  Nauen- 
dorf,  Frœlich,  Petrasch,  qui  ne  surent  s'unir  pour 
l'entourer  et  la  vaincre.  Latour,  brave  soldat  et 
médiocre  général,  la  suivait  de  très  près  avec 
23,000  hommes.  Il  fallait  le  rejeter  assez  loin,  du 
moins  pour  quelques  jours,  avant  de  forcer  le  pas- 
sage de  la  forêt  Noire.  Le  2  octobre  Moreau  assaillit 
Latour  à  Biberach,  et  sa  victoire  fut  complète.  Desaix 
put  en  revendiquer  sa  part;  il  mit  en  déroute  la  divi- 
sion Kospoth  qui  formait  la  droite  autrichienne.  Débar- 
rassée de  Latour,  l'armée  française  continua  sa  marche; 
elle  refoula  Nauendorf  à  Rottweil  et  à  Villingen,  et 
poussa  vers  les  villes  frontières.  L'archiduc  Charles 
cimpait  au  débouché  des  vallées  de  la  Renchen  et  de 
la  Kinzig,  et  un  seul  chemin  restait  aux  Français,  le 
défilé  qui  mène  de  Neustadt  à  Fribourg  par  le  val 
d'Enfer.  Mais  ce  n'était  pas,  comme  on  l'a  dit,  un 
défilé  effrayant,  et,  malgré  son  nom,  il  ne  fallait  pas 
être  diable  pour  y  passer.  Le  11  octobre,  après  avoir 
facilement  chassé  les  soldats  et  paysans  qui  défen- 
daient la  gorge,  l'armée  entrait  dans  la  plaine  du 
Brisgau. 


INTRODUCTION  XXIII 

Le  général  en  chef  voulait  se  porter  vers  Kehl  en 
descendant  le  Rhin,  et  ses  avant-gardes  avaient  déjà 
traversé  la  petite  rivière  d'EIz  à  la  hauteur  d'Emmen- 
dingen.  Mais  il  perdit  du  temps.  L'archiduc  assembla 
toutes  ses  forces.  Le  19  septembre  eut  lieu  à  Emmen- 
dingen  un  combat  meurtrier.  L'intrépide  Beaupuy  y 
succomba.  La  nouvelle  de  celte  mort  consterna Desaix; 
il  versa  des  larmes^,  puis  prenant  la  main  à  Decaen  : 
«  Sauvons  l'armée,  dit-ilj  et  nous  pleurerons  notre 
ami  dans  un  moment  plus  propice.  »  Le  lendemain^ 
l'archiduc  passa  l'Elz  et  attaqua  de  nouveau  les  Fran- 
çais^ sans  les  entamer.  Toutefois  Moreau  voyait  bien 
qu'il  aurait  peine  à  se  maintenir  dans  le  Brisgau  avec 
des  troupes  fatiguées  par  tant  de  marches  et  d'efforts. 
Il  décida  d'abandonner  la  rive  droite  du  Rhin  et  de 
rentrer  en  France  par  Huningue  ;  Desaix  dut^,  avec  la 
division  de  gauche,  opérer  une  diversion  utile  et  courir 
à  Kehl  pour  menacer  les  derrières  de  l'archiduc. 

Le  21,  Desaix  passait  le  Rhin  à  Vieux-Brisach  et 
marchait  sur  Strasbourg;  le  reste  de  l'armée,  après 
s'être  battu  à  Schliengen,  traversa  le  fleuve  cinq  jours 
plus  tard  sur  le  pont  d'Huningue. 

Durant  celte  campagne  de  1796,  Desaix  avait  été, 
avec  le  chef  d'état-major  Reynier,  le  confident  et  le 
mentor  de  Moreau.  Lorsqu'il  fut  attaqué  par  l'archiduc 
à  Neresheim,  Moreau  ne  voulut  rien  prescrire  avant 
d'avoir  vu  son  lieutenant.  Mais,  selon  Saint-Cyr, 
Desaix  avait  exercé  quelquefois  une  influence  fâcheuse, 
et,  si  Moreau  s'était  par  instants  montré  timide  à 
l'excès,  c'est  qu'il  avait  écouté  Desaix.  Accoutumé  à 
faire  la  guerre  dans  les  plaines  sur  les  bords  du  Rhin 


XXIV    JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

et  avec  des  avant-gardes,  Desaix,  dit  encore  Saint- 
Cyr,  était  embarrassé  de  commander  une  division,  et 
il  eut  besoin  de  temps  pour  connaître  son  nouveau 
métier.  Il  avait  acquis  une  belle  réputation  et  souhai- 
tait de  la  conserver;  il  craignait  d'éprouver  un  revers; 
de  là,  les  conseils  de  prudence  qu'il  donnait  à  Moreau; 
de  là,  une  circonspection  qui  «  nuisit  dans  cette  cam- 
pagne au  développement  des  grands  talents  qu'il  pos- 
sédait. »  (1) 

Les  soldats  de  Rhin-et-MoselIe  avaient,  à  leur  retour 
en  Alsace,  la  démarche  fière,  l'air  martial  et  imposant, 
et,  dit  un  de  leurs  généraux,  quelque  chose  de  farouche 
dans  le  regard.  Mais  ils  étaientexténués;  un  tiers  allaient 
pieds  nus,  sous  des  haillons  de  paysans.  Ils  durent 
pourtant  recommencer  la  lutte  et  défendre  les  uns  le 
fort  de  Kehl^  les  autres,  la  tête  de  pont  d'Huningue. 
L'archiduc  Charles  aurait  dû  masquer  ces  deux  postes 
et  détacher  la  plus  grande  partie  de  ses  troupes  au 
secours  de  Mantoue  ;  il  crut  qu'il  ne  pourrait  finir  la 
campagne  et  mériter  le  titre  de  libérateur  de  l'Alle- 
magne que  s'il  s'emparait  de  ces  deux  points,  les  seuls 
que  les  Français  tenaient  encore  sur  la  rive  droite  du 
Rhin. 

Desaix  avait,  dès  son  arrivée,  mis  les  ouvrages  de 
Kehl  en  assez  bon  état  :  il  avait  fait  achever  des 
retranchements  ébauchés;  il  avait  commencé  dans  les 
îles  du  Rhin  et  de  la  Kinzig  de  petites  redoutes  qui 
flanquaient  la  position.  Mais  Moreau  prit  de  mauvaises 
mesures.  Desaix  et  Saint- Cyr  commandaient  chacun 

(1)  Saint-Cyh,  m,  119  et  1.^2. 


INTRODUCTION  xxv 

tous  les  cinq  jours  à  tour  de  rôle,  et  les  troupes,  au 
lieu  d'être  les  mêmes,  se  relevaient  tous  les  deux  ou 
trois  jours.  Le  9  janvier  4797,  lorsque  Kehl  ne  fut 
plus  qu'un  amas  de  de'combres,  lorsque  Moreau  eut  la 
certitude  que  l'ennemi  détruirait  infailliblement  dans 
les  vingt-quatre  heures  le  pont  de  bateaux  qui  reliait 
les  deux  rives,  Desaix  signa  la  capitulation  :  il  obtint 
le  droit  d'emporter  jusqu'au  lendemain  soir  tout  ce 
qu'il  pourrait  (1). 

La  campagne  de  1796  était  terminée  sur  le  Rhin.  Il 
fallait  réorganiser  l'armée.  Pas  de  chevaux,  pas  d'équi- 
pement^  pas  d'argent.  On  attelait  l'artillerie  avec  des 
bœufs,  et  les  officiers,  les  soldats  n'avaient  pas  de  quoi 
payer  le  blanchissage  de  leurs  chemises  et  le  port  des 
lettres  qui  leur  étaient  adressées.  Comme  l'année  pré- 
cédente, Desaix  exerça  le  commandement  pendant 
l'absence  du  général  en  chef  —  du  31  janvier  au 
9  mars  1797.  —  Il  cantonna  les  troupes,  il  s'efforça  de 
solder  leur  arriéré;  il  ramassa  de  tous  côtés  des  bois 
de  construction  et  des  fers  parce  qu'il  voulait  envahir 
de  nouveau  l'Allemagne  et  qu'il  avait  besoin  de  bateaux. 
Un  instant,  il  craignit  que  l'armée  de  Rhin-et-Moselle 
ne  fût  condamnée  à  faire  des  sièges,  et,  comme  il 
disait,  à  végéter  tristement,  ennuyeusement  autour  de 
Mayence  et  devant  Mannheim,  tandis  que  l'armée  de 
Sambre-et-Meuse,  commandée  par  Hoche  et  pourvue 
de  tout,  marcherait  sur  le  Danube.  Quelle  cruelle  idée! 


(1)  Cf.,  sur  toute  celte  campagne  de  1796,  Sai.nt-Cyr,  Dedo.v, 
Mautha-Beker,  Bonnal. 


XXVI    JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Quelle  humiliante  destinée  pour  des  hommes  «  très 
bien  disposés  et  pleins  d'une  excellente  volonté  »  1  Et 
quel  voisin  «  avalant  »  que  ce  Hoche I  Non;  Tarmée 
de  Rhin-et-Moselle  franchirait  encore  la  barrière  du 
Rhin  et  irait  «  donner  de  la  tablature  »  aux  Autri- 
chiens. «  Nous  soutiendrons  et  augmenterons  sa 
gloire,  écrivait-il  à  Saint-Cyr,  par  de  nobles  et  vigou- 
reux efforts  (1)!  » 

Il  avait  résolu  de  profiter  de  1'  «  engourdissement  » 
des  ennemis  et  de  surprendre,  comme  en  4796,  le  pas- 
sage du  fleuve.  Les  préparatifs  furent  faits  avec  acti- 
vité et  dans  le  plus  profond  secret.  Moreau,  alors  à 
Paris,  ne  vint  qu'au  moment  même  et  «  plus  prompte- 
ment  que  l'éclair  »  pour  ne  pas  mettre  les  Autrichiens 
en  éveil. 

L'opération  eut  lieu  le  20  avril,  à  3  heures  du  matin, 
en  face  de  Diersheim.  Elle  faillit  manquer.  La  flottille 
de  débarquement  devait  descendre  l'Ill,  passer  de  l'IU 
dans  un  bras  du  fleuve  et  de  ce  bras  déboucher  dans 
le  Rhin.  Durant  la  nuit,  qui  fut  très  obscure  et  ora- 
geuse, quelques-uns  des  bateaux  échouèrent  et  n'arri- 
vèrent pas  à  l'heure  dite;  l'un  d'eux,  sur  lequel  étaient 
toutes  les  rames  destinées  à  la  traversée,  s'engrava 
tellement  qu'on  ne  put  le  remettre  à  flot,  et  vainement, 
pour  le  dégager  à  grands  efforts  des  mains  et  des 
épaules,  Moreau,  De.saix  et  plusieurs  officiers  supé- 
rieurs se  jetèrent  dans  l'eau  jusqu'à  la  ceinture;  on 
dut  appeler  de  l'infanterie  qui  prit  les  rames  et  les 
porta  au  point  d'embarquement.  Mais  le  jour  paraît 

(1)  Martha-Beker,  509;  Saint-Cyr,  IV,  301  et  309 


INTRODUCTION  xxvii 

et  les  Autrichiens  sont  sur  leurs  gardes.  Faut-il  tenter 
le  passage?  On  le  tente.  On  aborde  sous  le  feu  de 
l'ennemi  un  gravier  de  la  rive  droite;  on  passe  à  gué 
les  deux  bras  qui  se'parent  ce  gravier  de  la  terre 
ferme;  on  prend,  on  perd  et  on  reprend  le  village  de 
Diersheim  et  le  bois  qui  l'avoisine.  Un  instant^  l'adver- 
saire se  saisit  d'une  digue  à  laquelle  s'appuie  la  gauche 
des  Français.  Desaix  et  Davout  le  repoussent;  malgré 
les  obstacles  que  présente  un  terrain  marécageux  et 
coupé,  malgré  une  très  violente  raousqueterie,  ils 
s'emparent  de  la  digue,  ils  culbutent  les  Autrichiens, 
ils  les  rejettent  en  désordre  sur  le  village  d'Honau. 
Dans  cette  charge  —  à  11  heures  du  matin  —  Desaix 
fut  blessé  d'un  coup  de  feu  à  la  cuisse,  et,  vers 
3  heures  de  l'après-midi,  les  ennemis,  renforcés  par  des 
troupes  fraîches  et  supérieurs  en  artillerie,  réussirent 
à  rentrer  dans  Diersheim  qu'ils  livrèrent  aux  flammes. 
Le  combat  recommença  le  lendemain.  Toute  l'armée 
avait  passé  sur  la  rive  droite.  11  y  eut  autour  de 
Diersheim  une  terrible  mêlée  de  cavalerie.  Enfin,  les 
Autrichiens  battirent  en  retraite;  l'avant-garde  fran- 
çaise s'avança  jusqu'à  la  Renchen,,  au  delà  d'Offen- 
bourg.  Le  22^  les  républicains,  poursuivant  leur 
marche,  forcèrent  le  passage  de  la  Ilenchen  et  arri- 
vèrent à  Bubl  et  à  Lichtenau.  Une  bataille  allait  peut- 
être  se  livrer  le  23,  lorsqu'un  parlementaire  autri- 
chien, qui  fut  accueilli  par  des  huées,  annonça  les 
préliminaires  de  paix  signés  par  Bonaparte  (1). 

Desaix  avait  été  transporté  à  Strasbourg.  Mais  on 

(1)  Delon,  25^-255. 


XXVIII  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

savait  qu'il  avait,  selon  le  mot  d'un  officier  d'artillerie;, 
infiniment  contribué  au  succès  du  passage;  s'il  avait 
été  parfaitement  secondé  par  le  chef  d'état-major 
Reynier,  par  les  chefs  des  armes  spéciales  Lamartil- 
lière  et  Boisgérard,  par  d'autres  encore,  toute  l'armée 
et  la  population  de  Strasbourg  répétaient  que  Desaix 
avait,  en  l'absence  de  Moreau,  tellement  accéléré  les 
préparatifs  que  la  campagne  avait  pu  s'ouvrir  un  mois 
plus  tôt.  Sa  blessure  lui  valut  des  hommages  de  toute 
sorte.  Le  Directoire  le  félicitait,  dans  le  langage  du 
temps,  des  lauriers  qu'il  avait  teints  de  son  sang. 
Mathieu  Dumas  demandait  au  Conseil  des  Anciens 
quelle  récompense  il  fallait  donner  à  de  tels  généraux. 
Les  Autrichiens  Latour  et  Rosenberg  venaient  lui 
témoigner  leur  estime.  Les  dames  de  la  ville  lui  ren- 
daient visite,  et  il  mandait  à  sa  sœur  que  des  femmes 
très  aimables  s'empressaient  autour  de  lui,  qu'il  avait 
mangé  cinquante  pots  de  confiture  pour  le  moins. 

Mais,  au  milieu  de  ces  distractions,  son  âme  se  repor- 
tait vers  l'armée  qu'il  avait  dû  quitter.  Il  s'entretenait 
des  opérations  avec  un  autre  blessé,  le  général 
Duhesme,  qui  avait  eu  la  main  percée  par  une  balle, 
et  les  lettres  qu'il  lui  envoyait  commençaient  par  ces 
mots  :  Le  général  boiteux  au  général  manchot.  Trois  jours 
après  sa  blessure,  il  écrivait  à  Moreau  qu'il  désirait 
être  avec  ses  compagnons  d'armes,  partager  leurs 
peines,  et  «.  bien  travailler  ces  messieurs  »  les  Autri- 
chiens :  «  En  grâce,  pas  un  instant  de  relâche,  qu'ils 
soient  battus  deux  fois  par  jour  (1)  »  I 

(1)  Dedon,  259;  Martha-Beker,  173;  Galerie  militaire,  an  IX, 
m,  341. 


INTRODUCTION  xxix 

Au  bout  de  trois  mois,  lorsqu'il  fut  entièrement  réta- 
bli, il  partit  pour  l'Italie,  et  ce  fut  dans  ce  voyage  de 
1797  qu'il  connut  Bonaparte. 

A  son  retour,  il  reçut,  par  arrêté  du  26  octobre,  le 
commandement  provisoire  de  l'armée  d'Angleterre.  Il 
se  rendit  dans  les  ports  et  arsenaux  de  la  marine,  du 
Havre  à  l'embouchure  de  la  Loire,  pour  préparer  la 
descente  :  il  avait  contre  les  Anglais,  disait-il,  la  haine 
la  plus  prononcée,  une  haine  nourrie  dès  l'enfance. 
Mais  l'expédition  d'Egypte  avait  été  secrètement  réso- 
lue. Le  16  mars  1798,  Desaix  fut  désigné  pour  com- 
mander les  troupes  qui  devaient  s'embarquer  à  Civita- 
Vecchia.  Il  vit  alors  Rome  et  ses  environs.  Ses  trois 
aides  de  camp,  Clément,  Savary  et  Rapp,  l'accompa- 
gnaient; ils  ne  partageaient  pas  son  enthousiasme 
pour  les  ruines  augustes  du  passé;  ils  trouvaient, 
selon  le  mot  de  Ilapp,  qu'il  y  avait  à  Rome  assez  de 
vieilles  pierres,  et,  du  reste,  chacun  avait  son  emploi  : 
à  Clément,  les  courses;  à  Savary,  la  cuisine,  et  à 
Ilapp,  les  coups  (1). 

Quelques  semaines  après  l'arrivée  de  Desaix,  la  flot- 
tille de  Civita-Vecchia  était  prête,  et,  le  9  juin,  elle 
ralliait  dans  les  eaux  de  Malte  la  grande  flotte  de  Tou- 
lon. Il  a,  en  un  petit  mémoire,  raconté  la  prise  de 
l'île,  et  il  assure  que  les  chevaliers  étaient  tellement 
inquiets  qu'ils  avaient  perdu  la  tête. 

Il  débarqua  sur  la  terre  d'Egypte  le  1"  juillet  et  sa 
division  fit  l'avant-garde.  Elle  était  harassée,  tour- 
mentée par  la  soif;  mais   il   donnait  à   ses   soldats 

(1)  Thiéuallt,  Mémoires,  H,  189. 


XXX  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

l'exemple  de  l'endurance;  il  avait  cédé  son  cheval  aux 
charrois  de  l'artillerie  et  il  allait  à  pied.  «  J'eus  beau- 
coup de  peine,  disait  plus  tard  Napoléon,  dans  la  route 
d'Alexandrie  au  Caire;  le  mécontentement  était  extrême; 
des  régiments  refusaient  de  marcher;  Desaix  seul  pen- 
sait comme  moi  (1).  »  Il  commandait  le  21  juillet,  à  la 
journée  des  Pyramides,  un  des  cinq  carrés  d'infanterie 
contre  lesquels  se  brisèrent  les  charges  furieuses  des 
mameluks. 

Pendant  que  Bonaparte  refoulait  Ibrahim-Bey  dans 
les  déserts  de  la  Syrie,  Desaix  gouverna  la  province 
du  Caire  et  maintint  la  discipline  de  ses  troupes.  Mais 
Bonaparte  lui  réservait  une  tâche  plus  glorieuse,  l'ex- 
pédition de  la  haute  Egypte  qu'il  désirait  ardemment 
et  avec  un  cœur  qui,  au  seul  nom  de  Thèbes  et  de 
Philœ,  palpitait  d'impatience. 

Il  dut  d'abord  s'emparer  de  la  moyenne  Egypte  où 
Mourad-Bey  avait,  après  la  bataille  des  Pyramides^ 
cherché  un  refuge.  Dans  les  derniers  mois  de  1798,  il 
conquit  le  Fayoum  :  il  avait  auparavant  infligé  à  Mou- 
rad,  le  7  octobre,  à  Sédiman,  une  défaite  complète;  la 
lutte  fut  héroïque,  l'infanterie  française  repoussa  les 
charges  des  mameluks  et,  à  son  tour,  avec  autant 
d'audace  que  de  vigueur,  les  chargea  et  leur  prit  leurs 
canons.  Puis,  Desaix  entra  dans  la  haute  Egypte.  Le 
22  janvier  1799,  il  remportait  sur  Mourad  la  victoire 
décisive  de  Samhoud,  et,  les  jours  suivants,  il  montrait 
à  ses  troupes  enthousiasmées  les  restes  imposants  du 
temple  de  Denderah  et  de  la  Thèbes  aux  cent  portes, 

(1)  GouRGAUD,  Sainte-Hélène,  I,  3i8. 


INTRODUCTION  xxxi 

ces  chefs-d'œuvre,  disait-il,  qui  sont  dignes  de  l'admi- 
ration du  monde  entier.  Le  1"  février,  il  arrivait  en 
face  de  Syène,  aux  limites  de  l'empire  romain,  et  pre- 
nait possession  de  l'île  d'Éle'phantine.  Le  lendemain, 
il  entrevit,  de  la  rive,  lîle  de  Philee,  sans  pouvoir  y 
atterrir,  parce  que  les  barques  n'avaient  pu  remonter 
les  cataractes.  Mais  il  fallait  encore,  comme  deman- 
dait Bonaparte,  se  de'barrasser  de  ces  vilains  mameluks; 
il  fallait  «  pousser  à  toutes  jambes  »  ces  mameluks 
que  Desaix  comparait  à  l'hydre  de  Lerne  et  qui,  tou- 
jours battus,  n'e'taient  jamais  détruits.  Desaix  et  ses 
lieutenants  les  attaquèrent,  les  pourchassèrent,  et, 
malgré  les  maladies,  malgré  l'ophtalmie  dont  presque 
tous  les  soldats  —  Desaix  compris  —  furent  atteints, 
malgré  l'extrême  difficulté  des  communications,  après 
avoir  marché  à  grandes  journées,  après  avoir  fait  de 
longues  et  dures  et  fatigantes  étapes,  à  force  de  pa- 
tience, de  bravoure,  de  rigueur,  ils  finirent  par  rejeter 
dans  l'Oasis  ce  Mourad  qui  ne  pouvait  entamer  leur 
infanterie,  et  qui  constamment  distançait  leur  cavalerie, 
par  occuper  le  port  de  Kosseir  sur  le  bord  de  la  mer 
et  du  désert,  par  soumettre  l'immense  contrée.  Alors 
commença  l'œuvre  de  l'administrateur.  Desaix,  a  dit 
Napoléon,  gouvernait  une  province  comme  il  savait  la 
conquérir  et  la  défendre.  II  organisa  la  haute  Egypte, 
et,  par  la  fermeté,  par  l'équité  de  ses  décisions,  il 
mérita  des  populations  le  surnom  de  sultan  Juste.  Il 
recommandait  à  ses  généraux  d'établir  une  bonne 
police,  de  punir  avec  éclat  les  voleurs  et  les  assassins, 
d'encourager  dans  les  tribus  le  goût  de  la  culture  et 
de  les  attacher  au  sol.  «  Je  ne  trouve  pas,  écrivait-il, 


XXXII  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

de  plus  belle  gloire  pour  un  gouverneur  de  province 
que  d'entendre  louer  son  exacte  justice.  » 

En  octobre  1799,  il  dut  revenir  au  Caire,  où  l'appe- 
lait Kléber,  qui  succédait  à  Bonaparte.  «  Vous  savez, 
lui  mandait-il,  l'estime  que  j'ai  pour  vous,  et  vous 
devez  croire  que  je  servirai  sous  vos  ordres  en  toute 
confiance.  »  Ce  fut  lui  qui  négocia  l'évacuation  de 
l'Egypte  avec  Sidney  Smith,  et,  sur  l'ordre  précis  de 
Kléber  et  d'un  conseil  des  généraux,  il  signa,  non  sans 
regret,  le  24  janvier  1800,  la  convention  d'El  Arish. 
Un  mois  après,  il  partait  avec  un  sauf-conduit.  Bona- 
parte lui  avait  ordonné  de  rentrer  en  France  dès  no- 
vembre, «  à  moins  d'événements  majeurs.  »  Arrêté 
par  une  frégate  anglaise  en  vue  des  îles  d'Hyères, 
mené  à  Livourne  et  enfermé  au  lazaret  comme  pri- 
sonnier de  guerre,  il  ne  fut  relâché  qu'au  bout  de 
trente  jours  de  détention,  le  29  avril  1800. 

Lorsqu'il  fut  pris  par  les  Anglais,  il  apercevait  déjà 
les  côtes  de  France  et  il  faisait,  dit-il,  mille  extrava- 
gances qui  témoignaient  de  son  plaisir.  Quand  il  entra 
dans  Toulon,  il  s'écria  :  «  J'ai  eu  des  peines  excessives, 
des  fatigues  prodigieuses,  des  inquiétudes  sans  nombre; 
mais  j'ai  revu  la  patrie  et  tout  s'est  effacé;  les  jouis- 
sances restent,  et  elles  sont  délicieuses  (1)!  » 

Tandis  que  Desaix  faisait  à  Toulon  une  quarantaine 
d'un  mois,  Bonaparte  franchissait  le  grand  Saint-Ber- 
nard. Il  avait  le  14  mai  écrit  à  Desaix  pour  lui  donner 

(1)  Cf.  MARTHA-BEKEn,22S-430,  et  surtout  C.  de  La  Jonocièhe, 
VExpédition  d'Égijpte,  III,  214,  228,  352,  504,  513,  533-535,  607, 
674;  V,  258,262,  653. 


INTRODUCTION  XXXIII 

rendez-vous  en  Italie.  Desaix  partit,  et,  par  Grenoble, 
Chambéry,  la  Tarentaise,  le  petit  Saint  Bernard,  des- 
cendit dans  la  vallée  du  Pô.  Le  il  juin,  il  arrivait  au 
quartier  général  de  Stradella.  Il  passa  toute  la  nuit 
avec  Bonaparte.  Jusqu'à  l'aube,  les  deux  hommes  s'en- 
tretinrent de  l'Egypte,  et  Desaix  assura  que  Kléber 
avait  réparé  par  la  bataille  d'Héliopolis  les  fautes  qu'il 
avait  commises,  mais  qu'il  ne  voulait  plus  rester  en 
Egypte,  et  qu'une  armée  éloignée  de  la  patrie  et  du 
gouvernement  partage  toujours  les  sentiments  du 
général  en  chef;  que  la  capitulation  d'El  Arish  était, 
par  suite,  inévitable.  Selon  Napoléon,  Desaix  aurait 
même  prononcé  ces  mots  :  «  Si  vous  aviez  emmené 
Kléber  et  si  vous  m'aviez  laissé  le  commandement,  je 
vous  aurais  conservé  l'Egypte  et  vous  n'auriez  jamais 
entendu  parler  de  capitulation.  » 

Le  Premier  Consul  employa  Desaix  sur-le-champ.  Il 
mit  sous  son  commandement  les  deux  divisions  Boudet 
et  Monnier.  Trois  jours  plus  tard  avait  lieu  la  bataille 
de  Marengo.  Trompé  par  de  faux  renseignements, 
Bonaparte  croyait  que  les  Autrichiens  opéraient  leur 
retraite,  et  il  avait  envoyé  pour  les  arrêter  soit  au 
nord,  soit  au  sud,  la  division  Lapoype  sur  la  route  de 
Milan,  et  la  division  Boudet,  avec  Desaix,  sur  le  chemin 
de  Gènes. 

Le  14  juin,  le  gros  de  l'armée,  divisions  Victor, 
Lannes,  Monnier  et  garde  consulaire,  fut  subitement 
attaqué  à  Marengo  par  les  Autrichiens  et  refoulé  sur 
San-Giuliano.  La  garde  consulaire  résista  vaillamment 
et  couvrit  la  fuite  de  l'armée;  mais,  assaillie  sur  ses 
derrières  pur  les  hussards  de  Nauendorf  et  par  les 


XXXIV  JOURNAL  DE  VOYAGEDU  GÉNÉRAL  DESAIX 

chasseurs  de  Bussy,  elle  fut  taille'e  en  pièces  ou  faite 
prisonnière.  Les  Autrichiens  se  crurent  vainqueurs  ; 
le  vieux  Mêlas  qui  les  commandait  rentra  dans  Alexan- 
drie pour  annoncer  son  triomphe  ;  son  chef  d'état- 
major  Zach  disait  superbement  :  «  Le  voilà,  ce  grand 
Bonaparte;  où  est-il,  ce  rare  génie?  » 

Bonaparte  avait  rappelé  Lapoype  et  Desaix  sur  le 
champ  de  bataille.  Lapoype,  que  l'aide  de  camp  n'attei- 
gnit qu'à  6  heures  et  demie  du  soir,  ne  prit  aucune 
part  à  l'action.  Mais  Desaix  vint  et  il  ramena  la  for- 
tune. Aujourd'hui  encore,  pour  les  paysans  de  la 
plaine,  le  vainqueur  de  Marengo,  c'est  Desaix  et  non 
Bonaparte. 

Selon  les  instructions  qu'il  avait  reçues  la  veille,  à 
midi,  il  devait  traverser  la  Scrivia  et  pousser  sur 
Rivalta  et  Serravalle.  Par  bonheur,  une  crue  de  la 
Scrivia  retarda  ses  mouvements.  Il  ne  put  passer  la 
rivière  que  le  14  juin,  dans  la  matinée,  et  il  était  à  un 
mille  de  Rivalta,  lorsque,  à  une  heure  de  l'après-midi, 
l'aide  de  camp  Bruyère  lui  apporta  l'ordre  de  marcher 
sur  San-Giuliano.  La  division  Boudet  fit  aussitôt  demi- 
tour. 

A  5  heures,  Desaix,  sur  qui  reposait  l'espoir  suprême 
de  Bonaparte,  était  à  San-GiuUano.  Les  Français  recu- 
laient de  toutes  parts  vers  Torre  di  Garofolo.  Les 
blessés,  les  domestiques,  les  vivandiers,  les  charre- 
tiers obstruaient  le  passage.  Desaix  s'était  rendu  sur- 
le-champ  auprès  du  Premier  Consul.  «  Quelle  échauf- 
fouréet  »  lui  dit  Bonaparte  avec  un  sourire  qui  dissi- 
mulait son  angoisse.  —  «  Eh  bien,  répondit  Desaix, 
j'arrive,  nous  sommes  tout  frais,  et,  s'il  le  faut,  nous 


INTRODUCTION  xxxv 

nous  ferons  tuer.  »  Il  y  eut  alors,  au  milieu  des  boulets, 
une  espèce  de  conseil  de  guerre  auquel  assistaient 
Berthier  et  Marmont.  Desaix  déclara  qu'il  fallait,  sinon 
gagner  la  victoire  qui  semblait  définitivement  perdue, 
du  moins  livrer  un  combat  d'arrière-garde  pour  arrêter 
les  ennemis  et  donner  à  l'armée  le  temps  de  se  replier 
durant  la  nuit.  «  Il  n'y  a,  ajoutait-il,  qu'à  faire  un  feu 
d'artillerie  bien  nourri  pendant  un  quart  d'heure,  et, 
ensuite,  nous  nous  ébranlerons.  »  Son  avis  est  adopté. 
Marmont  réunit  ses  canons  à  ceux  de  la  division 
Boudet;  il  forme  une  batterie  de  dix-huit  pièces,  et, 
tandis  que  cette  artillerie  tire  à  travers  les  intervalles 
des  bataillons,  Desaix  pousse  ses  troupes  en  avant,  la 
9"  légère  au  nord,  la  30'  et  la  59»  demi-brigade  de 
ligne  au  sud  du  grand  chemin. 

Le  canon  de  Marmont,  joint  à  la  mousqueterie  de  la 
division  Boudet,  démonte  l'artillerie  des  Autrichiens  et 
met  en  déroute  leur  infanterie  qui  se  développe  sur 
deux  lignes  :  la  première,  composée  du  régiment  Michel 
Wallis;  la  seconde,  de  quatre  bataillons  de  grenadiers 
Lattermann.  Le  régiment  Michel  Wallis  prend  la  fuite. 
Mais,  à  la  voix  de  Zach,  les  grenadiers  Lattermann 
marchent  bravement  au-devant  de  l'adversaire  sans 
lâcher  un  coup  de  fusil  et  Michel  Wallis  se  rallie  der- 
rière eux.  La  9"  légère  plie  et  fléchit. 

A  cet  instant,  le  général  de  brigade  Kellermann, 
chargé  d'appuyer  Desaix,  s'élance  avec  600  chevaux 
sur  le  flanc  de  la  colonne  autrichienne,  la  sabre,  la 
renverse,  et  un  de  ses  cavaliers  fait  Zach  prisonnier. 
Le  régiment  des  dragons  de  Liechtenstein  pourrait 
arrêter  Kellermann;  il  est  saisi  de  panique,  il  tourne 


XXXVI  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

bride  en  criant  sauve-qui-peiit,  il  entraîne  dans  sa 
de'route  tous  les  bataillons  qu'il  rencontre.  A  7  heures, 
l'armée  autrichienne  est  dispersée. 

Mais  la  victoire^,  cette  victoire  soudaine,  inespérée, 
incroyable,  était  chèrement  achetée  par  la  mort  de 
Desaix.  Le  général  marchait  avec  la  9*  légère  lorsqu'une 
balle  lui  traversa  le  cœur;  il  n'eut  que  le  temps  de 
dire  à  Lefcbvre-Desnoëttes,  qui  était  près  de  lui,  un 
seul  mot  :  Mort.  11  n'était  pas  en  uniforme;  les  soldats 
le  dépouillèrent  aussitôt,  selon  l'usage  de  la  guerre,  et 
ne  lui  laissèrent  que  sa  chemise.  Savary,  son  aide  de 
camp,  averti  dans  la  soirée  par  le  colonel  de  la  9"  lé- 
gère, reconnut  son  général,  malgré  l'obscurité,  à  son 
épaisse  chevelure,  liée  encore  par  un  ruban.  Le  corps, 
enveloppé  d'un  manteau,  fut  mis  sur  un  cheval  qu'un 
hussard  conduisit  par  la  bride  à  Garofolo,  et,  de  là, 
porté  à  Milan  et  embaumé.  Savary  voulait  envoyer  la 
chemise  et  le  cœur  de  Desaix  à  sa  mère;  la  chemise  ne 
put  être  conservée  à  cause  du  sang  putréfié,  et  le 
cœur,  entièrement  déchiré  par  la  balle,  s'était  corrompu 
au  bout  de  douze  heures.  L'aide  de  camp  n'envoya 
que  les  cheveux  du  général  et  le  mouchoir  avec  lequel 
il  avait  essayé  d'étancher  le  sang  de  la  blessure. 

Bonaparte  regretta  sincèrement  Desaix  et  il  fut  sur 
le  point  de  verser  des  larmes.  «  Je  suis  inconsolable, 
écrivait-il,  je  suis  dans  la  plus  profonde  douleur  de  la 
mort  de  l'homme  que  j'aimais  et  que  j'estimais  le 
plus.  »  La  mère  de  Desaix  reçut  une  pension  de 
3,000  francs;  sa  sœur  fut  mariée  à  l'adjudant  général 
Beker;  ses  aides  de  camp,  Rapp  et  Savary,  devinrent 
ceux  du  Premier  Consul,  et  le  19  juin  1805  ses  restes 


INTRODUCTION  xxxvii 

qui  reposaient  depuis  cinq  années  à  Milan,  sous  les 
voûtes  du  couvent  de  San  Angelo,  furent  ensevelis  en 
présence  de  Berthier  dans  la  chapelle  de  l'hospice  du 
grand  Saint-Bernard.  On  sait  d'ailleurs  que  Bonaparte 
projetait  de  faire  Desaix  ministre  de  la  guerre.  «  Il 
sera  toujours  mon  second,  avait-il  dit,  et  je  le  ferais 
prince,  si  je  pouvais,  car  je  lui  trouve  un  caractère 
antique.  »  S'il  eut,  à  la  fin  de  son  règne,  une  sorte  de 
prédilection  pour  Gérard,  c'est  que  le  coup  d"œil  de 
Gérard,  sa  bravoure  calme,  sa  droiture,  sa  sereine  sim- 
plicité lui  rappelaient  Desaix.  Mme  de  Rémusat  n'a- 
t-elle  pas  témoigné  que  Desaix  est  le  seul  homme  dont 
Napoléon  ait  parlé  avec  une  sorte  d'enthousiasme  (1)? 

Desaix  était  de  taille  haute;  mais  il  avait  une  phy- 
sionomie un  peu  étrange,  le  visage  coloré,  le  nez  atta- 
ché au  sommet  du  front,  les  lèvres  épaisses  et  défi- 
gurées, depuis  sa  blessure  du  20  août  1793,  par  un  bec 
de  lièvre.  Son  maintien  était  timide,  embarrassé.  Il  se 
taisait  volontiers  et,  à  moins  qu'il  ne  fût  avec  des 
amis,  se  tenait  sur  la  réserve.  On  sentait  qu'il  n'avait 
pas  l'habitude  du  monde,  et  un  officier  le  compare  à 
ces  sauvages  de  l'Orénoque  qui  s'habillent  à  la  fran- 
çaise. Toutefois  ses  beaux  yeux  ardents,  des  cheveux 
d'ébène,  des  dents  d'une  éclatante  blancheur  rache- 
taient la  singularité  de  sa  mine  et  la  gaucherie  de  son 

(!)  Savary,  Mémoires,  I.  201;  IV,  115;  Tholabd,  De  Rivoli  ù 
Marengo,  113;  Cug.nac,  l'Armée  de  réserve,  II,  412;  Huffer,  Die 
Schlacht  von  Marengo  (relation  de  Neipperg),  110;  Alfred  Herk- 
MA.v.N,  Marengo,  179;  Martha-Beker,  451-468;  Ségur,  Mémoires, 
éd.  Bapst,  III,  151;  Mme  de  Rémusat,  Mémoires,  II,  207. 


xxxvin  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

attitude.  Sa  voix  était  douce,  et,  lorsqu'il  s'épanchait  et 
se  laissait  aller,  il  charmait  ceux  qui  l'entouraient  par 
l'aimable  franchise  de  ses  manières  comme  par  l'éten- 
due de  ses  connaissances.  On  n'aurait  pas  cru  qu'il 
avait  passé  sa  vie  dans  les  garnisons  et  les  camps  ;  pas 
un  mot  grossier  ne  sortait  de  sa  bouche,  et,  s'il  enten- 
dait une  expression  indécente,  ses  joues  se  couvraient 
de  rougeur.  Non  qu'il  fût  prude.  Semblable,  écrit  un 
de  ses  intimes,  au  père  indulgent  qui  pardonne  les 
étourderies  de  ses  enfants,  il  souriait  en  voyant  ses 
aides  de  camp  conter  fleurette  aux  jolies  filles  du 
Palatinat.  11  détestait  toute  représentation;  rarement 
il  revêtait  son  uniforme  de  général;  le  plus  souvent  il 
mettait  un  habit  bleu  sans  broderies  et  aux  manches 
très  courtes,  le  même,  disait  plaisamment  son  état- 
major,  qu'il  avait  à  sa  première  communion.  Il  ne 
portait  pas  d'épée,  et,  un  jour  que  des  Autrichiens  le 
surprirent  dans  les  vignes  aux  environs  de  Mayence, 
il  dut  saisir  un  échalas  qu'il  brandissait  comme  s'il 
maniait  la  Durandal  de  Roland  (1). 

Son  seul  défaut^  remarquait  Carnot,  était  de  «  ne 
point  s'occuper  de  discipline  »,  et  peut-être  dans  les 
commencements  de  la  Révolution  fermait-il  les  yeux 
sur  d'inévitables  désordres.  Mais,  en  Egypte,  il  fit  des 
exemples  de  sévérité,  et  il  s'élevait  contre  les  pillards 
qui  «.  déshonoraient  sa  division  »;  qui,  «  par  leur 
infâme  conduite,  excitaient  les  habitants  à  la  ré- 
volte   et    compromettaient    la    sûreté    des    détache- 

(1)  Lavallette,  AfétnoiVes,  I,  143;  Saint-Cyr,  III,  3;  il  raconte 
que  Moreau  ne  portait  pas  d'uniforme  et  ne  se  distinguait  d'un 
bourgeois  que  parce  qu'il  avait  un  sabre. 


INTRODUCTION  xxxix 

ments  (1).  »  Il  était  très  brave  et  poussait  la  bravoure 
jusqu'à  la  témérité.  Aussi  ne  fut-il  d'abord  qu'un  géné- 
ral de  main,  et  il  ne  consentait  en  4793,  en  1794,  à 
mener  la  droite  de  l'armée  que  parce  qu'elle  jouait  le 
rôle  de  l'avant-garde.  Lui-même  assurait  qu'avant 
d'avoir  servi  sous  Bonaparte,  il  n'avait  aucune  idée  de 
la  guerre.  «  Qu'a  fait  Desaix?  s'écrie  Gourgaud  dans 
un  de  ses  entretiens  avec  Napoléon,  il  n'a  jamais  com- 
mandé en  chef;  en  Egypte,  les  opérations  contre  les 
Turcs  n'étaient  rien  et  vous  avez  confié  l'armée  à 
Kléber,  et  non  à  Desaix!  »  Mais  le  savant  et  sévère 
Saint-Cyr  reconnaît  que  Desaix  possédait  de  grands 
talents,  et  ces  talents  s'étaient  peu  à  peu  développés  ; 
en  1796,  Desaix  est  encore  lent,  hésitant;  en  1797,  il 
est  hardi,  entreprenant,  et  Carnot  juge  que  «  son 
caractère  tient  à  l'audace  » .  Napoléon  ne  disait-il  pas 
que  la  nature  semblait  avoir  des  vues  sur  Desaix  et  le 
destiner  à  la  plus  belle  carrière,  qu'il  était,  avec  Hoche, 
le  seul  des  généraux  de  la  Révolution  qui  pût  «  aller 
loin  »?  Un  jour  qu'il  classait  ses  lieutenants,  il  donnait 
le  troisième  rang  à  Lannes,  le  deuxième  à  Kléber,  et 
le  premier  à  Desaix.  «  Desaix,  répondait-il  à  Gour- 
gaud, était  le  plus  capable  de  commander  l'armée 
d'Orient,  mais  il  était  plus  utile  en  France;  Kléber 
venait  ensuite,  puis  Reynier  »,  et  il  ajoutait  qu'il 
voulait  un  instant  emmener  en  France  ces  trois  offi- 
ciers, et  laisser  les  troupes  à  Lanuâse  (2). 

(1)  La  Jonquiêre,  III,  222. 

(2)  Carnot,  note  inédite  (cf.  A.  Chijquet,  Hoche,  101);  Saint- 
Cyr,  I,  135;  Clgnac,  H,  422;  Gouboalo,  I,  83,  570;  II,  186  et  423; 
Campagnes  d'Egypte  et  de  Syrie.  (Corr.,  XXX,  98.) 


XL  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Il  avait  de  l'ambition,  et  Napoléon  te'moigne  qu'il  était 
insatiable  de  gloire,  que, si  Kléber  aimait  la  gloire  comme 
le  chemin  des  jouissances,  Desaix  aimait  la  gloire  pour  la 
gloire.  «  Oui,  disait  Desaix  en  partant  pour  l'Egypte, 
c'est  l'ambition  qui  me  pousse,  l'ambition  de  s'exposer 
au  plus  grand  des  dangers,  de  risquer  la  gloire  acquise 
pour  en  avoir  de  nouvelle;  on  a  toujours  assez  de  ri- 
chesses, on  n'a  jamais  assez  de  célébrité.  »  Mais  la 
gloire  qu'il  rêvait  était  pure  et  noble;  c'était  la  gloire  du 
bienfaiteur  des  peuples,  et  non  celle  du  dévastateur  (1). 

Peu  de  généraux  furent  autant  aimés  du  soldat.  Ses 
talents,  sa  vaillance,,  sa  candeur,  la  façon  modeste 
dont  il  remplissait  les  devoirs  de  son  métier  et  donnait 
l'exemple  de  toutes  les  qualités  guerrières,  l'avaient,  dès 
ses  débuts,  rendu  populaire.  Lorsque,  après  le  combat 
du  20  août  1793,  il  reparut  la  tête  enveloppée  d'un 
bandeau,  l'armée  du  Rhin  le  salua  par  des  acclama- 
tions. Trois  ans  avant  Marengo,  en  1797,  le  colonel 
d'artillerie  Dedon  écrit  que  Desaix  rappelle  Bayard  par 
ses  vertus  civiques  et  militaires  (2). 

Mais  Desaix  n'était  pas  moins  estimé  et  aimé  des 
ennemis.  Tous  ont  vanté  son  humanité;  tous  ont  senti 
qu'il  personnifiait  mieux  que  quiconque  ce  qu'il  y 
avait  de  noble,  de  chevaleresque  et  de  vraiment  grand 
dans  la  Révolution,  et  un  historien  allemand  lui 
applique  le  vers  de  Virgile  : 

justissimus  unus 
qui  fuit  in  Teucris  et  servantissimus  œqui  (3). 

(1)  GoDRGAUD,  II,  185;  Martha-Beker,  23a  et  277. 

(2)  Lavai.ette,  I,  143;  Dedon,  Précis,  259. 

(3)  ScHLOssEB,  Gesehichte  des  xviii  Jahrhunderls,  V,  621. 


INTRODUCTION  XLl 


II 


Desaix  aimait  les  voyages.  Lorsqu'il  e'tait  à  Grenoble 
et  à  Briançon  sous-lieutenant  au  régiment  de  Bretagne 
ou,  comme  il  a  dit,  un  e'tourdi  de  sous-lieutenant,  — 
et,  ajoutait-il,  il  était  alors  avec  100  livres  d'appointe- 
ments mensuels  aussi  heureux  que  plus  tard,  lorsqu'il 
était  général  de  division  avec  2,600  livres  par  mois, — 
il  parcourait  les  montagnes  du  Dauphiné.  En  1789, 
quand  il  était  en  garnison  à  Iluningue,  il  poussait 
jusqu'à  Lucerne.  En  1790,  il  saisissait  avec  empresse- 
ment l'occasion  de  venir  à  Paris  avec  le  capitaine 
Uuféron,  pour  se  plaindre  à  l'Assemblée  nationale  de 
la  sévérité  du  colonel  baron  de  Goëtlosquet.  A  l'armée 
de  Rhin-et-Moselle,  durant  les  suspensions  d'hostilités, 
il  voyageait,  non  pour  son  plaisir,  —  ainsi  qu'il  s'ex- 
prime lui-même,  —  mais  pour  son  instruction,  rendant 
visite  à  ses  frères  d'armes  qui  lui  racontaient  leurs 
actions  récentes  (1),  explorant  les  champs  de  bataille, 
allant  voir  la  forteresse  de  Luxembourg,  la  plaine 
d'Aldenhoven  et  les  coteaux  de  Wattignies. 

Aussi  désirait-il  connaître  l'Italie,  connaître  cette 
armée  qui  remportait  en  Lombardie  et  sur  le  sol  môme 
de  l'Autriche  tant  de  victoires  brillantes  et  inattendues, 
connaître  ce  Buonaparte  —  d  le  nomme  toujours  ainsi 

(1)  C'est  ainsi  qu'il  alla  voir  Marceau  qui  souliaite,  dans  une 
lettre  du  15  juin  1796  (Bonnal,  317),  «  le  bonheur  de  le  posséder 
quelque  temps.  » 


xur  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

pendant  Tannée  1797  —  que  l'Europe  regardait  déjà 
comme  le  plus  grand  capitaine  qui  fut  jamais. 

Savary  a  prétendu  qu'il   haïssait  le    Directoire   et 

devinait  dans  Bonaparte  l'homme  qui  devait  réprimer 

l'anarchie  et  maintenir,  rehausser  même  le  prestige  de 

l'armée  que  les  avocats  tentaient  d'affaiblir.  Desaix  ne 

voyait  pas  si  loin.  Séduit  par  les  talents  de  Bonaparte, 

par  la  vigueur  de  ce  génie  impétueux,  il  se  prenait  à 

souhaiter  de  servir  sous  lui.  Il  avait  soif  d'action  et  de 

renommée.  Quand  donc,  s'écriait-il  au  mois  de  février 

1797,  redeviendrait-il  le  voisin  de  son  cher  Saint-Gyr 

et  disputerait-il  avec  lui  à  qui  ferait  le  plus  de  tapage 

et  aurait  le  plus  de  succès?  A  Strasbourg,  durant  sa 

convalescence,  dans  les  mois  de  mai  et  de  juin,  il 

comparait    Moreau    et    Bonaparte.    Les   victoires    de 

l'armée  d'Italie  ne  hantaient-elles  pas  les  imaginations? 

Les  bulletins  qui  retraçaient  ses  marches  hardies  et 

ses  combats  acharnés  ne  causaient-ils  pas,  selon  le 

mot  d'un  contemporain^  une  sorte  d'éblouissement? 

]\Ioreau,  relatant  les  débuts  heureux  de  sa  campagne 

de  1796,  n'assurait-il  pas  au  Directoire  qu'elle  pouvait 

s'égaler  à  celle  de  Bonaparte?  «  On  ne  parle  ici  que  de 

Bonaparte,  »  écrivait  le  commandant  de  place  d'Ander- 

nach.  Et,  dès  la  fin  de  1795,  dans  ses  conversations 

avec  Desaix  qui  l'accusait  de  se  laisser  aveugler  par 

l'amitié,  le  capitaine  d'artillerie  Marmont  ne  disait-il 

pas   qu'il  avait  connu   devant  Toulon   et  à  l'armée 

d'Italie  un  homme  du  nom   de  Bonaparte   et  d'une 

intelligence  transcendante^  qui  surpasserait  les  plus 

grands  capitaines  si  jamais  la  fortune  lui  donnait  le 

commandement  en  chef? 


INTRODUCTION  XMH 

Certes,  pensait  Desaix,  Moreau  e'tait  très  bon  ;  mais 
que  de  prudence  et  de  circonspection!  Avait-il  l'acti- 
vité, la  rapidité,  la  décision  de  Bonaparte?  Savait-il 
seulement  se  défendre  à  Paris,  dans  les  bureaux  de  la 
guerre  et  dans  le  conseil  du  Directoire,  contre  les  pré- 
tentions et  les  empiétements  de  Iloche  ?  Un  jour, 
Desaix  reçut  à  Strasbourg,  dans  sa  chambre  de  malade, 
la  visite  de  Saint-C}T.  Il  déclara,  à  l'extrême  étonne- 
ment  de  son  ami,  qu'il  s'attacherait  peut-être  à  Bona- 
parte :  Moreau,  disait-il,  ne  ferait  jamais  rien  de  grand, 
et  ses  généraux  ne  joueraient  auprès  de  lui  qu'un  rôle 
très  subalterne;  la  gloire  de  Bonaparte,  au  contraire, 
serait  si  éclatante  qu'elle  rejaillirait  sur  ses  lieutenants. 

Lorsque  sa  blessure  fut  entièrement  cicatrisée,  il 
annonça  donc  l'intention  de  se  rendre  au  delà  des 
Alpes  pour  parcourir  les  champs  de  bataille  et  voir 
ses  camarades  de  l'armée  d'Italie.  Mais  il  voulait  sur- 
tout lier  connaissance  avec  Bonaparte.  Il  pressentait 
■  que  la  France,  après  avoir  vaincu  l'Autriche,  se  tour- 
nerait contre  l'Angleterre,  qu'elle  allait  de  nouveau 
entreprendre  l'extraordinaire  et  l'impossible,  et  quel 
général,  sinon  Bonaparte,  saurait  mener  les  Français 
et  les  entraîner,  comme  s'exprimait  Desaix,  à  faire 
cet  impossible  (1)? 

Il  avait  d'ailleurs  une  mission  à  remplir.  L'armée  de 
Bhin-et-Moselle  était  derechef  dans  une  très  cruelle 
position.  Pas  d'habillement,  pas  de  subsistances  régu- 
lièrement assurées,  pas  de  solde;  furieux  de  n'être  pas 

(1)  Savary,  Mémoires,  p.  Lacroix,  I,  18;  Saint-Cyr,  Mémoires, 
IV.  191;  Maiitha-Bi;keh,  148,  162  175,  509;  Lettres  de  L.  de  Vil- 
liers,  74. 


XLIV  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

payés  depuis  deux  mois,  les  canonniers  venaient 
de  se  révolter,  et  Moreau  craignait  que  le  reste  des 
troupes  ne  suivît  leur  exemple.  Le  gouvernement  ne 
promettait  rien,  et  le  général  n'avait  plus  qu'un  espoir, 
qu'une  ressource  :  obtenir  de  la  Souabe  et  de  la 
Bavière  les  contributions  qu'il  leur  avait  imposées 
l'année  précédente  :  «  Si  partie  de  ces  fonds,  écrivait- 
il  à  Bonaparte^  ne  nous  rentrent  pas  promptement,  je 
ne  sais  comment  sortir  de  l'embarras  où  je  me  trouve, 
et  il  est  impossible  que  notre  situation  actuelle  dure 
encore  longtemps.  Je  profite  de  la  convalescence  du 
général  Desaix  et  du  désir  qu'il  a  de  voir  l'Italie  et  la 
brave  armée  qui  l'a  conquise  pour  vous  faire  passer 
des  renseignements  intéressants  sur  les  contributions 
qui  nous  sont  dues  par  la  Souabe  et  la  Bavière  (1).  » 

Bonaparte  gardait  rancune  à  Moreau.  Il  pensait  au 
mois  de  mai  1796  le  joindre  dans  les  montagnes  du 
Tyrol  et  pousser  avec  lui  jusqu'au  cœur  de  l'Autriche. 
Au  mois  d'août,  il  croyait  que  Moreau  serait  maître 
d'Innsbruck  et  il  s'avançait  à  sa  rencontre  jusqu'à 
Trente  ;  mais  les  revers  de  Jourdan  arrêtèrent  l'armée 
de  Rhin-et-Moselle  au  moment  où  elle  s'apprêtait  à 
forcer  les  barrières  du  Tyrol.  En  1797,  Bonaparte,  qui 
comptait  de  nouveau  sur  Moreau,  fut  de  nouveau  déçu. 
Il  demandait  avec  instance  au  mois  de  mars  que  l'ar- 
mée de  Rhin-et-Moselle  franchît  promptement  le  fleuve; 
sans  quoi,  disait-il,  il  serait  hors  d'état  de  se  soutenir 
longtemps;  il  s'impatientait,  s'irritait.  Il  était  en  Alle- 

(1)  Martha-Beker,  502. 


INTRODUCTION  XLV 

magne  ;  pourquoi  Moreau  n'y  entrait-il  pas  et  ne  mar- 
chait-il pas  à  grandes  journées  pour  empêcher  les 
Impériaux  de  se  jeter  tous  sur  l'armée  d'Italie?  Pour- 
quoi les  vainqueurs  de  Rivoli  étaient-ils  seuls  exposés 
aux  assauts  de  rAutriche"?  Aussi,  le  7  avril,  convint-il 
avec  l'adversaire  d'une  suspension  d'armes  qui  devait 
durer  d'abord  jusqu'au  13,  puis  jusqu'au  20,  et,  le  18, 
il  signait  les  préliminaires  de  paix.  11  s'écriait  que 
l'armée  du  Rhin  n'avait  pas  de  sang  dans  les  veines. 
Elle  l'avait  abandonné;  eh  bien,  il  l'abandonnait,  lui 
aussi,  et  elle  serait  accablée  par  toutes  les  forces  de 
l'Empereur  !  Ne  pouvait-elle  passer  le  Rhin  tandis  qu'il 
passait  le  Tagliamento?  Quelle  campagne  étonnante  il 
aurait  faite  si  Moreau  avait  agi  de  concert  avec  lui,  et 
combien  la  situation  de  l'Europe  aurait  été  boulever- 
sée! (1) 

II  avait  pourtant,  en  mars  1797,  reçu  des  renforts 
de  l'armée  du  Rhin  et  de  larmée  de  Sambre-et-Meuse. 
Mais  il  les  accueillit  assez  froidement  et  il  tâcha  dès 
leur  arrivée  de  les  prendre  en  faute.  Ces  troupes 
avaient  une  plus  belle  tenue  et  une  meilleure  discipline 
que  celles  d'Italie  qui  ne  connaissaient  guère  d'autre 
devoir  que  celui  de  culbuter  l'ennemi.  Ronaparte  criti- 
qua leur  conduite.  Il  assura  que  les  généraux  du  Rhin 
avaient  peine  à  mettre  de  l'ordre  parmi  leurs  demi- 
brigades.  Il  blâma  principalement  la  division  Berna- 

(1)  Correspondance,  passim,  et  E.  Picard,  Bonaparte  et  Moreau, 
2-3.  Bonaparte  garda  cette  opinion;  il  jugeait  que  Moreau  n'était 
bon  qu'à  commander  une  division  «  Il  me  semble  le  voir,  disait- 
il  à  Sainte-IIdlène,  bavardant  et  fumant  sa  pipe.  »  (Gourgaud, 
II.  417-424.) 


XLYi  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESA-IX 

dotte  :  partout  on  se  plaignait  d'elle;  elle  pillait  en  Italie 
de  même  qu'elle  avait  pille'  en  Allemagne,  et  Bonaparte 
demandait  pourquoi  Bernadotte  ne  faisait  pas  d'exemple 
et  ne  fusillait  pas  les  délinquants  (1).  Mais  les  soldats 
du  Rhin  se  battirent  aussi  bien  que  ceux  d'Italie,  et  le 
i  6  mars,  au  passage  du  Tagliamento  et  devant  Gradisca, 
les  uns  et  les  autres  rivalisèrent  d'audace  et  d'héroïsme, 
comme  s'il  s'agissait  de  décider  de  la  réputation  de 
deux  armées  françaises,  et  non  de  vaincre  l'Autrichien. 

Ils  ne  cessèrent  pas  toutefois  de  se  jalouser.  Ceux 
d'Italie  vo3-aient  avec  humeur  que  d'autres  vinssent 
partager  et  leur  gloire  et  leur  solde  :  leur  armée  était 
la  seule  qui  fût  payée  en  argent^  et,  sur  183  francs  que 
le  capitaine  Thiébault  touchait  par  mois,  il  donnait 
100  francs  à  son  père.  Les  officiers  disaient  que  le 
Directoire  leur  envoyait  les  troupes  qu'il  ne  pouvait 
nourrir;  ils  témoignèrent  à  leurs  camarades  d'Alle- 
magne une  sorte  de  défiance  et  refusèrent  de  frater- 
niser avec  eux. 

Il  y  avait  d'ailleurs  entre  les  deux  armées  un  anta- 
gonisme d'opinion.  Recrutée  dans  les  départements  du 
Midi,  l'armée  d'Italie  se  piquait  d'un  ardent  démocra- 
tisme  et  se  prétendait  l'armée  révolutionnaire  par 
excellence.  Elle  se  moqua  des  façons  honnêtes  et  polies 
de  la  division  Bernadotte  où  le  mot  de  monsieur  et  non 
de  citoyen  était  employé.  Il  y  eut  des  querelles,  des 
duels.  Enfin,  le  22  mai,  à  GoritZ;,  où  se  trouvaient  les 
divisions  Bernadotte,  Masséna  et  Augereau^  éclata 
comme  une  guerre  civile.  Des  soldats  de  la  18«  dirent 

(1)  Donapartc  à  Bernadotte;  26  mars  17'J7. 


INTRODUCTION  XLVii 

aux  grenadiers  de  la  61'  :  «  Bonsoir^  messieurs  les  aris- 
tocrates, ï  et  les  grenadiers  leur  re'pondirent  :  «  Bon- 
soir, citoyens  sans-culotles.  »  On  échangea  des  coups 
de  sabre;  les  Masséna  furent,  dans  leur  lutte  contre  les 
Bernadotte,  soutenus  par  les  Augereau.  Des  officiers 
envoyés  de  part  et  d'autre  se  joignirent  aux  combat- 
tants au  lieu  de  les  séparer.  Une  centaine  d'hommes, 
dont  soixante  Masséna,  furent  blessés.  Les  demi-bri- 
gades menacèrent  de  se  charger  à  la  baïonnette.  11 
fallut  battre  la  générale,  consigner  tout  le  monde,  et, 
avant  l'aube,  Brune,  qui  commandait  la  division  Mas- 
séna, sortit  de  Gorilz.  Là-dessus,  le  27  mai,  dans  un 
ordre  du  jour,  Augereau  déclara  que  le  mot  monsieur 
semait  le  trouble,  causait  des  rixes  et  faisait  verser  le 
sang,  et  que,  par  suite,  quiconque  dans  sa  division 
se  servirait  de  ce  mot  verbalement  ou  par  écrit, 
serait  destitué  et  chassé  des  armées  de  la  Répu- 
blique (1). 

Les  passions  finirent  par  se  calmer.  Deux  mois  plus 
tard,  lorsque  Desaix  vit  l'armée  d'Italie,  toute  trace  de 
discorde  était  effacée,  et,  ni  dans  sa  correspondance,  ni 
dans  son  journal,  il  ne  parle  de  dissensions  intestines. 
Les  succès  remportés  par  l'armée  du  Rhin  dans  la  der- 
nière semaine  d'avril  avaient  donné  d'elle  l'opinion 
la  plus  avantageuse,  ^"avait-elle  pas  traversé  le  Rhin 
en  plein  jour,  construit  un  pont  sous  le  feu  de  l'artil- 
lerie ennemie,  et  livré  dans  la  m^me  journée  une  série 
de  combats  opiniâtres  aux  Autrichiens  qui  s'efforçaient 


(l)Cf.  Thiédailt,  II,  102;MiOT,IJ71;  RAruiAS,  11,363;  Cachot, 
Campagne  d'Italie,  303. 


XLViu  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

de  la  précipiter  dans  le  fleuve?  «  Notre  passage  du 
Rhin,  mande  Desaix  à  Reynier,  nous  vaut  de  la  consi- 
de'ration  ;  sans  lui^  nous  aurions  eu  de  la  peine  à  nous 
présenter,  mais  il  nous  sauve.  »  Du  reste^  lorsqu'il 
arriva,  l'armée  du  Rhin  avait,  comme  les  autres  armées, 
envoyé  au  Directoire  une  profession  de  foi  jacobine, 
f  On  se  plaignait,  ajoute  Desaix,  de  ce  qu'elle  ne  disait 
rien;  on  Ta  vue  avec  plaisir  se  prononcer  et  on  lui  a 
su  gré  de  la  manière  vigoureuse  avec  laquelle  elle  a 
parlé  (1).  » 

Ce  fut  le  27  juillet  que  Desaix  entra  dans  Milan. 
Bonaparte  fit  mettre  son  arrivée  à  l'ordre  :  «  Le  géné- 
ral en  chef  avertit  l'armée  d'Italie  que  le  général 
Desaix  est  arrivé  de  l'armée  du  Rhin  et  qu'il  va  recon- 
naître les  positions  où  les  Français  se  sont  immorta- 
lisés. »  Partout  où  passa  Desaix^  il  reçut  la  visite  des 
chefs  de  brigade  et  des  principaux  officiers,  et  il  ne 
peut  s'empêcher  de  noter  dans  son  journal  que  ces 
témoignages  de  respect  et  de  sympathie  sont  vraiment 
flatteurs.  Il  plut  à  tous  ceux  qui  le  virent  par  sa  sim- 
plicité, sa  douceur,  sa  politesse  et  l'agrément  de  sa 
conversation.  On  admira  son  tact,  i  II  se  conduisit, 
rapporte  Roguet,  sans  aucune  des  préventions 
qu'avaient  alors  contre  nous  les  autres  armées,  et  sa 
tenue  fut  une  leçon  pour  ceux  qui  l'avaient  pré- 
cédé (2).  » 

Mais  le  jeune  général  fut  déçu  dans  l'espoir  qu'il 


(1)  Desaix  à  Rejnier,  3  septembre  1797. 

(âj  RoGi'ET,  Mémoires,  I,  419;  cf.  le  témoignage  de  Marmont. 


INTRODUCTION  XLix 

avait  eu  de  connaître  la  campagne  d'Italie  dans  tous 
ses  détails.  Il  ne  recueillit  que  des  anecdotes  et  ne  put 
rien  apprendre  de  précis.  L'armée,  lui  disait-on,  avait 
perdu  devant  Mantoue  un  fourgon  qui  contenait  les 
papiers  relatifs  aux  deux  mois  les  plus  intéressants. 
Les  généraux  et  le  chef  de  l'état-major  s'enveloppaient 
de  mystère^  et  Desaix  se  plaignait  de  n'en  savoir  pas 
plus  qu'auparavant. 

Du  moins,  en  voyant  la  contrée,  comprit-il  le  genre 
de  guerre  qui  s'était  imposé  :  pas  ou  presque  pas  d'en- 
droit où  mettre  un  escadron  en  bataille;  d'un  bout  à 
l'autre  des  fossés^  des  marais,  des  vignes,  des  arbres 
et  des  plantations  de  toute  sorte.  11  ne  fallait  donC;, 
comme  écrivait  Desaix,  que  des  tirailleurs^  que  des 
colonnes,  et  on  pouvait  opérer  sans  inquiétude  les 
mouvements  qu'on  désirait  faire,  puisqu'on  vivait  aisé- 
ment où  l'on  voulait,  grâce  à  la  richesse  du  pays  et  à 
l'abondance  du  vin. 

Quanta  l'armée,  pensait  Desaix,  elle  avait  combattu  à 
merveille,  et  sa  valeur,  excitée,  exaltée  de  toutes  ma- 
nières, ne  pouvait  se  peindre;  elle  était  belle  et  bien 
tenue;  elle  allait  être  habillée  de  neuf;  l'argent  ne  lui 
manquait  pas.  Mais  sa  cavalerie  n'était  pas  forte,  et  ses 
régiments  ne  comptaient,  comme  ceux  de  l'armée  du 
Rhin,  que  250  à  350  chevaux.  Les  soldats  n'avaient 
pas  une  bonne  nourriture  :  un  pain  mal  fait,  de 
l'huile,  quelques  pois,  tous  les  deux  ou  trois  jours  de 
la  viande.  Aussi  ceux  qui  venaient  de  l'armée  du  Rhin 
regrettaient  l'Allemagne  où  ils  trouvaient  chez  leurs 
hôtes  du  lard,  des  pommes  de  terre,  des  légumes  de 
toute  espèce;  en  Italie,  ils  n'avaient  que  de  la  bouiUie 


L  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

de  maïs,  le  climat  les  travaillait  et  la  moitié  étaient 
malades  (1). 

Il  ne  manqua  pas  d'étudier  de  près  Bonaparte  quil 
rencontra  d'abord  à  Milan,  puis  à  Passariano.  «  Je 
suis,  disait-il  à  Reynier,  enchanté  de  l'avoir  vu.  Vous 
ne  vous  formez  pas  une  idée  de  son  caractère,  de  son 
esprit  et  de  son  génie;  c'est  un  homme  bien  admirable 
et  d'une  vivacité,  d'une  vigueur  au  delà  de  ce  qu'on 
peut  dire.  »  Et  il  ajoutait  que  Bonaparte  poussait  acti- 
vement les  négociations,  que  Bonaparte  faisait  aller  le 
cabinet  autrichien  et  lui  donnait  de  l'embarras,  que 
Bonaparte  excellait  dans  la  diplomatie  comme  dans  la 
guerre  et  finirait  par  dicter  la  paix  malgré  tout  le 
monde. 

Entre  temps,  Desaix  tâchait  de  s'acquitter  de  la 
mission  que  Moreau  lui  avait  confiée.  Il  peignait  à 
Bonaparte  la  situation  de  Tarmée  du  Rhin  et  Bona- 
parte écrivait  au  Directoire  que  le  tableau  tracé  par 
Desaix  n'était  pas  du  tout  rassurant. 

Mais,  lorsque  Desaix  le  pria  d'user  de  son  influence 
sur  les  plénipotentiaires  autrichiens  Merveldt  et  Gallo 
pour  faire  payer  les  contributions  promises  en  1796  à 
Moreau  par  la  Souabe  et  la  Bavière,  Bonaparte  se  ré- 
cusa. Il  objecta  qu'il  était  absorbé  par  d'autres  soins, 
qu'il  ne  pouvait  entamer  une  négociation  nouvelle. 

(1)  C'est  ainsi  que,  dans  son  Journal,  les  soldats  d'une  demi- 
brigade  de  Sambre-et-Meuse,  couchés  sur  un  peu  de  paille  dans 
un  cloître  de  Côme,  lui  disent  qu'ils  ne  sont  pas  à  leur  aise  el 
qu'ils  regrettent  celte  bonne  Allemagne  où  ils  trouvaient  tou- 
jours quelque  chose  chez  l'habitant. 


INTRODUCTION  Li 

«  Ses  occupations  du  moment,  remarquait  Desaix_,  ne 
lui  permettent  guère  de  penser  à  nous.  »  Pourquoi, 
d'ailleurs,  Bonaparte  aurait-il  rendu  service  à  l'armée 
du  Uhin  ?  Il  n'he'sitait  pas  au  même  instant  à  l'afTaiblir. 
Ses  lieutenants  avaient  ordre  d'incorporer  les  prison- 
niers de  l'armée  du  Rhin  qui  viendraient  à  celle 
d'Italie,  et  Desaix  dut  protester,  non  sans  vivacité; 
remontrer  à  Bonaparte  que  Moreau  perdait  ainsi 
nombre  de  soldats^  et  qu'il  avait  pourtant,  «  avec  bien 
de  la  bonne  foi^  »  renvoyé  à  l'armée  d'Italie  tous  les 
prisonniers  qui  rentraient  par  Bàle  sur  le  territoire 
français.  Mais,  dans  le  même  moment,  Bonaparte  ne 
voulait-il  pas  enlever  à  Moreau  i,5C0  hommes  de 
troupes  à  cheval?  Il  demandait  à  Desaix  quels  étaient 
les  meilleurs  régiments  de  cavalerie  de  l'armée  du 
Rhin  et  il  ne  cachait  pas  son  désir  d'avoir  à  l'armée 
d'Italie  les  carabiniers  et  le  4-=  dragons.  «  Prévenez, 
mandait  Desaix  à  Reynier,  prévenez  le  général  Moreau 
qu'il  se  défende;  il  ne  faut  pas  donner  des  hommes 
dont  nous  avons  si  besoin.  » 

Dès  le  dél)ut,  Bonaparte  n'intervint  donc  pas  pour 
obtenir  de  Merveldt  et  de  (lallo  le  payement  des  sub- 
sides. «  Nous  n'aurons  pas  un  sac  de  nos  contribu- 
tions^ s'écriait  Desaix  dans  un  accès  de  décourage- 
ment; Bonaparte  et  Clarke  n'ont  pas  su  les  négocier; 
ils  mettent  toujours  les  ambassadeurs  autrichiens  en 
avant,  et  avec  eux,  cela  n'ira  pas;  ils  n'iront  pas 
donner  des  verges  pour  se  faire  foueltcr;  ils  seraient 
bien  buJis.  » 

Cependant,  sans  se  lasser  ni  se  rebuter,  Desaix 
revint  à  la  charge.  Moreau  assurait  que  la  situation  de 


LU  JOURNAL  DI-:  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

l'armée  de  Rhin-et-MoselIe  empirait  de  jour  en  jour, 
qu'elle  était  mal  nourrie^  qu'elle  n'avait  pas  reçu  le 
moindre  fonds  depuis  cinq  mois,  que  l'arriéré  de  sa 
solde  montait  à  quatre  millions.  Desaix  invoqua  de 
nouveau  le  secours  de  Bonaparte.  L'armée  du  Rhin, 
jusqu'alors  tranquille,  sage,  patiente,  n'allait-elle  pas, 
sous  le  coup  de  trop  longues  soufTrances,  céder  au 
dégoût  et  au  désespoir?  Et  Bonaparte  ne  pouvait-il 
«  faire  suivre  »  avec  les  plénipotentiaires  autrichiens 
cette  négociation  particulière  des  contributions  de 
Souabe  et  de  Bavière? 

Bonaparte  avait  conçu  pour  Desaix  estime  et  amitié. 
Il  consentit  cette  fois  à  intervenir  et,  comme  dit  Desaix, 
il  s'occupa  de  tout.  Il  amorça,  il  engagea  la  négocia- 
tion, et,  après  l'avoir  engagée,  il  voulut  que  Desaix  la 
prît  en  main.  «  Il  faut,  écrivait  Desaix  à  Reynier, 
qu'elle  soit  suivie  par  nous-mêmes  et  qu'elle  ne  soit 
suivie  que  par  nous;  elle  nous  revient  tout  entière.  » 

Le  17  septembre,  Bonaparte  et  Clarke,  en  leur  qua- 
lité de  plénipotentiaires  français,  chargeaient  Desaix 
de  remettre  des  dépêches  à  l'Electeur  de  Bavière  et  au 
duc  de  Wurtemberg,  et  de  faire  verser  dans  les  caisses 
du  payeur  général  de  l'armée  de  Rhin-et-Moselle  le 
produit  des  contributions  imposées  à  l'Électeur  de 
Bavière  et  au  cercle  de  Souabe  par  les  armistices  des 
17  juillet  et  7  septembre  1796.  Il  était  autorisé  à 
€  prendre  tous  les  arrangements  qui  lui  paraîtraient 
justes  et  propres  à  assurer  le  succès  de  l'affaire  ». 

Six  jours  plus  tard,  le  23  septembre,  Bonaparte, 
désormais  seul  plénipotentiaire,  confirmait  les  pou- 
voirs de  Desaix  et  priait  les  négociateurs  autrichiens 


INTRODUCTION  lui 

de  s'unir  à  lui  pour  que  la  Bavière  et  le  cercle  de 
Souabe  «  missent  plus  d'empressement  et  de  sollici- 
tude à  remplir  les  conditions  de  l'armistice  »  (1). 

Après  avoir  reçu  le  49  septembre  à  Udine  des  passe- 
ports signés  par  les  ministres  Gallo  et  Degelmann  (2), 
Desaix  prit  le  chemin  de  Munich  et  de  Stuttgart.  11 
n'avait  parcouru  que  l'Italie  du  Nord  et  il  souhaitait 
de  faire  le  voyage  de  Rome  :  «  C'était,  disait-il,  l'af- 
faire de  deux  mois,  et  de  bien  de  l'argent^  mais  je  le 
trouvais  bien  employé.  »  Une  mauvaise  fièvre  qu'il 
avait  attrapée  à  Lodi  et  dont  il  souffrit  vivement  à 
Pizzighettone  et  à  Crémone,  et  l'urgente  nécessité  d'en 
finir  avec  les  négociations  de  Bavière  et  de  Souabe^  le 
déterminèrent  à  partir  sans  avoir  vu  Rome. 

Desaix  était  très  content,  il  avait  grand  espoir,  il 
trouvait  que  l'affaire  «  prenait  un  peu  de  tournure  »  et 
il  comptait  que  la  négociation  entamée  «  sous  de  très 

(1)  Cf.  les  lettres  de  Desaix  à  Reynicr,  3  et  18  septembre,  et  à 
Bonaparte,  6  septembre  1797.  (M.\nTHA-BEKER,  504-510.) 

(2)  Voici  le  texte  de  ce  passeport  : 

«  Wir  endesgefertigte  bovollmiiclitigte  Ministt>rs  Seiner  Majes- 
tiit  des  Kaisers  Kùnigs  von  Hungarn  und  Bùhmea  ertheilen 
liiemit  dem  franzosisehen  Division?gcneraIen  Desaix  samt  sei- 
nen  Adjutanten  und  seiner  Suite  die  Erlaubniss  ûber  Ala,  Rove- 
redo,  Trient,  Innspruck,  Munolion,  Augsburg  seine  Routhe  zu 
nebmon,  um  sicii  zu  der  franzùsisclien  Armce  ain  Ober-Rbcin 
herfijgen  zu  kùnnen.  Diesem  zufolge  wird  Jedermann  nacli 
Standesgebûlir  ersucht,  erwiihnten  franzùsisclien  Generalen  auf 
obbenannter  Routiie  frei  und  ungebindert  passieren  zu  lassen, 
und  im  nùtbigen  Falle  allen  Vorschub  zu  leisten. 

«  Gegeben  zu  Udine  am  19ten  Seplember  1797. 

«  Le  marquis  de  Gallo, 
«  Vo.N  Degelmann.  » 


UV  JOURNAL    DE    VOYAGE   DU   GENERAL   DESAIX 

bons  et  vigoureux  auspices  »  aboutirait  heureusement. 
Mais  Bonaparte  lui  avait  conseillé  de  se  méfier,  l'avait 
assuré  qu'il  ne  serait  guère  écouté.  Dès  que  Desaix  eut 
quitté  le  sol  italien,  il  fut  partout,  même  à  Munich, 
même  à  Stuttgart,  accompagné  par  un  officier  autri- 
chien qui  ne  le  quittait  pas,  et  il  ne  put  voir  que  des 
Autrichiens  ou  des  gens  de  leur  parti.  «  J'étais,  a-t-il 
dit,  environné  despions;  les  Autrichiens  sont  d'habiles 
gens  pour  les  petites  choses.  » 

Il  échoua  par  suite  dans  sa  mission  diplomatique. 
Les  Français  avaient  en  1796  traité  avec  les  États  de 
Bavière,  non  avec  l'Électeur  Charles-Théodore,  et 
l'Electeur  refusait  de  ratifier  la  convention  faite  en  son 
absence.  Desaix  voulut  remettre  à  Charles-Théodore 
lui-même  la  lettre  de  Bonaparte  qui,  en  sa  qualité  de 
plénipotentiaire  du  Directoire,  priait  Son  Altesse  Séré- 
nissime  Électorale  d'acquitter  immédiatement  la  dette 
qu'EUe  avait  contractée  envers  le  gouvernement  fran- 
çais. On  lui  déclara  qu'il  ne  verrait  Charles- Théodore 
qu'en  présence  du  ministre  d'Autriche,  comte  de 
Seilern  :  il  était  conduit  par  un  officier  autrichien,  il 
devait  être  présenté  par  un  ministre  autrichien.  Ce 
fut  donc  Seilern  qui  remit  la  lettre  à  l'Électeur,  et 
l'Électeur  fit  dire  à  Desaix  par  son  conseiller  intime  de 
légation,  M.  de  Brot,  que  l'objet  de  la  dépêche  était 
trop  important,  qu'il  répondrait  soit  au  général  Bona- 
parte, plénipotentiaire  de  la  République,  soit  au  Direc- 
toire. Desaix  comprit  dès  lors  que  sa  négociation  ne 
réussirait  pas.  Pourtant,  il  écrivit  une  note  vigou- 
reuse. Il  menaçait  le  gouvernement  bavarois  de  la 


INTRODUCTION  I-V 

colère  des  armées  françaises  et  de  leur  indiscipline;  il 
ajoutait  qu'elles  e'taient  sûres  du  succès,  si  les  hostilités 
recommençaient,  et  que  le  Directoire  ne  souffrirait  pas 
qu'un  traité  conclu  d'une  manière  aussi  solennelle  et 
aussi  conforme  aux  usages  ne  fût  point  exécuté.  De 
nouveau  il  reçut  une  réponse  évasive  :  l'Électeur, 
disait-on,  ne  s'était-il  pas  exprimé  en  termes  clairs  et 
qui  n'étaient  nullement  équivoques,  nullement  «  sujets 
à  une  interprétation  sinistre  »?  Il  eut  une  conférence 
avec  le  chancelier  baron  de  Hertliog  et  il  essaya  de 
l'intimider;  mais  il  avait  perdu  toute  linfluence  qu'il 
aurait  pu  avoir;  les  gazettes  allemandes  annonçaient 
qu'il  était  compromis,  destitué;  le  ministère  bavarois 
redoutait  et  l'Autriche  et  les  États  qui  ne  manque- 
raient pas  «  de  se  donner  de  l'autorité  si  le  traité  était 
reconnu  » .  Après  être  resté  quatre  jours  à  Munich;,  le 
général,  convaincu  qu'il  n'obtiendrait  aucun  résultat, 
s'éloigna. 

Il  se  rendit  à  Stuttgart,  toujours  escorté  de  son 
officier  autrichien.  Le  duc  était  absent  et  Desaix  ne 
put  lui  remettre  la  lettre  de  Bonaparte.  Les  États  du 
cercle  de  Souabe  ne  siégeaient  pas.  Là  aussi,  il  était 
impossible  «  d'espérer  quelque  chose  ». 

On  devait  donc  renoncer  à  ces  contributions  dont 
l'armée  du  Rhin  aurait  profité.  Mais,  sur  ces  entre- 
faites, le  gouvernement  avait  envoyé  des  fonds  et  les 
troupes  n'attendaient  plus  que  la  solde  de  deux  mois. 
L'artillerie  avait  reçu  des  chevaux.  Les  réquisition- 
naires  venaient  renforcer  les  bataillons. 

En  tout  cas,  le  voyage  de  Desaix  à  travers  l'Alle- 
magne n'avait  pas  été  absolument  inutile.  Plusieurs 


LVI  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL   DESAIX 

membres  des  États  de  Bavière  lui  avaient  témoigné  le 
désir  de  secouer  le  joug  autrichien,  la  crainte  d'en- 
courir par  la  conduite  de  l'Électeur  la  vengeance 
des  Français,  et  Desaix  proposait,  si  les  républicains 
envahissaient  l'Allemagne,  de  tirer  bon  parti  de  l'in- 
fluence qu'avaient  ces  membres  des  États,  et  surtout 
de  donner  l'Électorat  au  duc  de  Deux-Ponts,  et,  par 
là,  de  «  susciter  un  ennemi  dangereux  à  TEmpereur  ». 

Sa  mission  eut  d'autres  conséquences  encore.  11 
comprit,  et,  selon  sa  fière  expression,,  il  fit  connaître  la 
grandeur  de  la  nation  française.  Il  avait  vu  de  près 
les  intrigues,  les  petites  passions  et  la  médiocrité  des 
Autrichiens  :  leur  armée  était  faible,  incomplète;  leurs 
recrues  manquaient  de  vigueur,  leurs  officiers  sem- 
blaient humiliés  par  les  revers  et  croyaient  que,  si  la 
guerre  recommençait,  elle  serait  de  nouveau  malheu- 
reuse. »  Partout  où  j'ai  passé,  écrit-il  avec  orgueil,  on 
tremble  au  nom  des  Français,  et  je  ne  saurais  trop 
répéter  combien  il  est  superbe  d'être  Français  en  pays 
étranger  (4).  » 

Enfin,  il  avait  connu  Bonaparte  et  conçu  pour  le 
vainqueur  d'Arcole  et  le  négociateur  de  Passariano 
une  admiration  sans  bornes.  Certes,  il  affectionnait 
cette  armée  du  Rhin  qu'il  nommait  avec  Reynier 
«  notre  brave  armée  ».  Il  aimait  toujours  et  estimait 
Moreau;  il  consentait  à  servir  encore  sous  ses  ordres, 
et,  lorsqu'il  sut  que  le  général  était  rappelé  par  le 
Directoire,   il   eut   de  l'inquiétude,   il   souhaitait  son 


(1)  Cf.  les  lettres  de  Desaix  à  Reynier  et  à  Bonaparte,  notam- 
ment celle  du  24  octobre  1797. 


INTRODUCTION  LVII 

prompt  retour.  €  Je  lui  suis  attaché,  disait-il;  ce  me 
serait  bien  désagréable  qu'il  ne  fût  plus  avec  nous.  » 
Mais  il  avait  fait  amitié  avec  Bonaparte,  et  Bonaparte 
ne  devait  plus  l'oublier.  «  Ce  sera,  écrivait  alors  Desaix 
au  général  en  chef  de  l'armée  d'Italie,  ce  sera  un  jour 
bien  agréable  que  celui  où  je  pourrai  vous  rejoindre 
et  contribuer  à  l'exécution  de  vos  utiles  et  superbes 
projets;  à  présent  que  la  gloire  de  l'armée  du  Rhin  ne 
peut  plus  s'augmenter,  je  désire  concourir  à  la  vôtre.  » 
Et  Bonaparte,  apprenant  que  le  Directoire  confiait  à 
Desaix  le  commandement  provisoire  de  l'armée  d'An- 
gleterre, jugeait  qu'il  était  impossible  de  choisir  un 
officier  plus  distingué.  «  Nous  nous  serions  toujours 
entendus,  disait-il  à  Sainte-Hélène,  par  conformité 
d'éducation  et  de  principes;  Desaix  se  serait  contenté 
du  second  rôle,  et  il  aurait  toujours  été  fidèle.  » 


III 


Desaix  avait  coutume  de  noter  ses  réminiscences  de 
voyage  dans  des  cahiers  dont  la  plupart  sont  perdus. 
C'est  ainsi  qu'il  raconta  son  excursion  de  4790  en 
Suisse,  et  son  séjour  à  Malte  en  1799.  Durant  l'été  de 
1797,  tandis  qu'il  traversait  les  cantons  et  visitait  le 
nord  de  l'Italie,  il  tint  un  journal. 

Ce  journal  estconservéaux  archives  du  ministère  de 

la  guerre  dans  un  cahier  de  format  inégal,  qui  compte 

près  de  cent  cinquante  pages.  Desaix  y  retraça   ses 

ouvenirs,  non  pas  sur  l'instant,  non  pas  le  jour  même 


LVIII  JOURNAL   DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

OU  le  lendemain^  mais,  ce  semble,  au  bout  de  plusieurs 
jours,  après  être  arrivé  à  Udine  (1).  Tantôt,  surtout  au 
commencement  de  sa  relation,  il  développe  son  sujet 
avec  un  certain  soin.  Tantôt,  et  principalement  vers  la 
fin  du  cahier,  il  se  hâte,  se  presse,  faisant  une  sorte 
de  canevas,  dressant  la  table  des  matières  qu'il  veut 
traiter,  se  rappelant  soudain  qu'il  a  omis  tel  ou  tel 
trait  et  Pinsérant  sur-le-champ,  dessinant  parfois  à  la 
marge  les  choses  dont  il  parle.  Toujours  il  laisse 
courir  sa  plume,  et  de  sa  fine  et  presque  illisible  écri- 
ture il  griffonne  rapidement  ses  impressions.  Aussi 
serait-ce  injuste  de  lui  reprocher  des  faiblesses  de 
style,  des  négligences,  des  répétitions;  son  journal 
n'est  que  pour  lui  et  il  était  loin  de  penser  qu'on  l'im- 
primerait cent  ans  plus  tard. 

Ce  qui  frappe  tout  d'abord,  c'est  l'admiration  que  la 
nature,  soit  gracieuse,  soit  terrible,  inspire  à  Desaix. 
11  a  vu  plusieurs  fois  le  Jura  bernois^  et  chaque  fois 
avec  délices  :  selon  lui,  la  nature,  en  présentant  cette 
chaîne  de  collines  aux  voyageurs  qui  veulent  parcourir 
la  Suisse,  a  le  desseinde  les  aguerrir.  Lorsqu'il  traverse 
le  lac  de  Lucerne,  il  s'étend  sur  de  la  paille  au  fond  de 
la  barque,  et  «  mollement  couché,  »  il  contemple  les 
montagnes  avec  ravissement.  Il  décrit  la  Reuss,  sa 
vallée,  les  effroyables  éboulements  de  pierres  qui  se 


(1)  Lorsque,  à  l'article  de  Milan,  il  parle  des  fresques  que  les 
Français  ont  emportées,  il  remarque  qu'on  les  lève  aisément  à 
Pompéi  et  à  Herculanum,  et  que  Monge  lui  a  expliqué  les  pro- 
cédés en  détail;  or,  c'est  à  Udine  qu'il  s'entretient  sur  ce  sujet 
avec  Monge,  et  il  date  du  13  et  du  14  septembre,  c'est-à-dire 
d'Udine.  des  passages  de  son  Journal. 


INTRODUCTION  LIX 

sont  produits  sur  ses  rives,  le  fracas  e'pouvantable 
avec  lequel  elle  se  précipite  de  rochers  en  rochers; 
c'est,  dit-il,  la  perfection  du  théâtre  de  la  terreur,  et  il 
ajoute  à  la  page  suivante  que  cette  rivière,  qui  semble 
indomptable,  finit  par  couler  «  douce  et  tranquille  en 
serpentant,  faisant  à  peine  un  léger  mouvement  ». 
Bientôt  s'annonce  l'Italie.  De  loin,  Desaix  entrevoit  le 
lac  Majeur  où  le  Tessin  se  jette  après  quelques  replis, 
comme  s'il  était  «  fâché  de  disparaître  dans  cette 
grande  masse  »;  puis  il  le  voit  de  plus  près,  à  travers 
les  détours  du  chemin;  puis  il  le  découvre  en  plein  et 
il  pousse  un  cri  de  joie.  Il  est  «  transporté  »  à  l'aspect 
des  coteaux  chargés  de  figuiers,  de  grenadiers,  de 
citronniers,  et,  quand  il  s'embarque  à  Lugano  pour 
gagner  l'autre  bord  du  lac,  il  assure  qu'il  ne  s'éloigne 
qu"avec  peine  d'un  si  beau  rivage.  Le  voilà  à  Côme  et 
sur  la  route  de  Milan.  Mais  l'Italie,  la  plaine  d'Italie, 
cette  immense  et  magnifique  plaine,  ne  se  montre  pas 
encore.  Dévoré  d'impatience,  Desaix  cherche,  demande 
l'Italie,  et  vainement  il  regarde  et  «  se  crève  les  yeux  »; 
il  n'aperçoit  que  des  buissons,  des  arbres,  des  bois, 
des  canaux.  Enfin,  il  arrive  à  Milan  et  là  éclate  son 
enthousiasme.  Quelles  nuits  agréables!  Quel  air  frais 
et  pur!  Quel  ciel  serein!  Quelles  heures  charmantes  il 
passe  à  l'observatoire  de  la  Bréra!  Deux  femmes  qui 
sont  là  se  mettent  à  chanter,  et  leur  voix  est  parfaite. 
«  J'en  fus  pénétré,  écrit  Desaix;  je  ne  l'oublierai 
jamais.  »  Pendant  ce  temps,  les  astronomes  lui  ex- 
pliquent les  phases  de  la  lune,  et  ces  abbés,  Desaix 
les  juge  si  bons,  si  honnêtes,  si  doux,  si  vertueux 
([u'il  les   prend   pour  des    hommes  du   ciel    qui  ne 


LX    JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

sont   jamais    descendus    sur    une    terre    corrompue. 

Son  enthousiasme  ne  dure  pas.  Mais  il  observe  curieu- 
sement le  pays  et  en  représente  avec  exactitude  les 
aspects  divers.  C'est  le  Milanais,  semblable  à  une  vaste 
forêt  de  bois  taillis,  plein  de  blé,  de  maïs,  de  chanvres 
et  de  buissons,  de  cerisiers,  d'ormes  auxquels  se  marie 
la  vigne;  c'est  la  Brenta  sillonnée  de  barques  et  ses 
rives  riantes  bordées  de  splendides  villas;  c'est  la 
région  qui  s'étend  entre  Pordenone  et  Valvasone, 
«  immenses  prairies  maigres  coupées  par  quelques 
petits  bouquets  d'arbres  clairs.  » 

Mais,  comme  il  dit,  il  n'y  a  que  les  villes  qui  soient 
vraiment  intéressantes.  Il  parcourt  volontiers  Padoue 
aux  arcades  si  commodes  et  si  fraîches.  Il  admire  à 
Venise  la  place  Saint-Marc  et  le  Rialto,  leurs  riches 
magasins,  le  joli  effet  que  fait  dans  la  nuit  l'illumina- 
tion des  boutiques  et  des  gondoles.  Il  remarque  à 
Trieste  que  la  ville  s'accroît,  qu'elle  sera  dans  peu  de 
temps  très  considérable  :  partout  des  maisons  neuves^ 
grandes  et  belles;  partout  de  grosses  pierres  de  taille; 
partout  le  bruit  des  charpentiers  et  des  maçons. 

Il  s'intéresse  aux  choses  les  plus  variées.  Il  aimait 
le  théâtre,  et  pendant  son  séjour  à  Paris,  en  1790,  il 
avait  connu  Beaumarchais,  fréquenté  le  Théâtre-Fran- 
çais et  applaudi  Talma  dans  le  Charles  IX  de  Joseph 
Chénier  (1).  Aussi  décrit-il  quelques-uns  des  opéras  et 
des  ballets  qu'il  a  vus  à  Milan,  à  Venise,  à  Udine.  Les 
danseuses  lui  plaisent,  surtout  les  danseuses  de  gro- 
tesques qui  luttent  à  qui  fera  les  sauts  les  plus  hauts^, 

(1)  Martha-Bekeii,  34. 


INTRODUCTION  LXI 

les  plus  prodigieux,  et  il  les  nomme  les  bouffons  de  la 
danse.  Mais  il  n'a  pas  l'engouement  irréfle'chi  de  Sten- 
dhal pour  le  théâtre  italien  :  Stendhal  s'extasie  sans 
mesure  sur  la  Scala,  sur  ses  loges,  sur  ses  spectacles; 
Desaix,  plus  froid,  plus  rassis,  nous  montre  que  ces 
spectacles  sont  tristes,  monotones,  et  que  ces  loges 
sont  étroites  et  obscures. 

Il  avait,  dans  ses  loisirs  de  garnison,  étudié  la  bota- 
nique, et  en  1790,  durant  son  séjour  à  Paris,  passé  de 
longues  heures  au  Jardin  du  Roi.  A  Milan,  à  Mantoue, 
à  Padoue,  il  visite  le  jardin  des  plantes. 

Il  s'arrête  devant  les  chefs-d'œuvre  de  l'art,  et,  mieux 
que  les  voyageurs  du  temps,  mieux  que  Cochin  et  que 
La  Lande,  il  apprécie  plusieurs  peintures,  comme  l'As- 
saut de  rOlympe  de  Jules  Romain  dans  le  palais  du  Tè, 
à  Mantoue,  et  le  tableau  de  Véronèse  qui  représente  la 
victoire  de  Gontarini. 

Il  recherche  les  ressources  de  tout  genre  que  ren- 
ferme un  pays.  Dans  son  mémoire  sur  Tile  de  Malte,  il 
expose  les  produits  du  commerce  et  de  l'agriculture, 
les  revenus  des  douanes,  ce  que  rapporte  la  vente  des 
oranges.  De  même,  dans  ces  pages  sur  l'Italie  et  la 
Suisse.  A  Liestal,  il  note  que  les  habitants  font  des 
gants  de  peau  et  des  bonnets  de  laine  enjolivés  de 
rouge.  Il  s'entretient  dans  le  Jura  bernois  avec  les 
vieilles  gens  de  leur  récolte  et  de  leurs  troupeaux.  A 
Hospenthal,  il  visite  l'écurie  de  l'auberge  pour  savoir 
quelle  litière  ont  les  bestiaux  en  un  lieu  où  il  n'y  a  ni 
feuille  ni  paille,  et  il  est  surpris  de  trouver  que  c'est  de 
la  mousse.  II  remarque  en  Lombardie  que  les  cochons 
sont  noirs,  qu'ils  ont  les  oreilles  basses  et  plates,  la 


LXII  JOURNAL   DE  VOYAGE   DU  GENERAL   DESAIX 

peau  presque  rase  et  sans  poil,  et,  dans  le  Mantouan, 
que  les  bœufs  ont  des  cornes  immenses,  toutes  droites, 
qui  partent  du  dessus  de  la  tête  et  semblent  se  tenir 
par  leurs  racines.  Il  décrit  le  costume  des  habitants  et 
il  dira,  par  exemple,  que  les  femmes  d'Aarbourg  ont 
une  jupe  si  courte  qu'elles  laissent  voir  leur  jarretière 
quand  elles  sont  debout,  et  leurs  cuisses  quand 
elles  se  baissent;  que  les  paysans  du  Milanais  vont 
pieds  et  jambes  nus,  sans  autre  vêtement  qu'une  che- 
mise et  des  culottes.  Rien  n'échappe  à  son  regard.  Il 
avait,  comme  a  dit  Larrey,  l'esprit  constamment  en 
éveil  et  voulait  se  rendre  compte  de  chaque  chose. 
Les  renseignements  qu'il  a  recueillis  sont  parfois  si 
précis  qu'on  ne  trouve  nulle  part,  même  dans  les  meil- 
leurs guides  de  cette  époque,  certains  détails  qu'il 
donne  sur  l'industrie  et  le  commerce  de  l'Italie  du 
Nord. 

Ses  aperçus  sur  la  vie  intime  des  Italiens  témoignent 
de  sa  finesse  et  de  sa  sagacité. 

Sans  doute  son  républicanisme  influe  sur  ses  juge- 
ments. Desaix  n'est  plus  le  royaliste  constitutionnel 
de  1792  ni  le  tiède  républicain  de  1793.  Il  blâme  l'igno- 
rance et  la  superstition  des  paysans  de  la  Suisse;  il 
trouve  que  les  couvents  encouragent  la  fainéantise;  il 
applaudit  à  l'expulsion  de  Mallet  du  Pan  qui  n'écrit 
que  des  <•  infamies  »;  il  ne  parle  qu'avec  une  sorte 
d'horreur  des  «  vieilles  carcasses  »  de  châteaux  forts 
qu'il  voit  sur  les  sommets  des  Vosges  et  du  Jura  et 
qu'il  regarde  comme  des  repaires  d'oppresseurs;  s'il 
rencontre  un  prêtre  émigré  qui  l'assure  que  le  pays 


INTRODUCTION  LXiil 

des  Ligues  grises  est  le  plus  démocrate  du  monde  sans 
en  être  plus  heureux,  «  un  prêtre  royaliste,  note  le 
général  dans  son  cahier,  devait  tenir  ce  langage.  »  Il 
déteste  donc  les  nobles  ou  les  riches  de  Milan.  Au 
cimetière,  lorsqu'il  remarque  que  les  illustres  familles 
de  la  ville  ont  chacune  leur  caveau  et  leur  terrain, 
«  ils  ont  beau  faire,  s'écrie  Desaix,  ils  ont  beau  se 
séparer  des  autres  ;  après  leur  mort,  ils  n'en  sont  pas 
moins  oubliés  et  confondus!  » 

Mais  il  a  peut-être  raison  de  mépriser  ces  nobles 
milanais.  Ce  sont  eux,  dit-il,  qui  ont  perdu  leur  pays. 
Ils  ne  tiennent  en  honneur  ni  les  sciences  ni  les  arts. 
Ils  ne  payent  pas  l'habitant  et  ne  lui  donnent  que  ce 
qu'il  faut  strictement  pour  vivre.  Une  foule  de  domes- 
tiques humbles  et  rampants,  un  peuple  déguenillé  qui 
se  nourrit  de  maïs,  voilà  le  Milanais.  Quelle  pauvre 
espèce  d'hommes!  Quelle  nation  dégradée! 

Il  dirait  donc,  comme  Stendhal,  que  les  Milanais  de 
1797  ne  savaient  rien  désirer  avec  force  (4).  Toutefois  il 
a  des  vues  que  Stendhal  n'a  pas.  Stendhal  prétend  que 
les  riches  Milanais  étaient  heureux  et  que  jamais  riches 
n'ont  en  aucune  contrée  plus  doucement  vécu.  Desaix 
juge  qu'ils  n'ont  que  le  luxe  de  l'ostentation  extérieure, 
qu'ils  ignorent  les  agréments  réels  de  l'existence,  la 
table,  les  bains,  les  bons  lits,  l'élégance  du  costume,  et 
la  façon  même  de  se  garantir  du  froid.  Quelle  est  la 
journée  d'un  Italien  opulent,  qu'il  soit  du  Milanais  ou 
de  la  terre  ferme?  Il  se  lève  tard,  et,  après  avoir  fait  sa 


(1)  Chartreuse   de    Parme,    6;  cl'.   Rome,   Naples   et  Florence, 
409. 


LXIV   JOURNAL  DE  VOYAGE D U  GENERAL  DES AIX 

toilette,  il  va  dans  les  cafés  demander  à  ses  amis  des 
nouvelles  de  leur  santé;  puis  il  dîne  et  dort;  à  5  heures, 
il  monte  dans  sa  voiture  qui  le  conduit  près  d'un  café; 
il  prend  des  glaces.  Il  se  rend  de  10  heures  à  minuit 
au  théâtre  où  il  mange  et  boit  sans  s'intéresser  au 
spectacle;  enfin,  il  se  couche. 

Desaix  reproche  aux  Italiens  leur  mollesse,  leur 
paresse,  leur  vie  monotone.  Leur  bonheur,  c'est  d'avoir 
des  loges  à  eux  et  des  cafés  où  ils  s'assemblent  :  ils 
pourraient  faire  une  chère  délicieuse  et  ils  n'en  ont 
cure;  ils  ne  soignent  ni  leurs  fruits  ni  leurs  légumes; 
ils  ne  prennent  même  pas  la  peine  de  mettre  leur  vin 
en  bouteilles  et  de  le  tenir  au  frais;  ils  n'engraissent  pas 
leur  volaille  ;  ils  n'aiment  ni  à  se  baigner  ni  à  se  pro- 
mener (1).  Et,  sur  ce  point,  Bonaparte  partage  l'opi- 
nion de  Desaix  ;  il  n'a  pas  assez  d'épithètes  pour  carac- 
tériser l'effémination  du  peuple  italien;  c'est  un  peuple 
superstitieux,  un  peuple  énervé^  lâche,  qui  n'a  pas  le 
goût  des  armes,  un  peuple  pantalon.  Il  a  quinze  cents 
Italiens  à  son  armée,  et  ce  sont  quinze  cents  polissons 
qui  pillent  et  qui  ne  sont  bons  à  rien  (2). 

Avant  tout,  les  choses  de  son  métier,  les  choses  de 
la  marine  et  de  l'armée  intéressent  Desaix.  Comme 
Bonaparte,  comme  Saint-Cyr,  il  voulait  d'abord  être 


(1)  M.  DE  RÉMusAT  décrit  de  même  à.  sa  femme  (Mévi.,  II,  1.39) 
le  genre  de  vie  des  Milanais,  «  leur  ignorance  de  tous  les  agré- 
ments de  la  société  «  et  «  leur  manque  absolu  des  jouissances 
de  la  vie  de  famille  »  . 

(2)  Voir  sa  lettre  du  7  octobre  1796  au  ministre  des  relations 
extérieures. 


INTRODUCTION  LXV 

marin.  Dans  son  enfance  il  lisait  avidement  les  livres 
de  voyages,  et  les  exploits  de  Duquesne  et  de  Duguay- 
Trouin  avaient  enflamme'  son  imagination.  A  l'école 
militaire  d'Effiat,  en  1781,  il  enviait  le  sort  de  deux 
de  ses  camarades  qui  partaient  «  pour  aller  à  la  ma- 
rine ».  Après  les  préliminaires  de  Léoben,  lorsqu'il 
crut  les  hostilités  terminées  sur  le  continent,  il  eut 
l'idée  de  servir  sur  les  flottes  françaises  et  il  deman- 
dait combien  de  temps  il  faudrait  pour  devenir  un 
bon  officier.  Il  n'avait  pas  encore  vu  la  mer  en  1797; 
aussi,  il  se  hâte  d'arriver  à  Venise;  il  ne  se  lasse  pas 
de  contempler  l'Adriatique:  il  goûte  l'eau  salée,  il 
analyse  son  odeur,  il  remarque  les  brillantes  étincelles 
qui  jaillissent  du  flot  agité  par  la  rame.  Durant  son 
voyage^  à  Venise  et  à  Trieste,  il  examine  avec  soin  les 
navires  de  guerre;  il  les  visite  minutieusement  du 
haut  en  bas;  il  parcourt  la  cale,  le  premier  et  le  second 
pont,  les  chambres;  il  s'arrête  devant  les  bâtiments  qui 
portent  le  nom  des  généraux  morts  dans  la  récente 
campagne,  le  Laharpe,  la  Muiron,  leStengel,  sans  penser 
que  dans  trois  ans  un  vaisseau  de  74  s'appellera,  et 
pour  la  même  cause,  le  Desaix. 

Il  étudie  attentivement  certains  champs  de  bataille. 
Dans  les  pages  consacrées  à  Lodi,  il  décrit  le  célèbre 
pont  de  bois,  la  rue  qui  forme  son  extrémité,  la  demi- 
lune,  l'ouvrage  à  corne,  les  deux  coudes  que  fait  l'Adda, 
les  saules  qui  coupent  sa  rive  droite.  Lorsqu'il  arrive 
à  Mantoue,  il  est  «  tout  yeux  pour  bien  juger  et  regar- 
der »,  et  il  note  que  la  place  n'a  qu'une  mauvaise 
enceinte,  que  ses  dehors  ont  peu  d'étendue,  que  les 
eaux  constituent  presque  son  unique  boulevard. 


Lxvi  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

La  fortification  l'attire.  Il  s'était  à  Kehl,  à  la  fin  de 
4796,  familiarisé  avec  la  défense  des  places;  il  avait 
alors  conversé  longuement  avec  Boisgérard;  il  avait 
même  pris  en  1797,  à  la  direction  de  l'artillerie  de 
Strasbourg,  des  leçons  de  dessin  linéaire.  Pendant  son 
voyage  en  Italie,  à  Pizzighettone,  à  Palma-Nova,  ail- 
leurs encore,  il  remarque  l'état  des  ouvrages,  recherche 
si  les  fossés  sont  pleins  d'eau  et  si  les  remparts  sont 
casemates,  s'il  faudra  beaucoup  de  temps  et  de  travail 
pour  réparer  les  bastions  dégradés  et  les  chemins 
couverts  effacés.  Il  s'entretient  avec  Ghasseloup-Lau- 
bat,  le  commandant  en  chef  du  génie,  le  grand  ingé- 
nieur de  l'armée  d'Italie,  —  et  le  grand  ingénieur  de 
l'époque  napoléonienne,  —  celui  qui  conduisit  tous  les 
dèges,  et  Chasseloup  expose  à  Desaix  quelle  ligne 
protégera  le  mieux  les  frontières  de  la  République 
cisalpine^  et  quelles  sont  les  mesures  de  précaution 
ordonnées  par  ce  Bonaparte  qui  joint  la  prudence  à 
Taudace  (1). 

Les  mœurs  de  l'armée  d'Italie  revivent  dans  le 
Journal  de  Desaix.  Certes,  c'est  une  armée  ardente, 
fière,  exaltée;  elle  se  plaint  de  languir  dans  l'oisiveté, 
de  ne  pas  tirer  des  coups  de  fusil^  et  Desaix  s'étonne 
de  l'exagération,  delà  fermentation  de  toutes  ces  têtes. 


(1)  «  Le  général  (c'est-à-dire  Bonaparte),  écrit  Chasseloup  dans 
une  lettre  inédite  du  3  avril  1797,  le  général  joint  aux  qualités 
les  plus  brillantes  mie  très  grande  prudence  pour  ses  derrières; 
depuis  Coni  jusqu'à  Klagenfurt,  toutes  les  rivières  ont  des  ponts, 
couverts  par  des  ouvrages,  et  toutes  les  places  sont  mises  en 
état  de  défense.  » 


INTRODUCTION  Lxvil 

Une  demi-brigade  ne  vient-elle  pas  dire  à  Bonaparte 
qu'elle  s'ennuie  et  qu'il  lui  faut  des  éve'nements?  Mais, 
puisqu'il  y  a  trêve,  cette  armée  jouit  de  la  trêve,  et, 
tout  en  regrettant  de  ne  plus  se  battre,  elle  est,  dit 
notre  général,  très  gaie  et  très  contente;  elle  s'amuse 
bien,  elle  danse  le  soir  dans  les  cafés  avec  les  femmes 
du  pays  comme  les  soldats  que  Desaix  voit  à  Cone- 
gliano  :  elle  fait  l'amour. 

Dès  que  Desaix  met  le  pied  à  Côme,  sur  le  sol  italien, 
il  voit  des  officiers  français  assis  dans  de  brillantes 
voitures  à  côté  de  jolies  femmes;  tel  «  fut  pour  nous, 
écrit-il,  le  prélude  du  bonheur  de  l'armée  d'Italie  »,  et 
voilà  ce  qu'il  rencontre  d'un  bout  à  l'autre  de  son 
voyage. 

Chacun  a  sa  chacune.  Bonaparte  fait  venir  José- 
phine; il  n'aime  qu'elle,  et  il  danse  l'allemande  avec 
elle  dans  les  bosquets  de  Mombello.  Toutes  les  dames, 
disait-il  plus  tard,  étaient  à  la  disposition  du  libérateur 
de  leur  patrie;  il  les  dédaigna,  même  la  Grassini  qu'il 
se  paya  dans  la  seconde  campagne. 

Ainsi  que  Bonaparte,  quelques  officiers  supérieurs, 
LeclerCj  Léopold  Berthier,  Lannes,  Vial,  ont  leur 
femme  avec  eux.  Certains,  comme  l'adjudant-général 
Roze,  ont  emmené  de  France  leur  maîtresse,  et,  un 
après-midi,  Joséphine  et  Pauline  s'amusent  à  compter 
les  dames  de  leur  cercle  qui  sont  mariées  de  la  main 
gauche. 

Desaix  nomme  les  Françaiso.s  qu'il  vit  à  Milan, 
et,  entre  autres,  Pauline  Bonaparte,  Mme  Hamelin, 
Mme  Regnaud  de  Saint-Jean-d'Angely.  Il  dit  de  Pau- 
line que  c'est  une  très  belle  femme;  de  Mme  Ilamelin, 


LXVIII  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

qu'elle  a  les  yeux  noirs  et  qu'elle  est  jeune,  jolie,  vive; 
de  Mme  Regnaud,  que  c'est  une  femme  à  vapeurs  fré- 
quentes —  et  Thiébault  rapporte  en  effet  que  Mme  Re- 
gnaud prétendait  à  la  sensibilité  parce  qu'elle  avait  à 
tous  instants  des  attaques  de  nerfs  et  qu'elle  semblait 
mourante,  bien  qu'elle  tînt  tête,  en  fait  de  plaisir,  à 
tous  les  grenadiers  de  France. 

Mais  nombre  de  Français  s'attachent  à  des  Italiennes. 
Les  fournisseurs  et  entrepreneurs  de  vivres  entre- 
tiennent des  actrices,  et  Auzou  protège  la  célèbre 
chanteuse  Billington.  Brune  est  l'amant  de  la  Berti- 
notti;  Franceschi,  d'une  danseuse  de  Milan;  Kilmaine, 
de  Mme  Pellegrini;  Victor,  d'une  Romaine.  Le  beau 
Marigny,  couvert  de  diamants,  mène  au  café  de  Trévise 
une  demoiselle  vénitienne,  fille  d'un  noble  ruiné,  qui 
s'est  engouée  de  lui,  et  à  ce  même  café  Desaix  trouve 
le  général  Beaumont  accompagné  de  sa  maîtresse,  une 
Autrichienne  vieille,  laide,  plate,  fardée,  mais  extrê- 
mement polissonne  et  qui  parle  très  bien  le  français. 
La  comtesse  Dotti  reçoit,  écrit  Desaix,  les  hommages 
de  Colbert;  mais  elle  flirte  en  même  temps  avec  Thié- 
bault, et,  si  elle  n'était  surveillée  de  fort  près,  elle 
tomberait  dans  les  bras  de  l'officier  qui,  nous  dit 
Desaix,  a  la  figure  douce  et  la  physionomie  agréable. 

Berthier  —  que  Desaix  nous  peint  «  petit,  gros, 
riant  toujours,  très  affairé  »  —  Berthier  aime  passion- 
nément Mme  Visconti,  cette  Visconti  qui  joint  la  grâce 
française  à  la  beauté  romaine  et  qui,  à  trente-cinq  ans, 
éclipsait  encore  les  femmes  les  plus  jeunes  et  les 
plus  fraîches;  il  fait  pour  elle  mille  folies;  il  lui  donne 
alors  un   diamant  de   cent   mille   francs,   présent  de 


INTRODUCTION  lxtx 

Bonaparte^  et  plus  tard,  en  Egypte,  il  adore  au  fond 
d'une  tente  réservée  le  portrait  de  sa  déesse,  lui  brûle 
des  parfums,  l'entoure  de  tapis,  de  châles,  de  cache- 
mires du  plus  grand  prix;  si  bien  qu'en  1811,  une 
dame,  voyant  les  soins  qu'il  prodigue  à  son  idole, 
assure  qu'elle  est  pénétrée  d'attendrissement,  qu'il  n'y 
a  rien  de  si  doux,  de  si  parfait,  qu'elle  voudrait  avoir 
sur  la  fin  de  sa  vie  un  ami  semblable.  Et  pourtant,  la 
Visconti  se  moque  de  Berthier;  elle  lui  avoue  ses 
infidélités,  lui  conte  qu'elle  a  eu  Elleviou  et  que  le 
chanteur  était  charmant,  mais  avait  un  drôle  de  goût! 

Murât  courtise  toutes  les  femmes,  non  seulement 
cette  Mme  Ruga  mentionnée  par  Desaix,  mais  la  com- 
tesse Gerardi,  sœur  des  généraux  Lechi,  qui  passait 
pour  la  plus  jolie  femme  de  Lombardie  et  dont  Sten- 
dhal a  vanté  les  beaux  yeux,  les  plus  beaux  yeux  de 
Brescia.  «  Combien  de  fautes,  s'écriait  Napoléon, 
Murât  a  commises  pour  établir  son  quartier  dans  un 
château  où  il  y  eût  des  femmes!  11  lui  en  fallait  tous 
les  jours;  aussi,  pour  éviter  cet  inconvénient,  je  tolé- 
rais qu'un  général  eût  avec  lui  sa  catin.  » 

A  vrai  dire,  nos  officiers  jugent  que  les  Italiennes 
n'ont  pas  la  vivacité  piquante  des  Françaises  du  Midi. 
Mais  elles  ne  sont  pas  cruelles,  et  leurs  scrupules, 
quand  elles  en  ont,  durent  peu.  Un  colonel  obtient  les 
faveurs  d'une  dame;  il  la  voit  soudain  se  refroidir;  il 
n'y  comprend  rien.  Un  jour,  elle  lui  saute  au  cou  : 
elle  est  déchargée,  descaryata.  Elle  vient  de  se  con- 
fesser, elle  a  communié,  et,  absoute,  purifiée,  elle 
peut  recommencer.  «  Avec  les  Italiennes,  écrit  un 
officier,  on  va  vite  en  besogne  :  il  suffit  de  leur  plaire. 


LXX  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

Les  maris  ne  sont  pas  gênants.  »  Et  il  raconte  que 
Demarçay,  allant  de  Turin  à  Mantoue,  commander 
l'artillerie,  emmène  une  Turinoise,  la  jolie  Mme  F...  : 
i  En  France,  on  crierait  au  scandale,  à  l'abomination; 
en  Italie,  les  mœurs  sont  différentes  ;  on  n'y  fait  pas 
attention.  » 

Pourtant,  ces  bonnes  Italiennes  ont  parfois  ce  que 
Desaix  nomme  le  venin  de  l'amour.  «  Lorsqu'elles 
vous  font  un  cadeau,  remarque  un  chef  de  brigade, 
on  s'en  souvient  longtemps.  »  Et  Courier  assure  que 
les  Français  de  1796  et  de  1797  qui,  sans  précaution, 
usèrent  des  femmes  du  pays,  coulèrent  des  jours  fort 
désagréables.  Le  pauvre  Louis  Bonaparte  en  sut 
quelque  chose. 

Desaix  cite  ainsi  dans  son  Journal  plusieurs  des 
beautés  milanaises  que  vantera  Stendhal.  Trois  ou 
quatre  années  plus  tard,  en  1800  et  en  1801,  d'autres 
Français  sont  à  Milan  :  Auguste  Petiet,  Martial  Daru, 
Joinville,  Mazeau,  Dervillé,  Stendhal-Beyle.  Mais  le 
personnel  féminin  n"a  pas  changé,  et  les  Milanaises 
sont  encore  les  mêmes,  faciles  et,  comme  dit  Desaix, 
aimant  les  plaisirs.  L'auteur  du  Journal  ne  mentionne 
pas  la  femme  du  médecin  Pietragrua;  cette  belle  Pie- 
tragrua  qui  fut  la  maîtresse  de  Joinville  et  que  Beyle 
vint  exprès  conquérir  à  son  tour  dix  ans  après;  cette 
Pietragrua  moins  gracieuse  en  1811  qu'en  1801,  mais 
plus  majestueuse,  toujours  superbe,  toujours  spiri- 
tuelle, et  que  Stendhal  allait  voir  en  faisant  des  mou- 
linets avec  sa  canne  «  comme  un  homme  du  grand 
monde  et  un  homme  à  femmes  »,  et  en  se  répétant, 
pour  s'exciter,  qu'il  portait  le  même  pantalon  le  jour 


INTRODUCTION  LXxi 

OÙ  il  livrait  bataille  à  la  comtesse  Palfy.  Mais  peut-être 
cette  Angelina  Pietragrua  e'tait-elle  à  Milan  en  1797 
quand  Desaix  y  passa,  et  commençait  déjà  la  série  de 
ses  françaises  amours. 

Au  reste,  les  Autrichiens  donnent  l'exemple.  Le 
prince  Belgiojoso,  naguère  colonel  du  régiment  de  ce 
nom,  et  le  père  du  général  Alcaini  ont  pour  maîtresses 
les  deux  sœurs,  les  deux  actrices  Marianne  et  Elisa- 
beth Gafîorini.  Le  colonel  Merveldt^  un  des  deux  plé- 
nipotentiaires de  l'Autriche,  obtient  les  faveurs  de  son 
hôtesse;  l'autre,  l'ambassadeur  de  Naples,  le  marquis 
de  Gallo,  a  conquis  le  cœur  d'une  jolie  femme  d'Udine, 
et  il  la  mène  au  café,  il  la  fait  dîner  avec  les  généraux 
des  deux  armées,  et  à  la  fin  du  repas,  par  une  échappée 
plaisante,  comme  dit  Desaix,  il  l'entraîne  dans  sa 
chambre  malgré  le  cavalier  servant  (1). 

L'armée  d'Italie,  telle  qu'elle  paraît  dans  le  Journal 
de  Desaix,  mène  donc  joyeuse  et  folle  vie.  Elle  a  de 
l'or  à  foison.  «  Ici,  écrit  le  colonel  Dupuy,  tout  le 
monde  vole.  »  Les  soldats  jouent  gros  jeu  dans  les 
cafés  de  Milan  et  tirent  de  leur  poche  des  poignées 
d'écus.  Des  généraux,  des  adjudants-généraux  amas- 
sent une  fortune.  Glarke,  dans  son  grand  rapport  au 
Directoire,  nomme  les  plus  coupables  en  se  servant  de 

(1)  Pugei-Barbantane,  Mémoiret,  182,  196;  Gourgaud,  II,  53; 
I,  132,  307,  585;  Thiébailt,  Mémoires,  II,  112;  III,  313;  V,  322; 
Trolard,  De  Monienotte  à  Arcole,  388;  d'Espinchal,  Souvenirs 
militaires,  I,  192;  PglissIer,  le  Portefeuille  de  Mme  d'Albaiiy, 
107:  BouLART,  Mémoires,  80;  d'IIauterive,  Lettres  d'un  chef  de 
brif/ade,  44;  Courier,  lellre  du  8  janvier  1799;  Stenkhal,  Vie  de 
Napoléon,  139,  di  Journal,  passim. 


LXXii  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

formules  discrètes;  il  dit,  soit  qu'ils  aiment  beaucoup 
l'argent,  soit  qu'ils  aiment  un  peu  l'argent,  soit  sim- 
plement qu'ils  aiment  l'argent,  et  il  cite  Masséna,  Au- 
gereau,  Cervoni.  Lannes,  Vial,  Lanusse,  Murât,  Cha- 
bran,  Franceschi,  Lorcet,  Galeazzini,  Kellermann  fils, 
Meynier,  Davin,  Dugommier  fils,  sans  s'indigner  qu'il 
y  ait  à  la  tête  des  troupes  de  la  République  tant  de 
pillards  et  de  fripons.  Avant  tout,  il  faut  vaincre. 
Chasser,  renvoyer  des  hommes  entachés  d'improbité, 
mais  pleins  de  bravoure  et  de  talent,  ne  serait-ce  pas 
désorganiser  l'armée?  Qu'ils  désirent  s'enrichir;  qu'ils 
combattent  pour  satisfaire  leur  cupidité;  qu'ils  soient 
mus  par  leur  passion  personnelle  et  non  par  leur  patrio- 
tisme, qu'importe?  Ils  sont  utiles,  indispensables; 
sans  eux,  le  gouvernement  ne  pourrait  soutenir  et 
terminer  la  lutte  contre  l'Autriche,  et  la  raison  d'État 
prime  toutes  choses.  Voilà  ce  que  pense  Glarke,  et 
voici  ce  que  pense  Bonaparte.  Après  Arcole,  Bona- 
parte déclare  que  le  courage  et  le  dévouement  de  ses 
lieutenants  sont  sans  exemple^  et  il  irait  leur  chicaner 
les  profits  qu'ils  tirent  de  la  guerre,  il  n'userait  pas 
d'indulgence  envers  ceux  qui  versent  leur  sang  pour 
rehausser  sa  gloire  I  Et  l'armée  de  Rhin-et-Moselle, 
l'armée  de  Desaix,  n'offrait-elle  pas  le  même  spec- 
tacle? Le  représentant  Haussmann  n'assurait-il  pas 
qu"il  aurait  mille  faits  déshonorants  à  prouver,  et  que 
des  chefs,  des  officiers  généraux,  Duhesme,  Delmas, 
Vandamme,  Taponier,  Lambert,  se  permettaient  de 
piller  et  de  voler  (1)? 

(1)  Voir  la  lettre  de  Glarke  au  Directoire,  20  décembre  1796 
(A.  Dry,  Soldats  ambassadeurs,  II,  26-35),  et  celle  de  Haussmann, 


INTRODUCTION  Lxxiii 

Desaix,  lui,  note  que  l'adjudant-général  Solignac  est 
«  pillard  à  l'excès  »,  et  Thiébault  dit,  en  effet,  que  Soli- 
gnac faisait  de  l'argent  par  tous  les  moyens  pour  le 
compte  de  Masséna,  afin  d'en  faire  pour  son  propre 
compte,  et  qu'il  rapporta  d'Italie  quatre  cent  mille 
francs  en  or. 

11  note  quAugereau,  entrant  au  mont-de-piété  d'une 
ville  de  Romagne,  remplit  ses  poches  de  diamants  et 
d'objets  précieux,  puis  plaça  une  sentinelle  qu'il  accusa 
du  vol  et  qu'il  fit  fusiller  (1). 

Il  note  que  Junot  toucha  cinquante  mille  livres  en 
Romagne  et  que  Marigny  a  fait  de  bonnes  affaires. 

11  a,  d'un  crayon  rapide,  dessiné  le  portrait  de 
quelques  officiers. 

Il  ne  se  contente  pas  de  décrire  leur  physique,  de 
dire  s'ils  sont  laids  ou  jolis  garçons,  s'ils  sont  grands 
ou  petits,  gros  ou  maigres,  s'ils  ont  le  teint  pâle  ou 
bilieux  ou  basané,  la  figure  ridée  ou  marquée  de  petite 
vérole  ou  semée  de  taches  de  rousseur  —  et  ces  détails 
ont  souvent  un  grand  prix. 


18  juin  (Du  Casse,  Vandamme,  I,  313).  Napoléon  ne  disait-il  pas 
en  1809,  au  roi  de  Wurtemberg  qui  demandait  pour  ses  troupes 
un  autre  chef  que  Vandamme  :  «  La  grande  all'aire  est  de 
triompher;  je  ne  me  dissimule  pas  les  défauts  que  Vandamme 
peut  avoir,  mais,  dans  le  grand  métier  de  la  guerre,  il  faut 
supporter  bien  des  choses  »? 

(1)  Mais  n'est-ce  pas  Augereau  qui,  à  Vérone,  au  cabinet  des 
médailles  du  palais  Bevilaqua,  met  dans  ses  poches  toutes  les 
monnaies  d'or  et  d'argent  en  disant  qu'il  est  l'ennemi  juré  de 
la  superstition  ?  (>)7^TO.  de  Landrieux,  chap.  xliv;  cf.  Tiiolahi), 
De  Montenotte  à  Arcole,  386.) 


Lxxiv  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

II  nous  révèle  leur  caractère  :  Bruyère  a  l'air  fier  et 
dédaigneux;  Colbert  est  honnête  et  bien  élevé;  Miollis, 
doux  et  simple. 

II  apprécie  leur  mérite  et  prononce  sur  plusieurs 
d'entre  eux  un  jugement  sévère  :  Motte  est  digne  de 
confiance  et  d'estime,  Ménard  n'a  pas  de  grands 
moyens,  Chevalier  ne  sera  jamais  qu'un  pauvre 
homme. 

Tous  ces  portraits  sont,  dans  leur  brièveté,  exacts 
et  justes. 

II  y  avait  alors  à  l'armée  d'Italie  un  général  d'artil- 
lerie, nommé  Verrières^  qui  manquait  d'énergie  et  qui, 
en  1814_,  au  blocus  de  Landau,  passait  le  temps  à  des 
commérages  :  Desaix  le  perce  à  jour  dès  1797;  ce  n'est 
qu'  «  un  brave  homme  (1)  ». 

Le  chef  de  brigade  Boussard,  le  futur  général  qui, 
en  Espagne,  donnera  des  preuves  éclatantes  d'ineptie 
et  ne  saura  ni  donner  ni  comprendre  un  ordre,  Desaix 
le  note  ainsi  :  «  est  sans  éducation  et  ne  paraît  pas 
grand  génie.  » 

II  écrit  sur  Augereau  les  mots  suivants  :  «  Soldat  à 
peu  près,  vantard  beaucoup,  »  et,  de  même,  Marmont 
qualifie  Augereau  de  hâbleur:  de  même  Thiébault 
assure  qu'Augereau  était  un  homme  ordinaire  à  qui 
l'impétuosité  et  un  certain  instinct  tenaient  lieu  du 
génie  de  la  guerre,  et  qu'il  semblait  à  la  tête  des  troupes 
un  tambour-major,  un  prévôt  de  salle,  un  recruteur 
du  quai  de  la  Ferraille  (2). 

(1)  A.  Ghuquet,  l'Alsace  en  1814,  295. 

(2)  Desaix,  de  retour  à  l'armée  de  Rhin-et-Moselle  commandée 
par  Augereau,  et  non  par  Moreau,  parle  dans  une  lettre  à  Bona- 


INTRODUCTION  Lxxv 

Il  a  parfaitement  caractérisé  ce  Dupuy  qui  com- 
mandait l'intrépide  32'  demi-brigade  :  «  Très  brave, 
mais  tète  chaude  et  bien  révolutionnaire;  il  n'est  pas 
aimé;  il  est  roide  et  dur  et  peu  honnête  avec  Toffi- 
cier.  »  Et,  en  effet,  Dupuy  se  faisait  remarquer  par  la 
fougue  de  ses  sentiments  jacobins;  il  traitait  Menou 
de  coquin  et  Dufresse  de  bon  bougre:  il  écrivait  à  Ber- 
thier  qu'il  s'honorait  du  titre  de  factieux;  il  souhai- 
tait au  banquet  du  10  août  1797  que  la  minorité  des 
Conseils  pût  «  former  une  Montagne  d'où  partirait  la 
foudre  qui  de  ses  coups  écraserait  la  majorité  conspi- 
ratrice » .  Mais,  comme  remarque  Desaix,  il  n'avait  pas 
lafFeclion  du  soldat,  et,  le  28  juin,  les  sergents-majors, 
sergents  et  fourriers  de  sa  demi-brigade  avaient  pro- 
testé dans  une  lettre  à  Rampon  contre  ses  actes  arbi- 
traires, l'accusant  de  hauteur  et  de  despotisme,  lui 
reprochant  de  mépriser  les  sous-officiers,  de  les  avilir 
et  de  les  condamner  au  gré  de  ses  caprices.  Bien  des 
années  plus  tard,  Thiébault  ne  disait-il  pas  que  Dupuy 
était  ardent,  vigoureux,  crâne  et  l'un  des  plus  terribles 
hommes  de  France,  l'épée  ou  le  sabre  à  la  main,  mais 
très  caustique  et  assez  mauvais  homme  (1)? 

D'autres  personnages  que  Desaix  nous  présente  dans 

parte  du  nouveau  général,  el,  à  travers  ses  réticences,  on  sent 
qu'il  a  confiance  dans  l'armée,  non  dans  le  général  en  chef;  il 
ignore  «  ce  que  seront  les  plans  généraux  »,  et  Bonaparte  con- 
naît ceux  qui  les  feront;  c'est  sur  la  bonne  volonté  de  tous  qu'il 
faut  compter. 

(1)  Cf.  Thiébaui.t,  II,  5,  29,  35,  116,  127,  133;  Gachot,  Cam- 
pagne d'Italie,  390;  Trolard,  De  Rivoli  ù  Magenta,  196;  Dupuy 
à  Berthier,  3  septembre  1797.  (A.  G.) 


LXXVI  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

son  Journal,  n'appartiennent  pas  à  l'armée.  Ce  sont 
des  artistes  :  Gianni  l'improvisateur,  petit,  bossu,  rail- 
leur, plein  de  moyens,  et  qui  passe  à  cette  e'poque  pour 
le  plus  habile  poète  de  l'Italie;  le  sculpteur  Ceracchi 
qui  faisait  alors  le  buste  de  Bonaparte;  le  peintre  Ap- 
piani  aux  yeux  noirs  et  au  visage  bourgeonné;  le 
peintre  Gros,  jeune,  joli,  charmant,  qui,  selon  Sten- 
dhal, au  mois  de  mai  1796,  avant  l'entrée  de  Bona- 
parte, a  dessiné  sur  une  table  de  café,  au  dos  d'un 
menu,  une  caricature  qui  courut  tout  Milan  :  l'archi- 
duc spéculait  sur  les  grains;  Gros  lui  prêtait  les  traits 
d'un  homme  obèse  auquel  un  soldat  français  ouvrait 
d'un  coup  de  baïonnette  le  ventre  d'où  sortait,  au  lieu 
de  sang,  une  incroyable  quantité  de  blé  (1). 

Ce  sont  les  membres  de  la  commission  des  arts  t 
outre  Gros,  Monge  aux  sourcils  épais;  Berthollet  au 
long  nez,  à  la  figure  douce  et  ridée;  Berthelemy; 
Tinet;  tous  «  estimables,  honnêtes,  vertueux  ». 

C'est  Marina  Querini-Benzon  dont  Stendhal  vante  en 
iSil  l'esprit  et  la  grâce;  l'auteur  de  Rome,  Nap/es  et 
Florence  ne  dit- il  pas  que  les  plus  brillants  salons  de 
Paris  sont  bien  insipides  et  bien  secs,  comparés  à  la 
société  de  Mme  Benzon? 

C'est  la  charmante  Isabelle  Albrizzi-ïeotochi.  Près 
de  Trévise,  dans  la  villa  de  Gordigiano  aux  grandes  et 
ombreuses  allées,  Desaix  voit  avec  plaisir  cette  Mme  Al- 
brizzi  que  Byron  appelait  plus  tard  la  Staël  vénitienne 
et  qui  tint  à  Venise  un  salon  presque  aussi  renommé 
que  celui  de  la  comtesse  d'Albany  à  Florence.  Cette 

(1)  Stendhal,  Chartreuse  de  Parme,  6. 


INTRODUCTION  Lxxvii 

Grecque  de  Corfou  savait  recevoir  son  monde  et  lais- 
sait ses  hôtes  exprimer  librement  leurs  opinions. 
Desaix  la  de'peint  comme  une  aimable  femme,  très  ins- 
truite, avise'e,  et  il  la  montre  tantôt  occupe'e  d'une 
«  petite  ménagerie  »  que  Pindemonte  a  plaisamment 
célébrée,  tantôt  conversant  avec  le  général  Fiorella  qui 
lui  fait  la  cour  (4). 

Parmi  ces  «  intellectuels  »,  Monge  surtout  attire 
Desaix;  et  Monge,  en  effet,  étonne,  éblouit  les  généraux 
de  l'armée  dltalie,  non  seulement,  comme  dit  Desaix, 
par  ses  excellentes  qualités,  mais  par  l'étendue  et  la 
variété  de  ses  connaissances,  Bonaparte  le  charge, 
ainsi  que  Berthier,  de  porter  à  Paris  le  texte  définitif 
du  traité  de  paix  :  «  Monge,  écrit  le  général  en  chef, 
a  acquis  une  part  distinguée  dans  mon  amitié.  »  Et  il 
prie  le  Directoire  d'accueillir  avec  une  égale  distinc- 
tion le  guerrier  et  le  professeur,  qui  tous  deux,  cha- 
cun à  leur  manière,  illustrent  la  patrie  (2).  N'est-ce 
pas  Monge  qui,  pendant  le  séjour  de  Bonaparte  à  Pas- 
sariano,  lui  propose  l'expédition  d'Egypte?  «  La  pre- 
mière idée  de  ce  projet,  témoigne  Miot,  est  issue  du 
cerveau  de  Monge.  »  A  Venise  et  surtout  à  Passariano, 
Desaix  ne  cesse  donc  de  s'entretenir  avec  Monge.  Le 
savant  lui  raconte  ses  débuts  à  Paris,  ses  relations  avec 

(1)  Cf.  Dejod,  Madame  de  Staël  et  l' Italie,  lZ-15,  et  Malamani, 
Isab.  Teotochi  Albrizzi. 

(2)  Correspondance,  n»  2306;  cf.  Miot,  Mémoires,  I,  217.  «  Si 
vous  ttiez  dans  ce  pays-ci,  écrit  Desaix  à  Reynier,  vous  vous 
amuseriez  bien,  car  vous  y  verriez  beaucoup  d'iiommes  bien 
inti'ressaats  et  instruits  avec  lesquels  vous  causeriez  avec  plai- 
sir. »  Il  met  évidemment  Monge  au  premier  rang  de  ces 
«  hommes  bien  intéressants  et  instruits  ». 


Lxxviii  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DES  AI  X 

Vandermonde  et  d'Alembert  qui  semblait  nourrir 
contre  Rousseau  une  jalousie  profonde.  Il  lui  décrit 
les  villes  d'Italie,  Rome,  Naples,  les  ruines  de  Pompéi 
et  d'Herculanum,  les  e'ruptions  du  Vésuve.  Il  lui  dé- 
montre les  dangers  dont  le  Pô  menace  la  Lombardie. 
Il  lui  analyse  le  livre  de  Dupuis  sur  VOrigine  des  cultes 
et  lui  développe  ses  idées  sur  le  rôle  de  Jésus-Christ. 
Il  lui  explique  la  façon  d'imiter  les  antiques,  de  damas- 
ser les  sabres,  de  fondre  les  obus. 

Outre  Monge,  deux  personnages  fixent  l'attention  de 
Desaix.  Ce  sont  les  deux  hommes  à  qui  le  Directoire  a 
confié  la  mission  de  négocier  la  paix  :  Clarke  et  Bona- 
parte. 

Desaix  avait  connu  Clarke  à  l'armée  du  Rhin.  En 
1793,  l'un  et  l'autre  s'étaient  signalés  à  Rûlzheim,  et,  le 
surlendemain  de  ce  combat,  l'un  et  l'autre  avaient  eu 
de  l'avancement;  pendant  que  le  capitaine  Desaix  rece- 
vait le  grade  d'adjudant-général  lieutenant-colonel,  le 
lieutenant-colonel  Clarke,  du  2^  cavalerie,  qui,  durant 
l'affaire,  avait  mis  pied  à  terre  et  pris  le  fusil  d'un 
blessé,  était  nommé  général  de  brigade.  Aussi,  Clarke, 
si  diplomate  qu'il  soit,  et  bien  qu'il  se  tienne  d'abord 
sur  une  grande  réserve,  s'ouvre  entièrement  à  Desaix. 
Il  lui  raconte  son  mariage,  qu'il  a  été  aimé  d'une  An- 
glaise, qu'il  a  d'elle  une  fille,  mais  qu'elle  l'a  quitté 
pour  vivre  dans  la  retraite.  Il  lui  raconte  comment  il 
est  venu  en  Italie  :  Carnot  a  proposé  de  l'envoyer  à 
Vienne  et  les  collègues  de  Carnot  font  agréé  sur-le- 
champ.  Seul,  Barras,  dont  le  caractère  est  t  brusque, 
dur,  peu  agréable  »,  élève  des  objections.  Enfin  Clarke 
se  met  en   route;  Carnot  l'embrasse  au  départ;  les 


INTRODUCTION  LXXIX 

autres  lui  font  bon  viisage;  Barras,  qui  ne  l'accepte  qu'à 
contre-cœur,  pousse  un  <  rire  plaisant  de  protection  » . 
Mais  Clarke  compte,  sa  mission  remplie,  obtenir  une 
superbe  place.  Certain  incident,  à  vrai  dire,  le  con- 
trarie fort,  —  Desaix  parle  évidemment  du  i8  fructi- 
dor, —  et  Barras,  qui  maintenant  <  est  à  la  tête  »,  Bar- 
ras qui  mène  le  nouveau  gouvernement,  «  n'est  pas 
très  ami.  >  Une  lettre  écrite  par  Clarke  — sans  doute  le 
fameux  rapport  sur  l'improbité  des  généraux  (1)  —  pour- 
rait être  dangereuse.  Toutefois  il  ne  perd  pas  l'espoir. 
A  son  arrivée  à  Milan,  il  fut  <  mal  vu  »  et  <  assez  mal 
traité  s  il  n'eut  d'invitation  à  aucune  fête,  à  aucune 
assemblée,  et  il  finit  par  vaincre  les  défiances  (2). 

C'est  surtout  Bonaparte,  le  (jénéral,  comme  il  l'ap- 
pelle simplement,  que  Desaix  voulait  rencontrer.  Il 
nous  dit  que  des  paysans   venaient  de  cinquante  à 

(1)  On  sait  qu'au  même  instant,  Clarke  était  révoqué  et  Bona- 
parte seul  chargé  des  négociations.  Augereau  mandait  au  géné- 
ral en  chef  le  8  septembre  (A.  G.)  :  «  M.  Clarke,  le  maussade 
envoyé  de  ce  coupable  directeur  (Carnot),  lui  mandait  que  les 
généraux  de  l'armée  d'Italie  étaient  un  ramas  de  brigands;  le 
gouvernement  indigné  a  décidé  le  rappel  de  ce  calomniateur; 
j'espère  que  sa  justice  ne  s'en  tiendra  pas  là  et  que  j'obtiendrai 
pour  mes  camarades,  pour  moi  une  satisfaction  plus  ample.  » 
Clarke  rt'pliqua  le  26  septembre  (jue  le  fait  était  faux,  qu'il 
repoussait  cette  «  stupide  calomnie  »,  qu'il  n'avait  jamais  dit 
que  «  les  généraux  étaient  un  ramas  de  brigands  ».  Heureuse- 
ment pour  lui,  il  fut  autorisé  par  Bonaparte  à  rester  à  Passa- 
riano.  Cf.  A.  Dry,  II,  111-114. 

(2)  On  le  soupçonnait,  en  ellet,  de  vues  hostiles  à  Bonaparte, 
et  un  jour,  à  la  nouvelle  d'une  victoire,  Joséphine,  le  tirant  par 
l'habit,  lui  dit  malignement  :  •  Je  crois  que  c'est  le  cas  d'en- 
foncer la  destitution  dans  la  poche.  «  (PruET-BAnBANTANE,  Mém., 
181.) 


Lxxx  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

soixante  lieues  voir  et  consulter  le  général,  et  nous 
lisons  dans  les  Mémoires  de  Miot  que,  durant  les  repas, 
les  habitants  de  la  région  entraient  dans  la  salle  à 
manger  pour  fixer  sur  le  vainqueur  de  Lodi  et  d'Ar- 
cole  des  yeux  avides.  Desaix  comprend  et  partage  cette 
curiosité. 

Selon  lui,  Bonaparte  est  extrêmement  intrigant,  est 
fier,  dissimulé,  vindicatif;  il  ne  pardonne  jamais;  il  suit 
ses  ennemis  au  bout  du  monde  —  en  quoi  Desaix  a  tort, 
car  Bonaparte  a  su  pratiquer  le  pardon  des  offenses. 

Desaix  semble  même  penser  que  Bonaparte  s'est  en- 
richi aux  dépens  des  vaincus.  A  la  fin  de  son  Journal, 
il  cite  certains  propos  du  général  qui  regarde  la  pro- 
bité et  la  délicatesse  comme  les  vertus  des  sots,  comme 
des  vertus  inutiles  et  qui  n'existent  pas  sur  cette  terre, 
et  il  remarque  que  Bonaparte,  qui  touche  les  revenus 
de  tout  un  pays,  n'a  jamais  rendu  de  comptes  (1); 
qu'  «  on  a  bien  de  la  peine  à  dire  sur  lui,  parce  que 
tout  est  bien  arrangé  » .  Il  paraît  croire  que  le  général 
a  fait  sa  main  dans  l'affaire  des  mines  d'Idria. 

On  connaît  peu  cet  incident.  Lorsque,  au  mois  de 
mars  1797,  un  parti  d'infanterie  et  de  cavalerie  de  la 
division  Bernadotte,  commandé  par  Mireur,  s'empara 
des  mines  d'Idria,  dans  le  Garniole,  il  y  trouva  douze 
à  treize  mille  caisses  d'argent-vif.  Collot,  entrepreneur 
des  subsistances  militaires,  les  obtint  de  Bonaparte  à 
compte  des  fournitures  qu'il  avait  faites  à  la  Répu- 

(1)  «  Il  rend  aussi  peu  compte  des  sommes  d'argent  qu'il 
touche  qu'il  rend  compte  de  la  négociation  qu'il  traite  avec 
Vienne.  »  (Lettre  de  Sandoz,  cf.  Bailleu,  Preussen  und  Frank- 
reich,  I,  135.) 


INTRODUCTION  Lxxxi 

blique,  et  ce  fut  Mireur  qui  lui  procura  les  moyens  de 
les  charroyer  et  qui  prote'gea  le  transport.  Coliot, 
reconnaissant,  fit,  selon  l'expression  de  Mireur,  un 
cadeau,  et  Mireur^  de  son  aveu,  reçut  une  lettre  de 
change  de  11,000  livres  payable  à  Gênes.  Or,  lisons- 
nous  dans  le  Journal  de  Desaix,  «  Collot  a  distribue' 
800,000  livres  entre  tout  l'état-major;  le  chef  en  a  eu 
sa  part;  les  principaux  aides  de  camp,  15,000  livres; 
les  autres,  8  à  10,000.  »  Desaix  ne  prononce  pas  le 
nom  de  Bonaparte.  Mais  pourquoi  écrit-il  ces  lignes 
sur  les  mines  d'Idria  après  avoir  dit  que  le  «  ge'néral  » 
sait  bien  arranger  tout?  Pourquoi  a-t-il  ajouté  que  les 
mines  ont  été  vendues  trois  millions  à  Collot  et 
qu'elles  en  valaient  cinq  (1)? 

Quoi  qu'il  en  soit^  Desaix  ne  cesse  d'admirer  le  génie 
de  Bonaparte.  Le  conquérant  de  la  Lombardie  dit  alors 
dans  ses  lettres  que  les  grands  événements  ne  tiennent 
qu'à  un  cheveu^  qu'un  seul  pas  sépare  le  triomphe  de 
la  chute,  et  que  l'homme  habile  ne  néglige  rien  de  ce 
qui  peut  lui  offrir  quelques  chances  de  plus  (2).  Desaix 

(1)  Cf.  Journal,  291,  et  aussi  237  (les  vaisseaux  espagnols 
«  ont  une  cargaison  de  5,000,000  de  livres,  valeur  du  mercure  »). 
Voir  également  Coirespondance,  Bonaparte  au  Directoire,  24  mars 
4797  (il  dit  qu'on  a  trouvé  à  Idria  des  matières  préparées  pour 
deux  millions;;  Jean  Lombard,  Mireur,  265  (lettre  de  Mireur  à 
son  père);  Bolukie.n.ne,  Mémoires,  réimp.  Lacroix,  I,  210  («  il 
est  revenu  d'Italie  avec  un  peu  plus  de  trois  millions...  on  avait 
trouvé  les  mines  d'Idria  »).  Ne  disait-on  pas  à  Paris,  sous  le 
Consulat,  que  Bonaparte,  réduit  aux  expédients  pendant  une 
partie  do  sa  vie,  ne  pouvait  avoir  la  même  délicatesse,  le  même 
instinct  du  probité  que  l'homme  qui  a  toujours  joui  d'une  for- 
tune aisée?  (Rbmacle,  Relation  des  agents  de  Lonit  XVIII,  96). 

(2)  Correspondance,  IH,  454,  490. 


LXXXII  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

insiste  sur  cette  habileté  du  «  ge'néral  »  qui  met  tout 
en  œuvre  pour  arriver  à  ses  fins. 

Il  rappelle  dans  son  cahier  les  encouragements  que 
Bonaparte  prodigue  à  son  armée,  multipliant  les 
avancements,  conférant  lés  emplois  supérieurs  à  des 
jeunes  gens,  congédiant  les  officiers  qu'il  juge  mé- 
diocres ou  trop  vieux,  plaçant  dans  les  troupes  ita- 
liennes ou  polonaises  ceux  qui  se  trouvent  à  la  suite 
des  corps,  parlant  toujours  à  l'imagination^  usant  avec 
une  merveilleuse  adresse  du  pouvoir  que  les  mots  ont 
sur  les  hommes,  réconfortant,  animant  les  soldats, 
assurant  à  l'armée  d'Italie  qu'elle  est  invincible  et 
qu'elle  serait  déshonorée  si  l'ennemi  la  battait,  per- 
suadant à  chacune  des  demi-brigades  qu'elle  est  la  pre- 
mière de  toutes,  donnant  à  chacune  de  nouveaux  dra- 
peaux où  il  fait  inscrire  en  lettres  d'or  les  noms  des 
batailles  où  elles  se  sont  distinguées  et  les  paroles  qu'il  a 
prononcées  dans  de  décisives  circonstances  :  la  32^  était 
là,  la  terrible  57%  etc.,  conservant  et  tenant  ensemble 
les  divisions  qui  viennent  du  Rhin  et  de  Sambre-et- 
Meuse  pour  qu'elles  rivalisent  de  bravoure  avec  celles 
d'Italie,  semant  à  propos  certains  bruits  pour  exciter 
leur  enthousiasme  et  enflammer  leur  émulation,  desti- 
nant de  beaux  sabres  damassés  aux  cent  plus  braves  (1). 

La  guerre  semble  terminée,  mais  les  négociations 
sont  lentes,  difficiles,  et  on  croit  un  instant  que  les 

(1)  Desaix  oublie  un  autre  moyen  dont  usait  Bonaparte.  Il 
donne  de  l'argent  aux  soldats  :  six  braves  carabiniers  de  la 
18«  légère,  qui  s'étaient  distingués  au  combat  de  la  Favorite, 
reçurent  chacun  quatre  louis  avec  une  lettre  de  félicitations. 
(Corr.,  n"  1014.) 


INTRODUCTION  lxxxui 

hostilités  vont  recommencer;  il  y  a  dans  l'armée  un 
branle-bas  universel  et  le  délire  d'une  véri table  j oie  (1). 
Desaix  loue  les  mesures  que  prend  alors  Bonaparte. 
Le  «  général  «  ne  se  borne  pas  à  fortifier  Palma-Nova 
et  Osoppo  qui  seront  comme  ses  pivots;  il  assure  soli- 
dement ses  derrières  (2). 

Desaix  ignore  encore,  ce  semble,  ses  projets  sur 
Venise.  Il  dit  bien  que  les  Français  occupent  les  îles  et 
que  la  ville  n'ose  bouger  dans  la  crainte  d'être  brûlée; 
qu'ils  ont  mis  quatre  canons  à  l'une  des  extrémités  de 
la  place  Saint-Marc;  que,  si  la  campagne  se  rouvre, 
Bonaparte  prendra  comme  otages  trois  cents  chefs  de 
famille.  Mais  Desaix  pense  que  Venise  restera  libre,  et 
tel  est  aussi  l'avis  du  gouvernement  :  Talleyrand  écrit 
à  Bonaparte  que  l'Empereur  doit  renoncer  à  Venise, 
et  Larevellière-Lépeaux,  que  les  Français  seraient 
expulsés  de  toute  l'Italie  s'ils  cédaient  Venise  à  l'Au- 
triche. Et  c'est  pourquoi  Desaix  fait  l'éloge  des  dispo- 
sitions de  Bonaparte.  Évidemment,  Bonaparte  tirera 
parti  des  patriotes  qui  «  se  montent  »  et  qui  veulent 
planter  un  arbre  de  la  liberté;  Bonaparte  cherche  à 
s'attacher  par  tous  les  moyens  la  population  de 
Venise;  Bonaparte  ordonne  de  lever  des  compagnies 
de  guides  ou  de  hussards  composées  de  jeunes  Véni- 
tiens; Bonaparte  a  l'intention  de  convoquer  une 
Convention    vénitienne    formée    de    chauds   républi- 

(i)  Thiébault,  Mémoires,  II,  129. 

(2)  Correspondance,  III,  472:  et  Desai.v  écrit  alors  à  Reynier  : 
«  On  est  plein  de  vigueur  et  d'espérance;  on  est  sûr  du  succès, 
si  la  guerre  reconjmence;  on  la  regarde  comme  certaine  et  on, 
la  désire  plus  qu'on  ne  la  redoute.  » 


Lxxxiv  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

cains   :    «    d'après  cela,   il  est  tranquille  et  sûr.    » 
L'auteur  du  Journal  admire  ainsi  l'homme  d'État  non 
moins  que  l'homme  de  guerre.  Bonaparte  disait  à  ce 
moment  qu'il  témoignait  à  la  religion  beaucoup  de  res- 
pect et  cajolait  ses  ministres  (1).  Desaix  applaudit  à  ses 
procéde's  :  demander  le  chapeau  de  cardinal  pour  l'ar- 
chevêque de  Milan  et  féliciter  publiquement  l'arche- 
vêque de  Gênes  de  montrer  le  zèle  d'un  véritable  apôtre 
de  l'Évangile,  n'est-ce  pas  de  la  «  bonne  politique  >■  ? 
Sur  d'autres  points,  par  exemple,  sur    le  meilleur 
gouvernement,  Bonaparte  s'entretient  avec  Desaix.  Il 
ne  lui  dit  pas,  comme  à  Miot,  en  un  instant  d'abandon, 
qu'il  ne  croit  pas  à  la  République,  qu'il  n'a  pas  triom- 
phé pour  faire  la  grandeur  des  avocats  du  Directoire, 
qu'il  a  goûté  du  commandement  et  qu'il  ne  saurait  plus 
obéir,  que  les  Français  ont  besoin  d*un  chef  dont  le 
nom  soit  entouré  de  gloire  (2j.  Mais  il  avoue  à  Desaix 
qu'il  déteste  les  jacobins.  11  juge  nécessaire  d'établir 
un  corps  formé  d'anciens  fonctionnaires,  ministres, 
ambassadeurs,  généraux  et  autres  :  «  Ce  corps  aura  la 
connaissance  des  affaires  d'administration  générale  et 
le  droit  de  censure  sur  le  gouvernement;  cela  réduirait 
les  Conseils  au  simple  rôle  de  législateurs.  »  Bonaparte 
a  donc,  dès  le  mois  de  septembre  1797,  l'idée  d'orga- 
niser un  Conseil  d'État;  un  Conseil  qui  sera,  selon  le 
mot  de  Pasquier,  le  principal  ressort  de  son  administra- 
tion ;  le  Conseil  où  entrera  «  tout  ce  que  la  Révolution  a 
fait  naître  de  talents  utiles  dans  toutes  les  carrières  (3)  » . 

(1)  Correspondance,  III,  490. 

(2)  MiOT,  Mémoires,  I,  154,  184. 

(3)  Pasijuiek,  Mémoires,  I,  147. 


INTRODUCTION  Lxxxv 

Mais  le  plus  souvent  Bonaparte  de'veloppe  à  Desaix 
ses  projets  sur  l'Egypte.  C'est  à  cette  époque  qu'il 
propose  au  Directoire  de  s'emparer  de  Malte,  même  de 
l'Egypte,  pour  détruire  l'Angleterre;  si  la  France  fait  la 
paix  avec  Albion  et  cède  le  Cap,  pense  Bonaparte,  elle 
doit  se  saisir  de  la  terre  des  Pharaons.  Pourquoi,  dit-il 
à  Desaix,  ne  pas  partir  de  Venise  avec  de  l'artillerie  et 
cinq  divisions  d'infanterie?  On  assemblera  tous  les 
moyens,  on  emmènera  des  hommes  très  instruits;  les 
Lettres  de  Savary  et  l'ouvrage  de  Volney  seront  d'ex- 
cellents guides. 

L'Orient  hante  l'esprit  de  Bonaparte.  Il  a  pris  Corfou 
où  ses  troupes  ont  reçu  le  meilleur  accueil,  et  il  croit 
que  la  grande  maxime  de  la  République  doit  être  de 
ne  jamais  abandonner  les  îles  Ioniennes.  Il  espère  que 
la  Grèce  se  souvient  encore  de  Sparte  et  d'Athènes  et 
qu'elle  se  relèvera  de  son  abaissement,  qu'elle  renaîtra 
de  ses  cendres.  Il  noue  des  correspondances  avec  les 
pachas  et  les  principaux  chefs;  il  leur  envoie  des 
agents,  il  les  flatte,  il  les  caresse.  Il  fait  imprimer  à 
Ancône  des  proclamations  et  les  répand  parmi  les 
Grecs;  elles  leur  rappellent  leur  ancienne  gloire  et  les 
instruisent  des  prodigieux  exploits  de  l'armée  d'Italie. 
Les  Grecs,  note  Desaix  dans  son  Jounuil,  «  sont  très 
avides  de  ces  nouveautés,  et,  lorsqu'ils  viennent  à 
Ancône  pour  charger  des  marchandises,  un  de  leurs 
grands  plaisirs  est  de  prendre  de  ces  proclamations 
pour  les  lire  et  en  porter  dans  leur  pays.  »  Bonaparte 
lui  montre  les  lettres  des  pachas  et  Desaix  juge  leur 
style  oriental  très  plaisant  :  ils  nomment  Bonaparte 
«  l'homme  grand  »  ou  «  l'homme  fort  de  la  grande 


Lxxxvi  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

nation  »;  les  Maïnotes.  qui  se  vantent  de  descendre 
des  Spartiates,  lui  offrent  4,000,  et  les  Albanais 
6,000  hommes;  les  Bosniaques  veulent  s'unir  à  lui 
pour  marcher  contre  les  Autrichiens,  et  Desaix  se 
récrie  sur  l'adresse  du  général  qui  «  donne  à  tous  ces 
gens-là  une  grande  idée  de  la  nation  française  » . 

Il  s'attache  à  connaître  les  antécédents  de  cet  extra- 
ordinaire génie,  et  il  apprend,  de  la  bouche  même  de 
Bonaparte,  comment  le  général  en  chef  de  l'armée  de 
l'intérieur  a  su,  après  le  13  vendémiaire,  gouverner 
Paris  et  mater  les  ennemis  du  Directoire,  usant  de 
ruse,  gagnant  ou  intimidant  les  meneurs,  dissipant  les 
rassemblements,  non  par  la  force,  mais  par  des  paroles 
et  par  des  expédients. 


Cette  relation  du  voyage  de  Desaix  est  comme  un 
portrait  où  lui-même  s'est  peint,  et  l'homme  y  paraît 
de  pied  en  cap.  Quoi  de  plus  intéressant,  de  plus 
piquant  que  d'entendre  ce  héros  s'écrier  que  telle  ou 
telle  chose  est  assommante  et  s'impatienter  contre  son 
hôte  qui  le  sert  lentement,  ou  contre  son  postillon  qui 
n'arrive  pas?  D'un  bout  à  l'autre  du  JournaL  il  se  livre 
naïvement  à  ses  impressions.  A  tout  instant,  quand  il 
parcourt  cette  merveilleuse  Italie,  il  assure  qu'il  jouit 
du  plus  beau  coup  d'oeil  de  sa  vie.  Il  voit  à  Venise, 
sur  la  scène,  un  mari  se  houspiller  avec  des  Turcs  qui 
lui  enlèvent  sa  femme,  et  il  déclare  que  rien  n'est  plus 
agréable  que  ce  spectacle.  Gomme,  à  Trieste,  il  s'amuse 
—  c'est  son  mot  —  de  la  variété  des  costumes  !  Avec 
quelle  complaisance,  avec  quelle  joie  d'enfant  il  regarde 


INTRODUCTION  Lxxxvii 

ces  Orientaux  aux  tuniques  flottantes;  ces  Levantins  à 
la  veste  brune,  à  la  ceinture  rouge,  à  la  culotte  noire 
et  aux  bas  blancs;  ces  Turcs  qui  restent  assis  des 
heures  entières,  les  jambes  croisées,  en  fumant  de 
longues  pipes! 

Il  y  a  dans  ce  qu'il  fait  je  ne  sais  quoi  d'aimable, 
d'attachant  et  parfois  de  tendre.  En  un  village  de  la 
vallée  du  Tessin,  il  s'arrête  à  contempler  un  petit 
garçon  aux  cheveux  blonds  bouclés,  et  il  mentionne 
dans  ses  notes  les  gentils  enfants  du  peintre  Appiani. 

Il  disait  un  jour  à  sa  sœur  que  les  chroniques  scan- 
daleuses ne  lui  avaient  jamais  déplu^  et  il  ne  fuyait  pas 
le  beau  sexe  et  les  galantes  aventures  (1).  «  Je  redoute, 
écrivait-il  plaisamment  à  Keynier,  durant  son  voyage 
de  1797,  de  retourner  avec  vous;  on  m'aura  sûrement 
enlevé  toutes  mes  conquêtes,  et  j'arriverai  pour  me  voir 
dépouillé;  on  m'a  mandé  que  vous  aviez  fait  des  vôtres, 
que  vous  vous  étiez  signalé,  et  je  crains  beaucoup  que 
vous  ne  m'ayez  joué  quelques  tours.  »  Les  lecteurs  de 

(1)  Les  grands  hommes  ont  leurs  faiblesses,  et  Desaix, 
avouons-le,  n'était  pas  l'homme  chaste  que  nous  ont  représenté 
ses  panégyristes.  Durant  co  voyage  de  1797,  il  confie  à  Larrey 
qu'une  ancienne  maladie  mal  guérie  a  pris  sous  le  climat  d'Italie 
un  peu  plus  de  malignité  et  il  lui  demande  un  bon  suspensoir. 
En  Egypte,  dans  une  tournée,  il  prie  Larrey  de  lui  envoyer  le 
chirurgien  Renoult  :  «  Jo  pars  avec  ma  jeunesse  pour  un  voyage 
agréable:  elle  peut  avoir,  ainsi  que  moi,  besoin  des  secours  d'un 
officier  de  santé.  »  (Caba.nès,  la  Chronique  rnédicale,  ib  septembre 
1907,  p.  600).  Enfin,  il  avait  une  liaison  avec  une  Strasbour- 
geoise,  femme  d'un  capitaine.  Mme  Montfort,  et  il  eut  d'elle  une 
fille,  nommée  Hortonse.  qui  naquit  le  12  mars  1797  à  Poussay, 
prés  de  Mirecourt.  (Cf.  les  articles  de  Maurice  Dumoulin,  sup- 
plément du  Figaro,  28  juillet  et  4  août  1906.) 


Lxxxvill    JOURNAL  DE   VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

son  Journal  aimeront  peut-être  à  le  considérer  sous  cet 
aspect.  Il  ne  se  borne  pas  à  tracer  le  portrait  des  belles 
Italiennes  auxquelles  ses  camarades  le  présentent.  A 
l'auberge  d'Olten,  il  s'intéresse  à  une  jeune  Française 
émigrée  qui  court  la  Suisse  pour  y  vendre  des  ouvrages 
de  mode.  A  Mantoue,  au  palais  du  Tè,  il  se  détourne 
des  tableaux  pour  envisager  une  très  jolie  demoiselle 
qui  les  lui  montre,  et  il  remarque  qu'  «  il  était  permis 
alors  d'être  distrait  » .  A  Milan,  il  regarde  avec  plaisir 
les  dames  qui  viennent,  comme  il  s'exprime,  dans  les 
endroits  publics,  moins  pour  goûter  l'agrément  de  la 
promenade  que  pour  se  faire  voir  et  pour  comparer  la 
toilette  des  autres  à  la  leur  propre. 

L'image  de  son  pays  natal  s'offre  souvent  à  son 
esprit.  A  l'armée  du  Rhin,  en  d794,  lorsqu'il  rencon- 
trait des  volontaires  du  Puy-de-Dôme,  son  départe- 
ment, il  était  dans  la  joie,  et  il  leur  rappelait  les  mon- 
tagnes et  les  rochers  de  la  patrie.  De  même,  en  1797,  à 
Hospenthal,  il  noue  conversation  avec  des  gens  qui 
voyagèrent  en  Auvergne,  et  l'un  d'eux  lui  parle  de  la 
famille  Desaix,  lui  demande  s'il  connaît  le  général  de  ce 
nom!  Il  n'oublie  pas  dans  ses  notes  qu'un  des  aides  de 
camp  de  Bonaparte,  le  brave  Croizier,  est  natif  de  Riom. 

Il  a  toujours  un  faible  pour  cette  armée  du  Rhin 
dont  il  a  partagé  les  bivouacs  et  les  combats  durant 
cinq  ans.  Les  troupes  de  Bernadotte,  —  de  ce  Berna- 
dotte  qu'il  juge  «  très  estimable  »  et  «  plein  de  feu,  de 
vigueur,  de  belles  passions,  de  caractère  surtout  »,  — 
lui  semblent  les  mieux  tenues  de  l'armée  d'Italie. 
Partout  il  s'entretient  de  bon  cœur  avec  des  officiers 
qu'il   a  connus  sur  les  bords  du  Rhin  ou  qui  con- 


INTRODUCTION  Lxxxix 

naissent  ses  amis  «  de  93  »  :  à  Mantoue,  avec  le  frère 
du  chef  de  brigade  Kister;  à  Padoue,  avec  le  chef 
d'escadron  Terray,  le  quartier-maître  Guillon  et  l'ad- 
ioint  Thiébault;  à  Trévise,  avec  le  chef  de  brigade 
Doumerc;  à  Gonegliano,  avec  le  futur  générai  Robin 
et  les  officiers  de  la  21'  légère;  à  Udine,  avec  les  com- 
missaires des  guerres  Buhot  et  Getti. 

Le  Desaix  de  ce  Journal  est  bien  le  Desaix  que  Thié- 
bault  nous  a  représenté  dans  ses  Mémoires.  Thiëbault 
témoigne  que  Desaix  aimait  beaucoup  les  lazzi  des 
camps,  qu'il  avait  fait  un  recueil  volumineux  de  plai- 
santeries militaires,  et  qu'il  racontait  à  Rome,  avant  son 
départ  pour  l'Egypte,  les  historiettes  les  plus  drôles  : 
deux  soldats  portant  une  civière  après  un  combat  et 
Desaix  découvrant  que  le  blessé  est  un  cochon  que 
nos  gaillards  viennent  de  dérober  et  de  tuer;  un  hus- 
sard tenant  sur  le  devant  de  sa  selle  un  sac  énorme 
d'où  s'échappent  l'un  après  l'autre  un  mouton  noir  et 
un  mouton  blanc;  un  grenadier  ivre  qui  bat  les  murs 
en  répétant  :  «  Rouge  et  blanc,  rouge  et  blanc,  si  vous 
ne  vous  accommodez  ensemble,  je  vous  fiche  à  la 
porte  (4).  »  Dans  le  Journal  de  1797,  Desaix  recueille 
des  anecdotes  de  toute  sorte.  Il  remeirque  que  les  sol- 
dats ont  à  Udine  ôté  de  deux  statues  en  pierre  des 
plaques  de  fer,  «  de  manière  qu'on  y  voit  des  appa- 
rences brillantes  et  séduisantes  pour  les  dames.  »  Il 
transcrit  de  curieux  détails  sur  la  cour  de  Vienne,  sur 
l'avarice  de  Thugut,  sur  les  bonnes  fortunes  du  mar- 
quis de  Gallo.  Au  milieu  de  ses  souvenirs  de  voyage, 

(1)  TuiiJBAULT,  Mémoires,  II,  198-199. 


XC  JOURNAL    DE   VOYAGE   DU    GÉNÉRAL    DESAIX 

il  jette  la  note  suivante  :  anecdotes  à  ne  pas  oublier,  et 
il  rappelle,  par  exemple,  qu'un  cardinal  prisonnier  de 
guerre^  et  relâché  sur  parole,  refusa  de  rejoindre  le 
quartier  ge'néral  français  en  objectant  qu'il  avait  une  dis 
pense  et  qu'un  bref  du  pape  le  de'gageaitde  sa  promesse. 
Lorsqu'il  chemine  avec  Larrey,  il  fait  raconter  au  chi- 
rurgien sa  vie,  ses  études  de  jeunesse,  ses  traversées. 

Mais,  puisque  nous  avons  prononcé  le  nom  de 
Larrey,  pourquoi  ne  pas  terminer  par  deux  de  ces 
anecdotes  qui  ravissaient  Desaix,  par  deux  aventures 
qu'a  narrées  le  célèbre  chirurgien  et  qui  mettent  en 
une  vive  lumière  le  caractère  de  notre  héros,  sa  dou- 
ceur, sa  modération,  sa  modestie? 

Larrey  avait  servi  sous  les  ordres  de  Desaix  en  1793 
à  l'armée  du  Rhin;  ce  fut  lui  qui,  le  20  août,  après  le 
combat  de  la  forêt  de  Bienwald,  pansa  sa  blessure,  et 
il  lui  avait  voué  une  admiration  passionnée.  Au  mois 
de  septembre  1797,  les  deux  hommes  allèrent  ensemble 
d'Udine  à  Trieste.  Ils  étaient  en  habit  bourgeois.  A 
Monfalcone,  des  officiers  français,  arrivés  après  eux, 
voulurent  s'emparer  des  chevaux:  ils  avaient  le  verbe 
haut  et  le  geste  menaçant.  Desaix  n'opposa  qu'un  calme 
dédain  à  leurs  provocations.  A  peine  était-il  parti  que 
le  maître  de  poste  leur  apprit  que  cet  inconnu  était  le 
général  Desaix.  Ils  coururent  après  lui  et,  n'osant 
l'aborder,  ils  chargèrent  Larrey  de  lui  faire  leurs  ex- 
cuses. «  Eh  quoi^  mon  cher  Larrey,  dit  Desaix,  vous 
pensez  encore  à  cette  histoire?  Je  l'avais,  pour  ma  part, 
oubliée  en  sortant  du  bureau  de  poste.  »  Et,  dans  son 
Journal,  il  se  contente  d'écrire  qu'il  eut  une  querelle, 
une  dispute,  qu'il  fut  dans  une  situation  pénible,  et  qu'il 


INTRODUCTION  X  c  i 

reçut  les  excuses  d'officiers  malhonnêtes  et  grossiers. 
Les  deux  amis  visitèrent  le  port  de  Trieste.  Le  soir. 
ils  dînèrent  dans  une  auberge,  à  la  même  table  que  les 
officiers  autrichiens  qui  tenaient  garnison  dans  la 
ville.  Ces  officiers,  les  prenant  pour  des  employe's 
d'administration,  parlèrent  avec  éloge  des  généraux 
de  l'armée  française  et  vinrent  à  prononcer  le  nom  de 
Desaix  ;  ils  vantèrent  les  talents  qu'il  avait  déployés 
dans  la  retraite  du  val  d'Enfer  et  à  la  défense  de  Kehl. 
Desaix  gardait  le  silence  et  les  officiers  crurent  qu'il 
les  désapprouvait.  Une  discussion  désagréable  allait 
s'engager.  Larrey  se  hâta  de  quitter  la  place  et  d'em- 
mener Desaix  qui  riait  sous  cape  et  qui  s^applaudis- 
sait.  disait-il,  avec  une  joie  inexprimable,  d'avoir  laissé 
tous  les  convives  dans  l'erreur  (1). 


(1)  Larrey,  Mémoires  de  chirurgie  militaire  et  eampagnet,  1812, 
tome  l",  172-176:  cf.  Triaire,  Laj-rei/,  102-105;  Werner,  Lanri/, 
8-10. 


JOURNAL  DE  VOYAGE 


DU 


GENERAL   DESAIX 


SUISSE 

Bâle.  —  Saint-Jacques.  —  Liestal.  —  Passage  du  Jura.  —  Olten. 

—  Aarbourg.  —  Zofingen.  —  Sursee.  —  Lucerne.  —  Lac.  — 
Altorf.  —  Amsteg.  —  Avalanche.  —  Pfaffensprung.  —  Was- 
sen.  —  Rocher  du  Diable.  —  Teufelsbrûcke.  —  Urseren.  — 
Hospental.  —  Description  de  la  route.  —  Source  de  la  Reuss. 

—  Hospice  du  Saint-Gothard.  —  Airolo.  —  Cibles  des  Suisses. 

—  Zollhaus.  —  Description  de  la  vallée.  —  Habitants  du 
Levantin.  —  Rencontre.  Conversation.  Vallée  de  Mesocco.  — 
Bellinzona.  —  Lac  Majeur.  —  Montée.  —  Gibet  fréquent.  — 
Lugano.  —  Lac,  embarcation.  —  Discussions  des  Suisses.  — 
Capolago. 

Bâle.  —  Parti  de  Strasbourg  le  1"  thermidor  (1), 
j'ai  eu  bien  rapidement  francfii,  en  poste,  le  ter- 
rain qui  est  entre  cette  ville  et  Bàle.  Arrivé  sur  le 
soir  à  HuninguCj  je  n'ai  pu  partir  le  lendemain  que 
tard  de  cette  ville  et,  après  avoir  dîné  et  après 


(1)  Le  1"  thermidor  an  V  (19  juillet  1797). 


2     JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL   DESAIX 

avoir  fait  marché  avec  un  conducteur  pour  Lu- 
cerne  à  raison  de  84  livres  de  France,  nous  nous 
sommes  embarqués,  un  domestique  sur  le  siège, 
Rey  (1)  et  moi,  dans  une  voiture  antique  qui  dans 
son  temps  peut-être  fut  carrosse  magnifique;  deux 
chevaux  vieux,  un  jeune  postillon  fort  gai  :  voilà 
notre  équipage. 

Sur  les  2  heures  nous  cheminons  lentement  à 
travers  les  rues  escarpées,  étroites  et  cUffîciles  de 
Bâle.  Après  beaucoup  de  détours  et  bien  de  la 
lenteur,  nous  sortons  de  cette  ville  considérable, 
déserte,  industrieuse  et  située  bien  heureusement 
pendant  la  guerre. 

Saint-Jacques.  —  Nous  avons  suivi  assez  près 
les  bords  du  Rhin,  à  peu  de  distance.  Le  beau 
paysage  qu'ofl'rent  ses  deux  rives  nous  occupait  et 
amusait  sans  cesse.  De  tous  côtés  se  présentaient 
à  notre  vue  des  champs  célèbres  par  des  événe- 
ments guerriers  :  Dorneck,  Sainte-Marguerite, 
Saint-Jacques  rappelaient  les  faits  prodigieux  des 
Suisses;  Rheinfelden,  les  talents,  la  constance  et 
surtout  la  fermeté  des  généraux  suédois;  Fried- 
lingen,  l'audace  de  Villars  (2).  La  route  est  belle; 

(1)  Aide  de  camp  du  généraL 

(2)  Dorneck  ou  Dornach  (canton  de  Soleure),  dont  les  baillis 


SUISSE  3 

elle  traverse  assez  longtemps  une  forêt  située  sur 
la  rive  droite  de  la  Birse;  dans  son  bassin,  on 
vient  bientôt  tomber  dans  le  cours  de  la  petite 
rivière  parallèle  à  la  Birse  (1),  qui,  passant  par 
Liestal,  occupe  une  grande  quantité  des  gorges  qui 
forment  le  versant  occidental  de  la  chaîne  du  Jura. 

Liestal.  —  Nous  avons  suivi  cette  vallée  jusqu'à 
Liestal,  petite  ville  du  canton  de  Bàle,  où  l'indus- 
trie et  le  travail  ont  réuni  un  assez  grand  nombre 
d'habitants  qui  ont  l'air  heureux.  Ils  sont  occupés 
en  grande  partie  à  faire  des  gants  de  peau,  comme 
aussi  des  bonnets  de  laine,  qu'ils  enjolivent  en 
petits  dessins  rouges  et  d'autres  couleurs. 

De  Liestal  à  Bàle,  on  compte   quatre  lieues. 

résidèrent  dans  le  château  jusqu'en  1798,  célèbre  par  la  bataille 
du  22  juillet  1499  où  les  confédérés  battirent  l'armée  de  la  ligue 
do  Souabe.  —  Sainte-Margucrlle.prùs  dojSaint-Jacques.  —  Saint- 
Jacques,  à  un  kiloruètre  au  sud  do  Bâlc  :  1,500  Suisses  y  com- 
battirent 20,000  Armagnacs,  commandos  par  le  dauphin,  depuis 
Louis  XI,  dans  la  journée  du  26  août  1444,  et  y  périrent  presque 
tous.  —  Rheinfclden,  sur  la  rive  gauche  du  Rliin;  Bernard  de 
Saxe-Weimar  assiégeait  cette  place  depuis  le  b  février  1638 
lorsqu'il  fut  attaqué  et  ballu,  le  28,  par  une  armée  de  secours 
que  commandaient  Jean  de  Wertii  et  Savelli;  mais,  le  3  mars, 
il  surprenait  les  vainqueurs  et  les  mettait  en  une  complète 
déroute;  Rheinfclden  se  rendit  le  22  mars.  —  Friedlingen,  sur  la 
rive  droite  du  Rhin,  non  loin  do  Huningue:  Villars  y  vainquit 
le  14  octobre  1702  les  Impériaux  commandés  par  le  prince  Louis 
do  Bade. 
(1)  L'Ergolz. 


4  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Nous  y  arrêtâmes  un  instant  pour  faire  reposer 
nos  chevaux  et  prendre  de  l'avoine;  ce  fut  l'affaire 
d'un  quart  d'heure. 

En  nous  rembarquant  dans  notre  étroite  ma- 
chine, nous  suivîmes  presque  de  suite  la  route  à 
gauche;  celle  de  droite,  perpendiculaire  au  Rhin, 
mène  à  Langenbruck  et  de  là  à  Soleure;  l'autre 
lui  est  parallèle  pendant  l'espace  d'une  lieue  ou 
deux;  alors  on  reprend  aussi  à  droite  pour  aller 
joindre  Waldenbourg,  bailliage  et  village  assez 
agréablement  situé.  Le  château  du  bailli  est  sur  la 
crête  de  la  montagne  et  domine  toutes  les  vallées 
voisines;  c'est  une  de  ces  vieilles  carcasses  de 
châteaux  forts  qu'on  voit  très  fréquemment  dans  les 
montagnes  du  Jura  et  des  Vosges  et  qui  servaient 
de  retraite  aux  nobles  qui  autrefois  opprimaient  si 
fort  toutes  ces  contrées. 

Peu  après  ce  village,  qui  n'est  pas  considérable, 
on  quitte  les  chemins  unis,  et  une  montée  peu 
longue  se  présente.  Il  est  d^usage  de  prendre  des 
chevaux  du  pays  qu'on  attelle  devant  les  voitures, 
pour  aider  à  la  montée.  Nous  fûmes  dans  le  même 
cas,  et  dans  celui  de  les  attendre  un  peu  longtemps. 

Passage  du  Jura.  —  Quoique  naturellement  im- 
patients, cependant  nous  attendîmes  tranquille- 


SUISSE  S 

ment  en  causant  avec  de  respectables  vieillards 
qui  se  trouvaient  là.  Ils  nous  racontèrent  qu'ils 
étaient  heureux,  ne  payant  rien,  et  ayant  de  quoi 
vivre  avec  leur  petite  récolte,  leurs  pâturages, 
leurs  vaches  et  brebis.  Ils  étaient  surtout  dans  la 
joie  parce  que  leur  récolte  en  tout  genre  avait 
très  bonne  apparence.  Leur  contentement  me  fît 
grand  plaisir.  Ces  respectables  habitants  des 
champs  ne  sont  pas  accoutumés  aux  jouissances; 
leur  vie  est  pénible,  les  vexations  les  enveloppent 
de  toutes  parts,  et  la  crainte  de  perdre  le  fruit  de 
leurs  travaux  les  suit  jusqu'au  moment  où,  suant 
à  grosses  gouttes,  courbés  vers  la  terre,  exposés 
au  plus  brûlant  soleil,  ils  renferment  enfin  leurs 
productions  dans  leurs  habitations. 

La  montée  n'est  pas  très  longue  et  rapide  de  ce 
côté-là.  Au  bout  d'une  demi-heure,  on  est  bientôt 
au  sommet.  La  nuit  était  belle;  mais  elle  nous 
priva  d'un  bien  brillant  ou  plutôt  magnifique  spec- 
tacle, celui  de  la  vue  que  présentent  ces  hauteurs. 
J'en  ai  joui  plusieurs  fois,  et  toujours  avec  délices. 
Du  côté  du  Rhin,  la  vallée  du  Jura,  longue  do  six 
à  sept  lieues,  se  creuse  tout,  tout  doucement 
devant  vous,  présentant  mille  formes  agréables, 
mille  sites  charmants.  Le  fond,  dont  la  largeur 
varie  d'un  quart  de  lieue  à  quelques  centaines  de 


6  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

pas,  est  toujours  des  prairies  bien  fortes  coupées 
à  tout  instant  d'arbres  fruitiers  de  toute  espèce  et 
couvertes  d'habitations  assez  propres  et  bien 
bâties,  et  même  quelquefois  de  maisons  de  cam- 
pagne assez  riches.  Une,  entre  autres,  apparte- 
nant à  la  ville  de  Bàle,  est  bien  située  en  amphi- 
théâtre. Ses  jardins,  séparés  de  la  campagne  que 
par  une  petite  haie,  laissent  voir  avec  facilité  beau- 
coup de  jets  d'eau  et  la  symétrie  des  jardins  fran- 
çais. On  peut  proprement  dire  qu'elle  est  envi- 
ronnée d'un  immense  parc  dans  le  genre  anglais, 
car  la  nature  l'y  a  fait  et  l'homme  n'a  rien  à  y 
changer.  Les  prairies,  des  deux  côtés  des  mon- 
tagnes, sont  suivies  de  bois  de  toute  espèce  qui  en 
occupent  le  flanc  et  qui  contrastent  bien  avec  les 
pins  qui  se  sont  élevés  sur  les  sommets.  Ceux-ci 
ne  sont  point  décharnés;  ils  sont,  pour  ainsi  dire, 
couverts  de  terre  jusqu'à  la  cime.  Cependant, 
d'espace  en  espace,  quelques  rochers  se  montrent 
pour  embellir  et  faire  ressortir  tout  l'aspect  du 
paysage. 

En  général,  cette  chaîne  de  montagnes  est  très 
agréable.  On  dirait  que  la  nature  a  voulu  aguerrir 
le  voyageur  qui  se  destine  à  parcourir  la  Suisse. 
Il  est  d'ordinaire  épouvanté  à  ce  nom  de  mon- 
tagnes qui  ne  lui  présente  que  des  idées  de  fatigue^ 


SUISSE  7 

(le  peine  et  de  spectacles  effrayants.  Ici,  pas  du 
tout;  tout  est  riant;  la  montée,  quoique  longue, 
n'est  pas  fatigante.  L'arrivée  au  sommet  du  col 
est  un  peu  pénible,  mais  il  est  bien  dédommagé 
par  un  air  pur  et  par  le  plus  riche  des  spectacles. 
Il  doit  être  étonné,  si  c'est  la  première  fois  qu'il 
le  découvre.  Les  montagnes  ont  changé  tout  d'un 
coup  de  face;  leur  pente  très  rapide  présente,  pour 
ainsi  dire,  un  abîme;  les  rochers  se  prononcent 
fortement  et  sont  très  communs;  ils  offrent  un 
long  espace  de  terrain  décharné  et  que  les  pins 
ont  peine  même  à  occuper.  Cela  l'étonné;  mais  il 
est  bientôt  distrait  de  cette  vue  qui  le  surprend 
par  celle  que  lui  présente,  sur  la  rive  droite  de 
l'Aar,  une  plaine  riche,  fertile  et  variée  au  delà  de 
toute  expression;  il  en  admire  les  détails,  s'y  perd 
et  reste  confondu,  lorsque,  levant  les  yeux,  il  voit 
son  horizon  terminé  par  ces  énormes  glaciers  qui 
présentent  des  neiges  immenses  au  milieu  des 
chaleurs  brûlantes.  Surpris  de  tout  ce  qu'il  a  vu, 
plein  du  désir  de  le  voir  de  plus  près,  il  descend 
rapidement  à  pied  la  montagne,  et,  presque  sans 
s'en  apercevoir,  il  se  trouve  avoir  passé  le  pre- 
mier obstacle  que  la  nature  a  mis  devant  lui 
Cependant,  après  mille  détours,  on  est  tout  sur- 
pris de  voir  derrière  soi  et  bien  haut  ces  rociiers 


8   JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

qu'on  foulait  aux  pieds  et  qui  s'élèvent  dans  les 
nuages. 

Olten.  —  De  là  à  Olten,  petite  ville  du  canton 
de  Soleure,  placée  sur  l'Aar,  il  y  a  très  peu  loin, 
une  demi-lieue  environ.  Le  paysage  devient  riant, 
les  arbres  fruitiers  sont  communs  et  enjolivent  les 
environs  des  habitations;  on  a  fait  huit  lieues 
depuis  Bàle. 

Nous  y  sommes  arrivés  fort  tard,  bien  fatigués. 
Logé  à  l'auberge  assez  propre  de  la  Couronne. 
Nous  avons  trouvé  une  dame  toute  seule,  assez 
jeune  et  jolie.  C'était  assez  pour  égayer  des  Fran- 
çais. Il  n'a  fallu  qu'un  instant  pour  lier  conversa- 
tion et  apprendre  qu'elle  était  Française,  émigrée^ 
vivant  de  son  industrie  et  courant  toute  la  Suisse 
pour  y  vendre  des  ouvrages  de  mode.  Elle  n'avait 
pas  été  faite  pour  cet  état. 

11  était  tard;  nous  étions  fatigués;  nous  devions 
partir  de  très  bonne  heure;  c'étaient  des  raisons 
plus  que  suffisantes  pour  que  des  dormeurs  intrai- 
tables ne  tirassent  pas  tout  le  parti  qu'offrait 
l'occasion.  En  effet,  le  lendemain  nous  nous  fîmes 
bien  tirer  l'oreille  pour  nous  lever  à  5  heures,  et 
notre  voisine  de  nuit  était  déjà  loin.  Nous  nous 
mîmes  donc  en   route,  et,  traversant  le  bourg 


SUISSE 

placé  en  long  sur  les  bords  de  l'Aar,  nous  pas 
sâmes  la  rivière  sur  un  pont  de  bois  et  couvert, 
comme  tous  ceux  de  Suisse.  Il  n'avait  rien  de 
remarquable;  aussi  y  fîmes-nous  peu  d'attention. 
Nous  côtoyâmes  assez  longtemps  l'Aar,  admirant 
la  limpidité  et  la  rapidité  de  ses  eaux  toujours 
réunies  dans  le  même  lit  et  dont  le  beau  vert  dis- 
paraissait parfois  à  côté  de  celui  des  prairies  et  des 
arbres  qui  le  bordaient.  A  notre  gauche  se  présen- 
taient quelques  hauteurs,  pas  extrêmement  éle- 
vées, mais  riantes  et  agréables;  sur  la  droite,  la 
chaîne  du  Jura  était  toujours  escarpée  et  paraissait 
difficile. 

Aarbourg.  —  Au  bout  d'une  heure,  nous  sommes 
arrivés  vis-à-vis  Aarbourg,  forteresse  du  canton 
de  Soleure,  placée  sur  une  hauteur  parallèle  à 
l'Aar  et  qui  la  domine  d'une  centaine  de  toises. 
C'est  un  plateau  très  étroit^  qui  se  termine  en  des- 
cendant en  pointe.  Ce  plateau  est  fort  long.  Aar- 
bourg n'en  occupe  qu'une  partie;  ses  côtés  sont 
assez  escarpés.  On  y  a  ajouté  peu  de  fortifications. 
Du  côté  où  vient  le  plateau,  on  l'a  fortidé  par  un 
front  d'ouvrages  à  corne  qui  en  occupe  toute  la 
largeur;  à  côté,  est  une  carrière  en  activité,  qui 
tend  par  le  travail  successif  à  isoler  le  fort  du  pla- 


10  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

teau  auquel  il  tient.  En  suivant  la  route,  on  en 
fait  presque  tout  le  tour;  on  traverse  le  village, 
qui  est  placé  en  demi-cercle  au  pied;  il  n'est  pas 
considérable. 

Là,  on  s'éloigne  des  bords  de  l'Aar,  et,  l'œil  tou- 
jours fixé  sur  les  glaciers  qui  se  présentent  dans 
le  lointain,  on  entre  dans  une  vallée  assez  large, 
riante,  et  dont  les  montagnes  latérales  sont  peu 
élevées;  elle  est  perpendiculaire  à  l'Aar,  elle  est 
riche  et  bien  cultivée.  Des  récoltes  abondantes  et 
de  toute  espèce  de  grains  la  couvrent;  les  coteaux 
qui  la  bordent  s'élèvent  peu  à  peu  du  côté  des 
montagnes;  ils  ont  leur  sommet  couvert  de  bois. 

Costume.  —  Les  habitants  du  pays  étaient  oc- 
cupés à  leur  moisson  et  nous  amusaient  beaucoup 
par  la  singularité  de  leur  costume.  Les  hommes 
avaient  de  grandes  culottes  plissées,  soutenues 
par  des  bretelles  au-dessus  des  épaules;  mais  les 
femmes  étaient  bien  singulièrement  costumées. 
Leurs  cheveux  noirs  étaient  tressés,  tous  réunis, 
et  descendaient  jusqu'aux  reins;  leur  tête  était 
couverte  par  des  chapeaux  de  paiUe  ronds  qui 
n'avaient  point  de  fond,  ou  seulement  d'un  demi- 
pouce,  de  manière  qu'ils  étaient  fichés  sur  la  tête; 
leur  jupe  très  courte  laissait  toujours  voir  la  jarre- 


SUISSE  11 

tière  quand  elles  étaient  droites,  et  au  moins  la 
moitié  des  cuisses  quand  elles  travaillaient  cour- 
bées. En  quelques  endroits,  ces  chapeaux  étaient 
à  quatre  cornes  et  désagréables;  les  hommes  les 
portent  aussi  de  paille  l'été  et  quelquefois  ornés 
de  rubans  qui  font  un  très  bel  effet.  Tous  ont  l'air 
aisé  et  riche,  bien  vêtus,  les  pieds  chaussés  de 
bons  souliers.  Ils  ont  aussi  du  linge  blanc  et  fin. 
Les  maisons  sont  en  bois,  mais  grandes  et  com- 
modes. Les  paysans  n'y  sont  point  tous  entassés 
dans  la  même  chambre  où  l'on  couche,  où  l'on 
habite  le  jour,  fait  la  cuisine  et  mange;  ils  ont  tou- 
jours une  cuisine  à  part,  une  chambre  où  l'on 
s'assemble,  où  personne  ne  couche. 

Zofngen.  —  D'Aarbourg,  on  arrive  à  Zofingen, 
distant  de  deux  lieues.  C'est  une  ville  assez  éten- 
due, environnée  de  murailles,  où  nous  avons  eu 
tout  le  temps  de  nous  ennuyer  à  la  porte,  vu  qu'on 
l'avait  fermée,  parce  qu'un  iiabitant  s'y  mariait. 
Il  était  en  uniforme  complet,  et  le  ministre  (cet 
endroit  étant  protestant  et  du  canton  de  Berne) 
avait  aussi  une  épée  au  côté  pendant  la  cérémonie. 
11  est  d'usage  à  Berne  qu'un  garçon  ne  puisse  pas 
se  marier  sans  présenter  tout  ce  qu'il  faut  pour 
être  en  état  de  faire  son  service.  Zofingen  est  dans 


12  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

une  belle  vallée  dont  les  montagnes  sont  peu 
élevées;  elle  est  assez  grande,  les  rues  étroites  et 
élevées. 

Sursee.  —  -  De  Zofingen,  nous  sommes  venus 
dîner  à  Sursee.  Avant  que  d'y  entrer,  on  monte 
un  plateau  d'où  l'on  a  une  assez  jolie  vue.  Tout  le 
lac  de  Sempach,  de  deux  lieues  de  long,  se  pré- 
sente, et  les  très  beaux  coteaux  qui  le  dominent, 
et,  dans  le  lointain,  les  vallées  et  hautes  mon- 
tagnes du  haut  canton  de  Berne.  Le  mont  Pilate 
se  distingue  à  merveille. 

Nous  sommes  descendus  par  un  long  détour  à 
Sursee,  petite  ville  ronde  environnée  d'une  enceinte 
de  murs  et  baignée  par  des  eaux  très  claires  sor- 
tant du  lac.  Il  y  a  une  petite  place.  Les  rues  sont 
assez  larges,  les  maisons  élégantes.  Nous  y  avons 
dîné  et  mangé  d'excellent  poisson,  une  espèce  très 
délicate,  qui  meurt  à  l'instant  où  elle  sort  de  l'eau. 
Après  avoir  reposé,  non  sans  besoin,  un  peu 
dormi,  nous  sommes  partis.  Nous  laissions  le  lac 
à  gauche.  La  route  monte  un  peu  sur  le  coteau; 
elle  est  très  agréable.  Le  lac,  dont  on  n'est  jamais 
bien  près,  présente  beaucoup  de  petites  barques  de 
pêcheurs.  Les  deux  hauteurs  qui  le  bordent,  plus 
hautes  de  deux  cents  pieds  que  le  lac  de  Lucerne, 


SUISSE  13 

forment  un  amphithéâtre  cultivé  et  coupé  de  toute 
sorte  de  plantations  et  habitations.  Sempach  le 
termine  presque.  Il  est  célèbre  par  la  bataille  que 
les  Suisses  y  gagnèrent  sur  les  Autrichiens  com- 
mandés par  l'archiduc  Léopold  d'Autriche  qui  y 
périt  (1). 

On  arrive  bientôt^  en  suivant  cette  vallée,  dans 
celle  de  l'Emmenthal  dont  on  aperçoit  un  instant 
l'échappée  de  la  vue  avec  quelques  neiges  sur  les 
sommets  des  montagnes.  L'Emme  n'est  qu'un 
petit  torrent  qu'on  traverse  sur  un  pont.  J'y  ai  vu 
une  singulière  promenade.  Elle  a  quatre  rangs 
d'arbres  tout  juste  le  long  de  la  rivière;  la  pers- 
j)ective  et  la  fin  de  cette  plantation  sont  des 
fourches  patibulaires. 

On  suit  après  cela  les  bords  de  la  Reuss;  ses 
eaux  sont  limpides  et  rapides,  remplissent  bien  les 
bords.  On  découvre  la  ville  de  Lucerne  et  ses 
tours.  On  y  est  bientôt,  ayant  à  la  droite  une  mon- 
tagne rapide,  roide,  où  se  trouvent  de  belles  car- 
rières. Le  chemin  est  bordé  souvent  de  maisons 
bien  bâties. 

Lucerne.  —  Lucerne  est  petit,  3,000  âmes,  en 

(1)  Le  duc  Léopold  —  et  non  le  duc  Jean,  comme  écrit  Oesaix 
—  d'AulricJie  l'ut  battu  et  tué  le  9  juillet  1386  à  Seuipach. 


14  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESA[X 

demi-cercle  sur  l'extrémité  du  lac  de  son  nom. 
J'en  ai  déjà  parlé  dans  un  de  mes  voyages.  J'y  ai 
passé  la  nuit  à  l'Aigle  noir  et  me  suis  occupé  toute 
la  soirée  à  voir  les  cartes  en  relief  de  M.  Pfyfïer 
très  intéressantes  par  les  hauteurs  des  montagnes, 
écrites  à  côté  de  chacune.  On  voit  que  leurs 
sommets  s'abaissent  vers  le  Schreckhorn,  qui  a 
2,200  toises,  jusqu'au  mont  Pilate,  dernier  de  cette 
chaîne,  qui  en  a  1,200.  Le  lac  de  Lucerne  est  de 
220  toises  au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  Les 
hauteurs  des  montagnes  sur  le  plan  de  M.  Pfyffer 
sont  toutes  prises  sur  ce  niveau;  ce  qui  est  très 
intéressant  pour  avoir  les  hauteurs  réelles  qu'elles 
ont  au  coup  d'œil  (i) . 


(1)  L'abbé  Cognet,  volontaire  dans  l'armée  française  (Ernolf, 
Souvenirs  militaires  d'un  jeune  abbé,  63),  va  voir,  lui  aussi,  ce 
«  célèbre  plan  en  relief  de  la  Suisse  du  général  Pfyffer  ».  Cf.  sur 
le  général  François-Louis  l'fyffer  (1715-1802),  et  sur  sa  carte  de 
Suisse,  le  passage  suivant  du  Voyage  de  Halem  en  Allemagne,  en 
Suisse  et  en  France,  dans  l'année  1790(1791,  I,  105-106)  :  «  Nous 
avons  vu,  ce  qui  nous  avait  attirés  en  grande  partie  à  Lucerne, 
le  célèbre  modèle  de  la  Suisse.  Le  général  a  durant  vingt  ans 
observé  et  mesuré  les  montagnes.  Son  œuvre,  qui  a  la  forme 
d'un  billard,  mais  plus  grande,  est  exposée  dans  une  vaste  salle 
de  sa  maison.  Le  lac  de  Lucerne  en  est  le  centre.  L'œil  embrasse 
avec  un  indescriptible  plaisir,  à  vol  d'oiseau,  tout  le  pays  qu'on 
a  parcouru  et  qu'on  veut  parcourir  à  la  sueur  de  son  front.  On 
s'étonne  de  la  bauteur  du  Gotbard  et  de  ses  frères  ;  auprès 
d'eux,  l'Albis,  le  Rigi  et  le  Pilate  descendent  au  rang  de  collines. 
La  neige  couvre  les  cimes.  Chaque  village  est  bâti  dans  sa  val- 
lée; chaque   chemin,   chaque  sentier  apparaît;  chaque  rivièrer 


SUISSE  15 

Lac.  —  Embarcation  à  Lucerne;  trois  bateliers  : 
un,  sortant  des  gardes;  un  gros,  très  lourd,  mal 
habillé;  un  troisième  parlant  peu;  tous  bons  en- 
fants. Bateau  couvert.  Nous,  mollement  couchés 
sur  la  paille,  admirant  le  beau  spectacle  des  nom- 
breux bateaux,  la  vue  admirable  des  montagnes. 
Nos  bateliers  ramaient  fort,  et  très  en  cadence.  Le 
lac  très  peu  profond.  Le  fond  se  voit  très  aisément 
pendant  une  demi-lieue.  Vue  de  Stanz  et  de 
Kiissnacht.  Navigation  lente  vis-à-vis  Gersau. 
Près  de  Brunnen,  le  vent  se  lève;  nous  allons  à  la 
voile  assez  vite.  Vue  magnifique  de  Brunnen,  de 
Schwyz  et  des  montagnes  qui  la  dominent.  Vent 
fort,  navigation  rapide.  Chapelle  de  Guillaume  Tell. 
Bouffées  de  vent  si  fortes  :  obligés  d'abattre  les 
voiles.  Arrivés  à  Fluelen,  petit  village.  Nous  avons 
débarqué,  payé  14  livres  pour  notre  transport. 
Une  demi-douzaine  de  petits  enfants  à  demi  imbé- 
ciles nous  ont  eijtourés  et  pressés  avec  leurs  mains 
lorsqu'ils  ont  eu  reçu  quelques  petites  pièces. 

Altorf.  —  Il  y  a  une  demi-lieue  jusqu'à  Altorf. 


a  son  pont,  et  chaque  forêt,  son  feuillage;  cliaque  rhutc  d'eau 
est  iadiqui'e  par  de  petits  fils  d'aryont.  Nous  pûiuos  roiucrcicr 
personnellement  l'auteur  de  la  joie  que  son  chef-d'œuvre  nous 
avait  donnée...  » 


!6  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Nous  nous  sommes  mis  en  route  à  pied  pour  faire 
ce  trajet.  Les  habitants  n'ont  plus  les  culottes 
larges  de  Lucerne;  ils  sont  bien  habillés  et  vêtus, 
chaussés  avec  des  sabots  entièrement  découverts, 
tenant  par  une  large  bande  de  cuir  en  forme  de 
sandales.  Les  filles  ont  la  même  chaussure,  qui  se 
retrouve  jusqu'en  Italie. 

A  Altorf,  logés  à  l'Aigle  noir.  Je  me  suis  bien 
impatienté,  parce  que  tout  ce  que  je  désirais  devait 
m'être  donné  Ji  l'instant  et  qu'il  me  fallait  l'attendre 
un  temps  infini.  J'en  suis  parti  à  4  heures,  après 
une  forte  ondée,  et  m'être  bien  impatienté  de  ce 
qu'il  fallait  s'en  aller  si  tard.  Enfin,  nous  sommes 
montés  chacun  sur  une  haridelle,  ce  qui  faisait 
trois,  pour  nous  conduire  à  Lugano,  à  30  lieues, 
au  prix  de  54  livres  par  cheval,  à  charge  de  ne 
rien  payer  pour  la  nourriture  des  chevaux  et  de 
l'homme  qui  vous  conduit  et  ramène  les  chevaux. 

Notre  conducteur  était  un  homme  vigoureux  de 
quarante-six  ans  environ,  qui  faisait  ce  métier 
depuis  près  de  vingt  et  se  soutenait  par  force  vin 
dont  on  voyait  bien  l'empreinte  sur  sa  figure.  Nous 
partîmes  donc  suivant  la  vallée  de  la  Reuss,  large 
d'un  quart  de  lieue  au  plus  et  occupée  toute  par 
des  prairies.  Le  chemin  est  étroit,  mais  point  fati- 
gant; les  voitures  le  suivent  à  trois  lieues  d' Altorf 


SUISSE  17 

jusques  à  Amsteg.  On  laissa  à  g-auche  la  vallée  de 
Spiring-en  que  j'avais  suivie  en  90  dans  le  même 
temps  à  peu  près.  Que  d'événements  depuis!  Le 
chemin  jusqu'à  Amsteg  est  bordé  d'une  grande 
quantité  d'arbres  fruitiers,  de  cerisiers  surtout.  Il 
y  a  beaucoup  de  maisons  en  bois  dont  les  habitants 
ont  l'air  peu  riches  ou  aisés,  à  en  juger  par  leurs 
habits  déchirés  et  par  leur  air  sale  annonçant  peu 
le  contentement. 

Amsteg.  —  A  Amsteg,  nous  n'avions  fait  que 
trois  lieues,  nous  n'étions  pas  fatigués  ;  nous  avons 
voulu  pousser  plus  loin.  Nous  avons  causé  avec  les 
braves  gens  de  cet  endroit;  ils  nous  ont  dit  qu'ils 
étaient  amis  des  Français,  que,  comme  eux,  ils 
avaient  chassé  les  seigneurs  qui  les  tyrannisaient. 
Ce  village  est  parfaitement  bâti;  les  maisons, 
grandes  ;  il  fut  tout  brûlé  il  y  a  six  ans  et  rétabli  par 
les  secours  de  tous  les  cantons.  Il  y  a  de  l'industrie 
et  du  travail  parce  que  c'est  là  que  se  déchargent 
les  marchandises  venues  à  dos  de  mulet  par  le 
Saint-Gothard,  et  qui  sont  conduites  par  des  voi- 
tures jusqu'à  Altorf,  et  là  embarquées,  et  vice  versa. 

Avalanche.  —  A  peine  sort-on  d'Amsteg  que 
l'on  trouve  une  montée  très  forte,  et  rapide,  et 

2 


18  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

longue.  On  s'élève  bientôt  au-dessus  du  niveau  de 
la  rivière  que  l'on  entend  bouillonner  au  loin  sous 
ses  pieds.  On  découvre  tout  de  suite  les  terribles 
effets  des  avalanches  (1);  une,  sur  la  gauche,  des- 
cendue du  sommet  de  la  montagne,  a  entraîné  avec 
elle  des  rochers  énormes,  deux  humbles  cabanes, 
heureusement  pas  occupées  dans  ce  moment,  et 
une  immensité  de  sapins.  Tout  le  terrain  qu'elle  a 
ravagé  est  nu  et  imprime  à  la  vue  l'idée  de  la 
terreur. 

La  route  jusqu'à  Wassen  est  toujours  élevée  au- 
dessus  de  la  rivière  de  plusieurs  centaines  de  pieds. 
Des  sapins  immenses  et  prodigieusement  hauts, 
plantés  par  gradins  sur  le  penchant  de  la  mon- 
tagne, en  marquent  la  profondeur.  Toutes  ces 
montagnes  paraissent  presque  arides.  Cependant 
on  y  rencontre  souvent  de  petites  maisonnettes  en 
planches  qui  se  trouvent  partout  où,  dans  ces 
rochers,  l'homme  a  pu  avoir  un  petit  coin  qui  pût 
produire  du  fourrage  pour  les  remplir.  En  effet, 
dans  ces  pays-là,  on  coupe  toujours  le  foin  et  le 
ferme  à  côté  du  terrain  qui  le  produit,  et  on  le  fait 
manger  sur  le  lieu  môme  aux  bestiaux,  suivant  la 
saison  qu'ils  peuvent  y  venir. 

(1)  Desaix  écrit  tantôt  avalanche,  tantôt  lavange. 


SUISSE  19 

Pfaffensprung.  —  Il  faut  remarquer,  avant  que 
d'arriver  à  Wassen,  un  pont  très  élevé  et  étroit  en 
pierre.  Il  s'appelle  Pfafrensprung-  ou  Saut  du 
prêtre.  Il  est  prodigieusement  élevé  au-dessus  de 
la  rivière.  Elle  se  brise  contre  les  rochers  avec  un 
fracas  épouvantable  et  vient  passer  sous  le  pont. 
On  dirait  que  c'est  là  le  plus  profond  des  abîmes. 

Wassen.  —  Wassen  est  singulièrement  situé. 
C'est  un  long  village  dont  les  maisons  sont  assez 
passables  et  les  habitants,  quoique  dans  des  pays 
horribles,  paraissent  assez  aisés.  Il  est  situé  entre 
la  Reuss  et  un  torrent  qui  vient  d'Unterwalden 
du  côté  de  l'Engelberg.  Le  chemin,  pour  y  arriver, 
suit  les  bords  du  précipice  qui  tourne  le  torrent. 
C'était  un  dimanche..  Nous  partîmes,  après  avoir 
bien  dormi,  médiocrement  soupe,  payé  peu  cher, 
et  continuâmes  notre  route. 

Elle  devint  toujours  de  plus  en  plus  effroyable. 
Nous  ne  fîmes  que  monter  un  cliemin  des  plus 
rapides.  Nos  mallicureux  chevaux  avaient  toutes 
leurs  peines;  ils  s'arrêtaient  tous  les  vingt  pas 
pour  prendre  haleine  un  instant  et  continuaient 
ensuite  à  marcher.  La  route  étroite  est  bien  pavée 
de  petites  pierres  plates  et  près  les  unes  des 
autres.    Les   chevaux    ont    des   crampons    assez 


20  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

grands  pour  pouvoir  s'y  soutenir;  sans  cela,  ils 
s'abattraient  à  tous  les  pas.  Ce  jour-là  était  plu- 
vieux. Pourtant  nous  échappâmes  au  danger  d'être 
mouillés.  Mais  les  nuages  jouaient  avec  nous  : 
tantôt  ils  nous  enveloppaient  de  toutes  paris,  tantôt 
ils  s'élevaient,  disparaissaient  et  nous  laissaient 
voir  la  montagne  qui  ne  se  présentait  que  pour 
être  plus  horrible.  Cependant,  tout  d'un  coup, 
tout  ce  qui  nous  avait  intéressés  par  quelques  traces 
d'habitations  disparaît;  le  paysage  devient  plus 
sauvage;  des  éboulements  effroyables  annoncent 
à  tous  les  pas  les  événements  qui  sont  arrivés 
dans  ces  montagnes  et  dont  personne  ne  se  sou- 
vient; on  monte  avec  peine  et  toujours,  et  le  som- 
met est  toujours  bien  loin  derrière  vous;  à  tous  les 
moments,  des  croix  plantées  avertissent  qu'un 
voyageur  a  péri  sur  le  même  lieu,  soit  par  l'effet 
d'une  avalanche,  soit  les  membres  gelés;  quelques- 
unes,  mais  très  rares,  annoncent  des  assassinats. 
Pendant  près  de  deux  heures,  on  est  accablé  de 
la  multitude  d'aspects  effroyables  que  la  nature  a 
réunis  dans  ces  lieux. 

Rocher  du  Diable.  —  Dans  un-  des  éboulements  de 
pierres  que  l'on  a  vus,  se  trouve  un  rocher  prodi- 
gieux. Le  vulgaire  a  prétendu  que  le  diable  l'avait 


SUISSE  21 

détaché  pour  le  jeter  sur  le  Pont  du  Diable  ou  Teu- 
felsbriicke  qu'il  avait  construit  et  dont  on  lui  avait 
refusé  le  payement.  Il  ne  manquait  à  ce  tableau 
du  pays  que  la  superstition  et  l'ignorance  pour 
L'achever.  Cependant  la  rivière  fait  un  vacarme 
épouvantable;  elle  se  précipite  écumante  de  ro- 
chers en  rochers,  se  brise  avec  effort  contre  ceux 
qui  s'opposent  à  son  cours,  et  les  blanchit  de  son 
écume.  Du  seul  espace  des  yeux  on  voit  qu'elle  a 
descendu  des  centaines  de  pieds;  on  en  voit  des 
quantités,  et  on  ne  sait  pas  encore  quand  on  finira 
de  monter.  Enfin,  la  gorge  devient  si  étroite  qu'il  a 
fallu  tailler  le  chemin  dans  le  roc.  On  ne  sait  plus 
oii  l'on  trouvera  une  route;  on  tourne  le  rocher 
ouvert  avec  tant  de  peine  et  de  fatigue,  et  l'on 
arrive  au  Pont  du  Diable. 

Teufelsbriiclte.  —  Il  est  peu  élevé;  mais  sa  posi- 
tion est  bien  remarquable  à  côté  du  rocher  que 
l'on  vient  de  voir,  et  dessous  d'autres  qui  menacent 
de  le  détruire;  la  rivière  paraît  vouloir  sauter  par- 
dessus :  c'est  la  perfection  du  théâtre  de  la  terreur. 
Enfin,  on  monte  quelques  instants  avec  peine,  et 
devant  vous  se  présente  un  rocher  qui  vient  des- 
cendre jusque  dans  le  lit  de  la  Reuss.  On  passe 
dans  le  rocher  môme.  Une  ouverture  s'offre  dans 


22  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

son  flanc  et  vous  mène  à  un  cliemin  creusé  dans 
le  roc  vif  même  l'espace  de  plus  de  deux  cents 
pas;  on  y  passe  fort  bien  à  cheval  (1). 

De  l'autre  côté,  le  tableau  n'est  plus  le  même. 
Vous  découvrez  une  belle  vallée  bien  unie,  larg-e 
d'un  quart  de  lieue,  couverte  des  plus  magnifiques 
prairies.  La  rivière,  tout  à  l'heure  si  indomptable, 
coule  douce  et  tranquille  en  serpentant,  faisant  à 
peine  un  léger  mouvement.  Les  montagnes  à  l'en- 
tour  sont,  dans  une  partie,  des  prairies  abondantes. 


(1)  L'année  suivante,  le  futur  chanoine  Cognet,  volontaire  de 
la  République,  traverse  la  vallée  de  la  Reuss,  et  sa  description 
peut  être  rapprochée  de  celle  de  Desaix  (Souvenirs  d'un  jeune 
abbé,  64-66)  :  «  Jamais  je  n'avais  vu  pareille  solitude,  pays  d'un 
aspect  si  sombre  et  si  terrible.  C'est  une  gorge  étroite,  sinueuse, 
d'une  pente  rapide.  On  y  rencontre,  de  temps  à  autre,  tantôt  de 
pauvres  villages  qui  semblent  des  agglomérations  de  ruines, 
tantôt  des  chapelles  et  des  habitations  isolées  parmi  d'affreux 
rochers.  On  entend  mugir  sans  relâche  la  Reuss  et  les  nombreux 
torrents  qui  viennent  s'y  précipiter  du  haut  des  montagnes. 
J'arrivai  enfla  au  pied  de  la  rampe  escarpée  qui  mène  au  Pont 
du  Diable,  le  mieux  nommé  qui  fût  jamais!  Là,  l'horreur 
redouble  encore.  Au-dessus  de  la  gorge  profonde  dans  laquelle 
la  Reuss  bondit  et  se  débat  furieuse,  deux  contreforts  de 
rochers  se  dressent  à  pic  en  face  l'un  de  l'autre.  Ils  sont  reliés, 
à  une  élévation  prodigieuse  au-dessus  du  torrent,  par  un  pont 
d'une  seule  arche  qui,  dominant  le  gouffre,  dominé  à  son  tour, 
et,  de  plus  haut  encore,  par  des  rochers  gigantesques,  paraît 
suspendu  entre  l'enfer  et  le  ciel.  Quand,  du  bas  de  la  rampe, 
j'aperçus  des  hommes,  des  mulets  chargés,  franchissant  ce  pont 
d'appsu-ence  si  frêle  au  milieu  de  ces  montagnes  colossales  qui 
semblent  prêtes  à  l'écraser,  je  pouvais  à  peine  en  croire  mes 
veux!  » 


SUISSE  23 

et  le  reste  de  leurs  hauteurs,  de  beaux  et  riches 
pâturag^es  ;  mais  pas  le  moindre  bois  ;  tout  est 
vert,  mais  pas  d'arbres. 

Urseren.  —  On  arrive  bientôt  à  Urseren,  grand 
village  pour  le  pays,  bien  bâti,  tout  en  pierre,  les 
maisons  grandes.  Il  y  avait  peu  d'habitants,  parce 
que  le  plus  grand  nombre  étaient  sur  les  alpes 
avec  leurs  bestiaux. 

Hospental.  —  D'Urseren  à  Hospental  (1),  il  y  a 
une  bien  petite  lieue^  toujours  dans  la  même 
vallée.  Nous  y  fûmes  dans  une  fort  belle  auberge, 
servis  par  trois  jolies  demoiselles  de  belle  taille, 
habillées  en  indienne,  et  où  nous  trouvâmes  du 
linge  blanc,  une  chambre  propre,  de  l'argenterie. 
Nous  eûmes  pour  convives  trois  voyageurs  par- 
lant français  et  gais,  aimables;  deux  du  pays  de 
Vaud,  dont  l'un  professeur  de  minéralogie  à  Lau- 
sanne, et  le  troisième  du  Valais.  Ils  étaient  inté- 
ressants et  amusants  et  avaient  voyagé  par  toute 
l'Europe  montagneuse,  en  Auvergne,  dont  on 
causa  beaucoup;  celui  du  Valais  causa  de  ma 
famille,  qu'il  connaissait,  et  me  demanda  si  je  con- 
naissais le  général  Desaix!... 

(1)  Desaix  écrit  toujours  «  l'Hospital  »  ou  <  Spilal  ». 


24  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Je  partis  de  Hospental  fort  content.  Nous  avions 
déjà  beaucoup  causé  avec  le  curé,  joli  garçon, 
jeune,  ayant  voyagé,  et  de  l'esprit.  Visitant  les 
écuries,  curieux  de  savoir  quelle  litière  on  pouvait 
faire  aux  bestiaux  dans  un  pays  où  il  n'y  a  ni 
feuille  ni  paille,  je  fus  surpris  de  trouver  que 
c'était  de  la  mousse. 

Description  de  la  route.  —  A  Hospental,  nous 
quittâmes  notre  jolie  vallée  pour  tourner  à  gauche 
et  entrer  dans  une  vallée  plus  étroite  et  moins 
intéressante.  Celle  que  nous  suivîmes  était  res- 
serrée par  des  montagnes  qui  sont  continuelle- 
ment des  pâturages  mêlés  de  rochers  quelquefois 
éboulés.  On  monte  continuellement  et  rapidement 
pendant  longtemps.  Enfin,  à  son  extrémité,  on  se 
trouve  au  pied  de  la  montagne  qu'il  faut  traverser. 
On  en  suit  la  pente  qu'on  monte  par  plusieurs  zig- 
zags longs  et  raides.  Tout  le  long  du  chemin,  des 
cascades  de  toutes  les  formes,  descendant  des 
amas  de  neige  qui  sont  à  la  cime  des  montagnes, 
nous  amusent  par  leur  quantité  et  leur  variété.  Une 
foule  de  belles  vaches  habitent  ces  sommets.  Leur 
berger  les  suit  ou  reste  dans  sa  cabane  avec  des 
cochons  qu'il  nourrit  et  engraisse  du  petit  lait  qu'il 
retire  des  fromages  qu'il  fait.  Nous  avons  aussi 


SUISSE  23 

remarqué  un  convoi  de  voituriers,  ayant  chacun 
huit  ou  dix  mulets  chargés  de  vin,  de  coton  et 
autres  marchandises  pour  la  Suisse;  les  mulets 
ont  des  sonnettes,  le  pied  sûr;  ils  sont  tous  gras, 
bien  portants,  le  poil  fin,  et  font  plaisir  à  voir, 
quoiqu'on  s'inquiète  de  les  trouver  si  fortement 
chargés  dans  des  pays  si  difficiles. 

Revenons  à  notre  voyage.  Dans  cette  partie,  les 
croix  qui  annoncent  les  événements  sont  plus 
communes.  On  monte  toujours,  et  l'on  ne  finit  pas 
toujours.  Les  sommets  des  montagnes  sont  loin 
de  vous.  Cependant  on  atteint  les  neiges;  nous  en 
avons  traversé  assez  à  la  fin  de  juillet;  elles  fon- 
daient pourtant. 

Source  de  la  liems.  —  Enfin,  on  approche  du 
Saint-Gothard.  La  Reuss  s'éloigne  de  vous  et  prend 
sa  source  à  droite,  dans  un  lac  que  l'on  dislingue 
entre  deux  montagnes  toutes  de  neige,  et  l'on 
arrive  enfin  au  col  qui  sépare  l'Italie  de  la  Suisse 

Trois  lacs  qui  se  communiquent  et  sont  peu 
longs  vous  annoncent  que  vous  êtes  dans  le  bassin 
du  Pô.  En  efi"et,  ils  sont  la  source  du  Tessin,  un 
de  ses  plus  grands  tributaires. 

Hospice  du  Saint-Gothard,  —  Près  de  là  est  l'hos- 


26  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

pice  du  Saint-Gothard,  habité  par  des  capucins  qui 
y  rendent  l'hiver  de  grands  services  au  voyageur 
exposé  à  trouver  peu  de  secours  dans  un  pays 
désert. 

Ici,  tout  change;  il  faut  descendre  autant  qu'on 
a  monté,  et  descendre  à  pied;  il  fait  une  chaleur 
excessive;  enfin,  il  faut  bien  s'y  résoudre. 

On  met  pied  à  terre  et,  laissant  ses  chevaux,  on 
descend  bien  rapidement,  et  encore  plus  vite  en 
suivant  les  petits  sentiers. 

Mais,  au  bout  de  quelque  temps,  on  est  fatigué; 
on  se  repose,  et  l'on  voit,  en  tournant  la  tête,  que 
si  l'on  a  dans  peu  de  temps  descendu  beaucoup  de 
terrain,  malheureusement  il  en  reste  encore  bien 
à  parcourir.  Cependant,  avec  du  courage,  on  va 
encore.  Les  vallées  de  ce  côté-là  sont  belles  et 
riantes;  tournées  au  midi,  elles  doivent  avoir  plus 
de  soleil.  En  effet,  après  cette  longue  et  fatigante 
descente,  on  atteint  les  prairies  et  l'on  suit  sur 
l'herbe  un  chemin  moins  dur;  on  gagne  Airolo,  et 
le  premier  village  itahen,  et  le  droit  de  monter  son 
cheval.  C'est  un  grand  plaisir. 

Airolo.  —  Les  montagnes  dans  cette  partie  sont 
intéressantes,  bien  vertes,  couvertes  de  pas  beau- 
coup de  bois,  cependant  de  quelques  pins  et  sapins. 


SUISSE  27 

Mais  les  prairies  sont  belles  et  nombreuses,  les 
villages  fréquents  et  bien  bâtis.  C'était  le  dimanche; 
tous  les  habitants,  assez  bien  costumés,  étaient 
bien  intéressants.  Dans  cette  vallée,  nommée  Le- 
ventina,  ils  sont  tous  assez  beaux,  habillés  d'étoffe 
de  coton,  des  chapeaux  ronds.  Les  hommes  tiraient 
au  blanc  très  gaiement,  et  les  femmes  jouaient 
aux  quilles. 

Cibles  des  Suisses.  —  Il  est  grandement  d'usage 
de  tirer  au  blanc,  dans  toute  la  Suisse.  On  y  tire 
une  espèce  de  loterie  assez  singulière  :  un  habi- 
tant, souvent  les  baillifs,  propose  six  ou  dix  louis  à 
tirer  tel  jour,  dans  tel  village:  on  en  fait  plusieurs 
prix  plus  ou  moins  forts  à  la  volonté  du  proprié- 
taire, mais  tout  homme  qui  vient  tirer  est  obligé 
de  payer  soit  quarante  sous,  soit  un  écu  pour 
chaque  coup  qu'il  tire.  Ainsi,  si  c'est  dix  louis  le 
prix,  et  qu'il  y  ait  eu  cent  coups  à  tirer  à  un  écu, 
c'est  cent  écus  qu'aura  celui  qui  fait  tirer  :  il  aura 
soixante  livres  de  bénéfice.  Il  y  a  des  endroits  où 
ces  loteries  sont  très  considérables.  Quand  j'ai 
passé  à  Zug,  il  y  en  avait  une  de  dix  mille  livres. 
On  venait  de  vingt  lieues  pour  y  prétendre. 

Nous  arrivâmes  le  soir  à  Zollhaus,  où  nous  cou- 
châmes. Il  y  avait  une  de  ces  loteries  ;  elle  était  de 


28  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

huit  louis.  Grand  nombre  d'habitants  y  préten- 
daient et  beaucoup  tiraient  à  merveille.  En  effet, 
pour  être  concurrent,  il  ne  fallait  pas  seulement 
toucher  le  noir  qui  était  sur  la  cible;  on  devait 
frapper  dans  un  second  plus  petit  qui  était  dans 
l'autre. 

ZoJlhaus.  — A  Zollhaus,  nous  avons  couché,  bien 
fatigués,  et  eu  bien  de  la  peine  à  nous  réveiller. 
Enfin,  nous  nous  sommes  mis  à  marcher;  c'était 
le  pire  :  il  fallait  encore  descendre  une  descente 
longue  et  rapide.  Nous  en  avons  vu  le  bout  avec 
plaisir  et,  remontés  à  cheval,  nous  avons  voyagé 
avec  intérêt  :  on  peut  alors  voir  et  observer. 

Description  Je  la  vallée.  —  En  effet,  la  vallée  est 
alors  plus  large  et  devient  intéressante.  Les  vil- 
lages sont  fréquents,  beaux,  bien  bâtis,  surtout 
très  propres.  Le  Tessin  coule  rapidement,  sans 
grand  bruit,  grossi  continuellement  par  les  ruis- 
seaux qui  lui  tombent  en  cascade  des  montagnes. 
Elles  sont  ici  toutes  couvertes  de  châtaigniers 
superbes  et  magnifiques  ;  c'est  immense,  la  quan- 
tité qu'il  y  en  a;  les  plus  hautes  montagnes  en  ont 
jusques  aux  deux  tiers  de  leur  hauteur,  et  des  arbres 
superbes;  ce  doit  être  un  grand  moyen  de  subsis- 


SUISSE  29 

tance,  joint  k  cela  qu'au-dessus  se  trouvent  de 
très  belles  alpes  ou  pâturages  très  étendus,  très 
verts,  qui  nourrissent  grand  nombre  de  bestiaux, 
chèvres,  vaches  et  moutons. 

Ce  qui  ma  intéressé  dans  cette  vallée,  en  la 
suivant,  c'est  l'établissement  des  cultures  à  mesure 
qu'on  avance.  Il  y  a  d'abord  des  champs  grands 
comme  une  chambre.  Dans  ces  cantons,  ils  ont 
l'usage  de  placer  leur  grain  tout  de  suite  qu'il 
est  coupé,  sur  de  grandes  barres  entrant  par  les 
deux  bouts  dans  des  entailles  faites  à  de  grandes 
pièces  de  bois  qui  sont  aux  deux  côtés.  Il  y  a 
quantité  de  ces  pièces  de  bois  ainsi  placées  :  ce 
qui  fait  un  drôle  d'effet.  Des  champs  de  pommes 
de  terre  se  rencontrent  en  quelques  endroits 
Enfin,  l'usage  du  blé  se  multiplie,  mais  jamais  se 
suivant  assez  pour  être  continu.  Ils  coupent  le 
pays  en  petits  carrés  jaunes  qui,  entourés  de  ver- 
dure, font  un  très  joli  effet,  joint  aux  cascades  et 
au  grand  nombre  de  villages  très  pittoresquement 
placés  dans  tous  les  coins  de  la  vallée  et  sur  les 
flancs  des  montagnes.  On  ne  les  devine  (1)  souvent 
que  par  le  son  de  leurs  cloches.  On  aura  alors 
l'idée  d'un  paysage  bien  nouveau  et  bien  inléres- 

(1)  Les  villages. 


30  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

sant.  Les  vignes  rembellissent  infiniment  :  elles 
deviennent  très  grandes,  et  à  chaque  entrée  et 
sortie  de  village  on  suit  de  longs  berceaux  où 
on  est  très  agréablement  à  l'ombre.  Ils  sont  très 
élevés,  puisqu'on  ne  peut  pas  les  atteindre  avec 
la  main.  Peu  à  peu,  ces  vignes  augmentent  et 
s'emparent  un  peu  du  pied  des  montagnes.  Le  vin 
de  tous  ces  pays-là  est  prodigieusement  fort  et 
noir;  il  n'est  pas  agréable  au  goût.  Nous  sommes 

venus  dîner  à (1),  assez  beau  village  où  nous 

avons  été  très  bien. 

Heures  par  vingt-quatre.  —  Dans  tout  ce  pays-là, 
les  aubergistes  parlent  allemand,  et  le  peuple, 
italien;  tous  les  usages  sont  italiens  :  on  compte 
les  heures  non  par  douze,  mais  par  vingt-quatre, 
commençant  au  coucher  du  soleil  et  variant 
comme  lui.  Il  est  bien  difficile  alors  de  savoir  exac- 
tement l'heure  qu'il  est,  puisque  tous  les  jours  le 
soleil  se  lève  à  une  heure  différente.  J'ai  été  bien 
surpris,  la  première  fois  que  j'ai  demandé  l'heure, 
quand  on  m'a  répondu  renti  iina  :  je  croyais  qu'on 
se  moquait  de  moi  (2). 


(1)  En  blanc  dans  le  manuscrit. 

(2)  Cf.  le  Voyage  en  Halte  de  La  Lande,  3«  édition,  1790,  1. 1", 
p.  34,  le  chapitre  des  heures  italiques  :  «  Les  Italiens  comptent  vingt- 


SUISSE  31 

Habitants  dit  Levantin  (1).  —  Pour  en  revenir  à 
ces  vallées,  les  habitants  sont  actifs,  industrieux, 
et  courent  le  monde  après  leurs  travaux,  dans  celles 
surtout  des  Grisons,  pour  y  vendre  toutes  sortes  de 
marchandises.  A  l'endroit  où  nous  dînâmes,  nous 
fûmes  bien  logés,  chez  de  braves  gens  honnêtes, 
dans  une  chambre  immense;  nous  y  reposâmes 
avec  plaisir,  car  nous  étions  fatigués.  Il  y  avait 
dans  cette  maison  des  enfants  ciiarmants,  surtout 
un  petit  à  chevelure  blonde,  bouclée  de  la  plus 
jolie  manière  du  monde.  Les  maisons  sont  belles, 
bien  blanchies;  les  appartements  vastes,  et  les  lits 
immenses  et  bien  durs,  sans  rideaux. 

quatre  lieures  de  suite,  depuis  un  soir  jusqu'à  l'autre.  La  vingt- 
quatrième  heure,  qu'on  appelle  souvent  l'Ave  Maria,  sonne  une 
demi-heure  ou  trois  petits  quarts  d'heure  après  le  coucher  du 
soleil,  c'est-à-dire  à  nuit  tombante,  et  lorsqu'on  commence  à  ne 
pouvoir  lire  qu'avec  peine.  Si  la  nuit  dure  dix  heures  et  le  jour 
quatorze,  on  dit  que  le  soleil  se  lève  à  10  heures,  et  le  midi  arrive  à 
17  heures  d'Italie.  Les  étrangers  ne  peuvent  comprendre  ce  qu'il 
y  a  de  naturel  et  de  commode  dans  cet  usage...  Mais  à  Turin, 
à  Parme,  à  Florence,  on  a  adopté  les  heures  françaises,  et  cet 
usaj^e  entraînera  peu  à  peu  le  reste  de  l'Italie.  »  Lire  aussi  dans 
Tkui..\iii),  De  Moitteiiotte  au  pont  d'Arcole,  367-369,  la  curieuse 
pétition  d'un  capitaine  do  la  légion  lombarde  à  la  municipalité 
de  Vérone  sur  la  nécessité  de  sonner  les  heures  à  la  française. 
(1)  La  vallée  du  Tessin,  entre  Airolo  et  Biasca,  porte  le  nom 
de  Val  Levenlina  (Levantin  ou  Livinenthal).  Elle  comprend 
trois  parties  :  la  première,  Leventina  supérieure,  s'étend  jusqu'à 
Dazio  et  ne  contient  que  des  pâturages;  la  deuxième  va  jusqu'à 
Gioriiico;  la  troisième,  où  sont  cultivés  les  arbres  et  vignes  de 
l'Italie,  finit  à  Biasca. 


32     JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

Nous  nous  acheminâmes  vers  les  3  heures,  tou- 
jours avec  le  plus  beau  chemin  du  monde,  et  très 
beau  temps.  Nous  arrivâmes  bientôt  à  l'endroit 
où  la  vallée  du  Breno  finit  et  voit  ses  eaux  se 
jeter  dans  le  Tessin.  La  vallée  est  profonde, 
étroite,  et  son  extrémité  est  des  montagnes  toutes 
de  neige;  leur  revers  donne  la  première  source 
au  Rhin.  Le  chemin  est  toujours  comme  je  l'ai 
décrit;  la  culture  est  plus  augmentée;  on  ne 
peut  plus  voir  le  pays;  mais  toujours  c'est  la 
même  chaîne  de  hauteurs  couvertes  de  châtai- 
gniers. 

Rencontre.  Conversation.  Vallée  de  Mesocco.  —  Un 
prêtre  français^  vivant  de  ses  messes  dans  le  pays, 
et  que  nous  rencontrâmes  sur  la  route,  nous  sui- 
vit assez  longtemps.  Il  causait  bien  et  était  de 
la  Lorraine,  avait  un  frère  dragon  dans  le  1''. 
Après  nous  avoir  raconté  ses  aventures,  sa  fuite, 
ses  dangers,  il  nous  instruisit  des  mœurs  du  pays. 
Nous  passâmes  avec  lui  devant  les  vallées  de 
Calanca  et  de  Mesocco,  dont  le  torrent  vient  se 
jeter  dans  le  Tessin.  Elles  font  partie  des  Grisons, 
de  la  Ligue  grise.  C'est  le  pays  le  plus  démocrate 
du  monde.  On  n'en  est  pas  plus  heureux,  disait-il. 
Un  prêtre  royaliste  devait  tenir  ce  langage.  Ils 


SUISSE  33 

payent  peu  d'impôts,  il  est  vraij  sont  très  libres, 
mais  ont  une  grande  vénalité;  ce  n'est  qu'à  force 
d'argent  ou  de  cadeaux  qu'on  obtient  les  voix  pour 
avoir  des  places;  il  est  naturel  alors  qu'on  rattrape 
les  avances  qu'on  a  faites  et  qu'on  les  retire  par 
bien  des  exactions.  Une  preuve  de  leur  peu  de 
bonheur,  c'est  qu'ils  ne  savent  pas  se  réunir  pour 
faire  la  guerre  aux  ours  et  aux  loups,  aux  loups- 
cerviers,  mais  principalement  aux  ours  qui,  pen- 
dant tous  les  étés,  font  des  ravages  effroyables 
dans  les  bestiaux  nombreux  de  ces  cantons.  Des 
battues  vigoureuses,  nombreuses  et  fréquentes, 
les  en  débarrasseraient  facilement.  Dans  les  par- 
ties sujettes  des  cantons,  comme  Bellinzona,  le 
peuple  est  assez  heureux  et  content;  il  n'a  pas  de 
part  au  gouvernement,  mais  il  s'en  passe  bien, 
puisque  l'autorité  est  bien  peu  de  chose.  Point 
d'impôts,  point  de  troupes  ;  le  gouvernement  est 
alors  assez  simple.  Il  reste  la  justice  :  elle  a  les 
formes  longues  partout;  ce  n'est  que  ceux  qui  ont 
la  manie  de  plaider  qui  en  sont  dupes;  les  autres 
ont  peu  de  chose  à  faire.  Le  commerce  est  une 
grande  occupation  ;  la  religion  est  bien  suivie 
exactement.  Voilà  le  discours  de  notre  prêtre, 
dont  nous  nous  séparâmes  à  regret,  parce  que  sa 
conversation  nous  intéressait. 


34  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

Bellinzona  (1).  —  Nous  arrivâmes  bientôt  à  Bel- 
linzona.  C'est  une  petite  ville  assez  anciennement 
bâtie,  le  siège  d'un  bailliage  qui  appartient  égale- 
ment aux  trois  cantons  de  Schwyz,  Uri  et  Unter- 
walden.  Cliacun  à  son  tour  y  envoie  un  baillif  qui 
gouverne  le  pays  deux  ans.  Chaque  canton  a  un 
château  placé  sur  les  trois  hauteurs  qui  dominent 
la  ville;  deux  en  sont  un  tant  soit  peu  éloignés,  le 
troisième  en  est  pour  ainsi  dire  environné.  Ces 
trois  châteaux  ferment  la  gorge^  et,  dans  les  temps 
passés,  pouvaient  faire  une  bonne  défense.  A  pré- 
sent, elle  étonnerait  peu.  Ils  ont  tous  des  murailles 
élevées  avec  de  grands  créneaux.  La  ville  a  une 
enceinte  de  ce  genre;  elle  est  petite,  assez  régu- 
lière; les  rues  peu  larges;  une  très  petite  place. 
Il  y  a  des  écoles  assez  vastes.  On  y  voit  beaucoup 
d'hommes  à  habit  noir,  de  tout  âge.  C'est  un  grand 
entrepôt  de  commerce  et  un  passage  de  voyageurs; 
aussi  voit-on  les  rues  obstruées  de  ballots  de  mar- 
chandises, dont  les  mulets  se  déchargent  avec 
plaisir,  et  les  auberges,  de  gens  qui  vont  dans  tous 
les  pays  ou  en  viennent.  Nous  rencontrâmes  beau- 
coup d'officiers  suisses  au  service  d'Espagne.  Nous 
partîmes   d'assez   bonne  heure,   réveillés  par  le 

(1)  Desaix  écrit  toujours  Bellinzone;  de  même,  Cognel  (Souve- 
nirs militaires  d'un  jeune  abbé,  67). 


SUISSE  35 

babil  de  notre  énorme  hôtesse,  très  grasse,  récu- 
rant peu  et  parlant  beaucoup.  Nous  fûmes  bien 
servis  dans  une  salle  à  manger  très  grande. 

Lac  Majeur.  —  Après  Bellinzona,  nous  suivîmes 
toujours  la  vallée  du  Tessin.  Elle  est  belle  et 
riante.  Nous  entrevîmes  le  lac  Majeur  après  une 
très  bonne  heure  de  marche.  Nous  eûmes  là  une 
vue  charmante.  Tout  le  peuple  paraît  partout  très 
dévot  et  assidu  aux  églises.  Nous  quittâmes  la 
vallée  du  Tessin  et,  montant  le  flanc  d'une  mon- 
tagne très  haute,  et  très  escarpée,  et  très  longue, 
nous  eûmes  de  très  jolis  points  de  vue  :  le  lac 
Majeur  était  le  plus  admirable.  Le  Tessin,  déjà 
assez  large,  se  tournant  en  plusieurs  replis,  a  l'air 
fâché  de  vouloir  disparaître  dans  cette  grande 
masse;  il  arrose  de  belles  prairies.  Les  bords  du 
lac  sont  bordés  de  quantité  de  beaux  villages,  de 
petites  villas;  ils  paraissent  enchanteurs.  Locarno 
semble  être  d'une  très  jolie  construction. 

Moutce.  —  Le  lac  m'a  plu  infiniment.  A  voir  ce 
spectacle  qui  disparaît  de  temps  en  temps  par  les 
détours  du  chemin,  mais  qui  paraît  toujours  plus 
intéressant,  le  temps  dure  peu,  et  on  arrive  faci- 
lement au  sonunel  d'un  col. 


36  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

Gibet  fréquent.  —  A  ce  sommet,  se  trouvent  des 
fourclies  patibulaires  avec  les  têtes  décharnées 
des  brigands  qui  ont  commis  des  assassinats  dans 
le  lieu  même;  c'est  l'usage  dans  toute  la  Suisse. 

Nous  avons  alors  descendu  assez  rapidement, 
dans  une  vallée  assez  gentille,  mais  plus  boisée  et 
plus  étroite  ;  nous  avons  traversé  peu  après  Biro- 
nico.  Nous  étions  bien  empressés  d'arriver  à 
Lugano  :  nos  chevaux  étaient  rendus  et  bron- 
chaient à  tous  les  paSj  n'ayant  pas  eu  d'avoine 
de  la  route;  d'ailleurs  nous  étions  pressés  de  sortir 
des  montagnes,  pour  voir  cette  si  fameuse  Italie. 

Lugano.  —  Nous  avons  suivi  une  vallée  long- 
temps, nous  l'avons  quittée,  et,  arrivés  sur  des 
hauteurs,  nous  avons  enfin  découvert  le  lac. 
J'étais  dans  la  joie.  Lugano  était  à  nos  pieds.  La 
descente  était  rapide,  mais  le  pays  charmant.  Mon 
cheval  sentait  qu'il  arrivait;  il  était  aussi  empressé 
que  moi;  il  marchait  d'un  pas  rapide.  J'ai  été  trans- 
porté quand  j'ai  vu  ces  coteaux  chargés  de  figuiers, 
grenadiers,  citronniers.  Enfin,  je  suis  arrivé  à 
Lugano;  j'étais  fatigué  et  je  descendis  de  cheval 
avec  joie.  Le  conducteur  était  loin;  j'ignorais 
l'auberge  où  nous  devions  descendre,  quoique 
d'ordinaire  le  cheval  v  conduisît.  D'ailleurs  ici,  il 


SUISSE  37 

y  avait  beaucoup  de  détours  ;  le  pauvre  animal 
s'y  perdait;  un  de  nous  se  souvint  du  nom  du  lieu 
où  nous  devions  aller,  et  nous  arrivâmes.  C'est  une 
belle  auberge  où  l'on  est  bien  ;  l'hôte,  très  ser- 
viable,  maître  de  la  poste  aux  lettres,  négociant 
tenant  des  bateaux,  des  voitures  de  louage  de 
l'autre  côté  du  lac,  un  homme  à  tout  faire.  Nous 
nous  promenons,  reposons  un  peu,  ensuite  dînons, 
payons  notre  conducteur,  jamais  assez  content  de 
son  trinkgeld  (I).  Tout  est  prêt  pour  partir,  quand 
nous  voudrons,  en  bateau  de  l'autre  côté  du  lac. 
La  même  voiture  doit  aller  à  Milan. 

Lac.  Embarcation. —  Il  faut  présenter  son  passe- 
port. C'est  le  premier  endroit  où  on  le  demande. 
Mais  là  résident  les  députés  suisses  envoyés  par 
Frauenfelden  pour  régler  toutes  les  disputes  et  les 
différends  avec  le  général  Buonaparte  et  la  Répu- 
blique cisalpine.  A  peine  l'ont-ils  lu,  qu'ils  me 
font  mille  honnêtetés,  et  nous  poliliquons.  J'abrège 
avec  eux  et  je  pars. 

C'est  dans  une  jolie  barque  où  je  suis  fort  à 
mon  aise.  Je  réfléchis  tranquillement,  j'admire  le 
beau  pays  qui  m'entoure.  Lugano  est  charmant, 

(1)  Desaix  écrit  «  tringueld  ». 


38  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

bâti  en  demi-ovale  le  long  du  lac  et  en  amphi- 
théâtre. Les  maisons  sont  blanches,  propres,  bien 
bâties,  quelques-unes  très  belles.  Le  coteau  qui 
domine  Lugano  s'étend  en  demi-cercle;  il  est 
admirable  par  ses  belles  cultures  variées  et  par 
beaucoup  de  belles  habitations;  on  s'éloigne  avec 
peine  d'un  si  beau  rivage.  Cependant  quatre  ra- 
meurs poussent  avec  force,  les  deux  premiers 
tenant  chacun  une  rame,  les  deux  derniers  en 
remuant  deux.  Tous,  travaillant  avec  effort  et  en 
cadence,  nous  font  vite  faire  du  chemin.  On  arrive 
promptement  vis-à-vis  d'un  rocher  où  se  trouve  un 
poteau  avec  trois  ou  quatre  pendus  en  lambeaux 
et  horribles. 

Les  bords  du  lac  ne  sont  pas  si  beaux  que  du 
côté  de  Lugano.  Le  pays  est  plus  agreste.  Les 
montagnes ,  avec  leurs  châtaigniers ,  viennent 
presque  jusques  au  bord.  Elles  en  sont  cependant 
presque  toujours  séparées  par  des  cultures  variées 
et  quelques  jolis  villages.  Le  lac  est  profond,  et 
jusque  très  près  du  bord;  il  n'y  a  pas  six  pas  où 
l'on  pourrait  se  baigner. 

Discussions  des  Suisses.  —  Les  Suisses  ont  eu 
plusieurs  discussions  avec  le  général  Buona- 
parte;  ils   lui   ont    trouvé   de  la   fierté,   peu   de 


SUISSE  39 

condescendance;   ils    ont  été   très    raisonnables. 
Ces  querelles  se  réduisent  à  plusieurs  points  : 

La  première.  Valais.  —  Le  général  aurait  voulu 
avoir  un  chemin  de  communication  par  le  Valais, 
pour  recevoir  plus  rapidement  ses  secours  du 
Rhin.  C'en  est  resté  là,  les  Valaisiens  ayant  refusé 
aux  treize  cantons  (1). 

La  deuxième,  avec  Berne,  pour  le  général  Laharpe 
dont  les  biens  avaient  été  confisqués  et  le  fils 
enfermé  (2).  Le  général  sollicita;  il  demanda  aussi 
qu'on  en  cliassât  Mallet  du  Pan  qui  écrit  des  infa- 
mies contre  l'armée  d'Italie  et  la  France;  on  le  lui 
refusa.  «  Eh  bien!  dit-il  alors,  je  vais  établir  un 
libellistc  sur  vos  frontières  pour  faire  soulever 
vos  peuples  contre  votre  gouvernement!  »  Sur-le- 
champ  il  obtint  ses  deux  demandes. 


(1)  Le  14  mai  1797,  Bonaparte  avait  fait  demander  le  droit  de 
traverser  le  Valais,  pour  arriver  par  la  vallée  du  Rhône  et  le  lac 
de  Genève  à  Versoix. 

(2)  Amédéc-Emnianuel-François  de  La  Harpe,  né  à  RoUe,  sur 
les  bords  du  lac  Léman,  en  1754,  cousin  du  La  Harpe  qui  fut  pré- 
cepteur du  tsar  Alexandre,  capitaine  de  grenadiers  en  Hollande 
de  1773  à  1781,  lieutenant-colonel  du  4*^^  bataillon  de  Seine-ct-Oise, 
puis  du  35«  d'infanterie,  général  do  bri;^ade  en  1794  et  de  division 
en  1795,  tué  le  8  mai  1796  à  Cod0}<no.  Un  bel  lionmie  de  guerre, 
a  dit  Marniont;  un  grenadier  par  la  taille  et  par  le  cour,  a  dit 
Bonaparte.  Son  (ils,  Frédéric-Josopli-Marie- Victor  (1778-1804), 
l'ut  aide  de  camp  de  Bonaparte  et  capitaine  de  cavalerie. 


40  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAîX 

La  troisième  fut  avec  le  bailli  de  Lugano.  C'était 
un  habitant  des  petits  cantons,  sans  grandes  lu- 
mières, qui  regardait  les  Français  en  fanatique;  il 
croyait  voir  dans  toutes  leurs  actions  des  choses 
horribles,  ou  plutôt  s'imaginait  qu'ils  allaient 
envahir  la  Suisse.  Ses  rapports  étaient  très  exagé- 
rés, il  n'avait  pas  le  sens  commun.  Le  tout  venait 
des  deux  petites  chaloupes  canonnières  placées 
sur  les  lacs  dans  la  partie  appartenant  au  Milanais. 
Les  députés  de  Frauenfelden  virent  le  général, 
s'expliquèrent  avec  lui,  et  dans  un  instant  tout  fut 
entendu.  Ces  barques  étaient  pour  empêcher  la 
contrebande,  employaient  peu  de  troupes,  et 
n'étaient  pas  dangereuses.  Le  général  fit  sentir 
qu'il  avait  de  l'intérêt  à  être  tranquille  avec  les 
Suisses,  mais  que,  si  on  voulait  mal  vivre  avec 
lui,  il  empêcherait  l'exportation  des  grains  du 
Milanais,  et  que  les  Suisses  en  souffriraient  (1). 

(1)  Le  10  février  1797,  Bonaparte  s'était  plaint  au  Directoire 
de  la  conduite  des  baillis  suisses  :  «  Je  n'ai  fait  mettre  les 
barques  canonnières  sur  le  lac  de  Lugano,  que  pour  empêcher  la 
contrebande  qui  se  faisait  et  arrêter  la  désertion  des  prisonniers 
autrichiens  protégée  par  les  Suisses.  Nous  avions  droit  de 
mettre  ces  barques  sur  le  lac,  puisqu'une  bonne  partie  du 
rivage  nous  appartient.  Si  les  baillis  continuent  à  se  mal  con- 
duire, je  ne  leur  accorderai  plus  de  blé.  Les  Suisses  ne  sont 
plus  les  hommes  du  seizième  siècle  ;  ils  ne  sont  fiers  que  lors- 
qu'on les  cajole  trop;  ils  sont  humbles  et  bas  lorsqu'on  leur  fait 
sentir  qu'on  n'a  pas  besoin  d'eux.  » 


SUISSE  41 

La  quatrième  aflfaire  est  avec  les  Grisons.  Leurs 
sujets  de  Chiavenna,  Valteline  et  Bormio,  aussi 
nombreux  que  leurs  souverains,  veulent  se  débar- 
rasser du  joug  et  être  libres;  le  général  Buonaparte 
est  pris  pour  arbitre.  Son  projet  est  de  faire  de 
ce  pays  une  quatrième  Ligue  grisonne,  de  lier 
étroitement  ce  pays  au  Milanais  en  lui  faisant 
fournir  trois  mille  liommes  payés  par  la  nouvelle 
république.  Comeyras  négocie  (1). 

(1)  Desaix  voyait  juste.  La  Valteline,  révoltée  contre  les  Gri- 
sons, demandait  son  incorporation  au  Milanais,  et  ce,  malgré 
Bonaparte  qui  trouvait  plus  juste  et  plus  avantageu.x  qu'elle 
restât  avec  les  Grisons,  en  formant  une  quatrième  ligue.  Mais, 
pris  comme  arbitre,  et  acceptant,  non  sans  quelque  répugnance, 
cet  office  de  médiation,  Bonaparte  décida,  le  10  octobre,  que 
les  peuples  de  la  Valteline,  Cliiavenna  et  Bormio  étaient  libres 
de  se  réunir  à  la  République  cisalpine,  et,  le  11  novembre,  il 
annonçait  aux  chefs  des  trois  ligues  grises  que  ces  peuples 
étaient  «  irrévocablement  réunis  ».  Quant  à  Comeyras,  ancien 
avocat  au  Parlement  et  commissaire  du  pouvoir  exécutif  à 
l'armée  des  Pyrénées-Orientales,  il  était  ministre  de  la  Répu- 
blique près  les  Grisons,  et  Bonaparte  correspondait  avec  lui, 
l'engageait  à  surveiller  la  Valteline  pour  connaître  les  mouve- 
ments des  Autrichiens.  Au  mois  de  juillet  1796,  il  vint  au  quar- 
tier général  s'entretenir  avec  Bonaparte  de  la  conduite  à  tenir 
envers  les  Grisons.  Plus  tard  encore,  en  juin  1797,  il  parut  à 
Mombello,  où  Bonaparte  désirait  l'avoir  pour  le  consulter  sur  les 
affaires  des  Grisons  et  de  la  Valteline,  et  on  le  jugea  homme 
d'esprit,  mais  très  poltron.  (Cf.  Maii.mont,  Mém  ,  I,  78,  l'amu- 
sante histoire  de  son  duel.)  Landrieux  (Mcm.,  éd.  Grasilier,  I,  84, 
89-90,  367),  le  nomme  «  l'adroit  Comeyras,  homme  très  instruit 
et  très  entreprenant  «,  et  il  rapporte  un  bon  mot  du  personnage  : 
que  les  diplomates  sont  inutiles,  qu'on  est  toujours  vainqueur 
ou  vaincu,  que  lo  vaijiqueur  ne  se  soucie  pas  des  traités  anciens 


42  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Capolarjo.  —  Revenons  à  mon  voyage.  Nous 
arrivons  vers  les  six  heures  à  Capolago,  sur  le 
bord  du  lac;  près  de  là  est  la  petite  ville  de  Riva. 
Capolago  est  un  village.  On  y  a  écrit,  en  grosses 
lettres,  sur  une  des  belles  maisons  de  la  place  : 
«  Tel  jour,  le  général  Buonaparte,  toujours  invin- 
cible, est  venu  ici  avec  une  compagnie  de  cavalerie 
et  s'en  est  allé  après  avoir  admiré  le  pays.  »  Il  y 
avait  de  quoi  :  le  pays  est  beau.  Nous  avons  trouvé 
une  voiture  que  notre  hôte  avait  fait  préparer 
de  Lugano,  et  nous  sommes  partis  de  suite.  Nous 
avons  eu  l'idée  des  mœurs  italiennes.  Plus  de  vingt 
personnes,  officieuses  très  inutilement,  sont  venues 
nous  demander  des  pourboires  (en  italien,  la  bonne 
main)  sous  mille  prétextes  plaisants  :  l'un  pour 
avoir  porté  le  porte-manteau,  l'autre  fermé  la  por- 
tière, etc. 

Nous  sommes  partis  lestement  pour  Como  dans 
une  voiture  fort  en  désordre,  les  portières  ne  fer- 
mant pas.  Enfin,  nous  allons  toujours,  quoique 
assez  secoués.  Le  pays  est  beau  ;  il  n'est  pas  encore 
bien  ouvert,  et  rien  n'est  plus  intéressant;  les 
coteaux  sont  beaux,  riants,   couverts  de  beaux 


el  modernes,  que  le  vaincu  n'en  tire  aucun  parti.  Couieyras  fut, 
après  la  paix,  envoyé  en  qualité  de  commissaire  dans  les  iles 
Ioniennes  pour  les  organiser,  et  mourut  en  1798  à  Ancône. 


SUISSE  43 

édifices,  de  couvents,  de  campagnes;  mais  nous 
ne  voyons  pas  encore  l'immensité  de  la  plaine; 
nous  ne  sommes  pas  contents. 

Cependant  nous  arrivons  sur  les  frontières  de  la 
Suisse  et  du  Milanais.  On  nous  arrête  à  la  barrièrq 
cisalpine;  nos  passeports  (1)  font  bien  vite  reculer 
nos  hommes  des  douanes,  et  bientôt  nous  sommes 
loin.  La  route  est  belle;  elle  va  dans  une  petite 
vallée  à  bord  découvert,  et  enfin  gagne  les  hau- 
teurs qui  dominent  le  lac  de  Como. 

(1)  Ils  étaient  ainsi  conçus  : 

<  Bâip,  le  111  juillet  1797. 

«  Laissez  passer  le  gi'ncral  Desaix  avec  son  aide  de  camp  et 
un  domestique,  allant  par  le  mont  Saiot-Gotliard  à  Milan. 

«  Bâcher, 
«  Chargé  d'affaires  de  la  République  frani^aise 


MILAN 

Como.  —  Route  de  Corao  à  Milan.  —  Milan.  —  Hommes.  — 
Encouragements  pour  les  soldats.  —  Administration  de  l'armée 
d'Italie.  —  Femmes  françaises  flgurant  à  Milan.  —  Dôme.  — 
Citadelle.  —  Bréra.  —  Couvent  des  Grâces.  —  Bibliothèque 
Ambrosienne.  —  Palais  archiducal.  —  Théâtre.  —  La  ville.  — 
Remparts.  —  Cours.  —  Lazaret.  —  Cimetière  des  nobles.  — 
Promenade.  —  Rues.  —  Habitants. 

Como.  —  Là,  j'ai  joui  du  plus  beau  coup  d'œilde 
ma  vie;  rien  de  magnifique  comme  la  vue  de  cette 
ville  à  vos  pieds,  très  bien  bâtie,  grands  et  beaux 
faubourgs,  grande  place,  outre  deux  où  des  troupes 
sont  assemblées.  Toutes  les  maisons  sont  riantes, 
riches  et  magnifiques;  surtout  tout  le  grand  demi- 
cercle  qui  ferme  le  midi  du  bassin  du  lac;  la  partie 
supérieure  est  la  plus  sauvage;  on  dirait  que  c'est 
pour  mieux  le  relever  et  faire  ressortir.  C'est 
dans  cette  partie  que  se  trouve  l'ancienne  maison 
de  Pline,  dont  on  voit  encore  quelques  traces  au 
bord  des  eaux,  et  dans  la  soirée  on  arrive  à  Como 
par  une  descente  assez  rapide.  Le  faubourg  est 
magnifique,  parfaitement  bâti;  on  y  remarque 
grand  nombre  de  maisons  très  belles,  bien  élégantes 


MILAN  45 

et  du  plus  beau  genre  :  il  est  long-  et  au  bord  du  lac. 

La  ville  en  est  séparée  par  une  belle  place  ou 
plutôt  esplanade.  La  demi-brigade  qui  y  était  en 
garnison  était  assemblée  en  carré  et  enveloppée 
d'un  peuple  immense  de  curieux.  Quelques  troupes 
lombardes  de  gardes  nationales,  à  moitié  équipées, 
formaient  un  singulier  contraste  dans  tout  cela  et 
rappelaient  les  premiers  temps  de  la  Révolution. 
Quelques  brillantes  voitures,  des  officiers  français 
dedans  avec  de  jolies  femmes,  furent  pour  nous 
le  prélude  du  bonbeur  de  l'armée  d'Italie. 

Cependant  le  soldat  se  plaignait;  coucbé  sur  un 
peu  de  paille  dans  des  cloîtres,  il  n'était  pas  à  son 
aise,  et  les  maladies  le  désolaient.  Cette  demi- 
brigade,  qui  venait  de  Sambre-et-Meuse,  regrettait 
ce  pays  où  l'on  trouvait,  disaient-ils,  toujours 
quelque  cliose  cliez  l'habitant. 

Route  de  Como  à  Milan.  —  Il  était  déjà  tard.  Nous 
laissâmes  Como  à  gauche  et,  montant  sur  une 
petite  hauteur,  nous  voilà  roulant  pour  Milan, 
espérant  d'y  arriver  de  bonne  heure  le  lendemain. 
Nous  allons  tranquillement;  le  pays  est  coupé 
d'arbres,  de  bois,  de  buissons,  de  canaux;  nous 
ne  voyons  rien,  mais  nous  sommes  dans  la  plaine 
de  l'Italie  et  nous  nous  réjouissons.  La  nuit  arrive 


40  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

bientôt.  Impatients,  à  tous  les  villages,  nous 
croyons  toucher  à  celui  où  nous  devons  arrêter; 
mais  toujours  nos  espérances  sont  trompées.  Enfin, 
il  est  bien  tard;  nous  descendons  à  une  auberge. 
Tout  dort;  on  se  réveille,  mais  comment  se  faire 
entendre?  Nous  ne  savons  pas  l'italien;  nous  voilà 
bien  embarrassés;  nous  avons  beau  nous  retour- 
ner de  cent  façons,  nous  ne  réussissons  pas 
mieux.  Enfin,  la  fortune  vient  à  notre  secours.  Un 
étranger  se  trouve  là,  il  parle  très  bien  français  et 
italien;  il  nous  tire  d'affaire.  C'est  un  homme 
aimable,  Grisou,  qui  a  servi  longtemps  officier 
dans  Salis  en  France;  il  est  instruit,  est  secrétaire 
du  chargé  d'affaires  auprès  des  Grisons,  et,  par  sa 
conversation  bien  intéressante,  nous  fait  passer 
agréablement  les  instants  de  la  nuit  que  nous 
devons  passer  à  attendre  un  morceau. 

Nous  reposons  deux  heures  et  nous  partons 
pour  Milan.  Il  est  peu  jour;  nous  sommeillons,  et, 
après  avoir  voyagé  quelques  heures,  nous  regar- 
dons cette  belle  plaine  de  l'Italie  ;  nous  nous  cre- 
vons les  yeux  pour  voir  de  vastes  champs  bien 
fertiles  et  un  beau  coup  d'oeil.  Nous  ne  voyons 
jamais  que  des  arbres,  des  haies,  des  canaux.  La 
vue  est  très  bornée.  Milan,  ville  si  immense  dont 
la  cathédrale  est  renommée,  le  clocher  très  élevé. 


MILAN  4" 

ne  se  découvre  point.  Beaucoup  de  maisons  le  long 
de  la  route;  peu  de  villages;  de  bonnes  paysannes 
pas  jolies,  ayant  de  grands  mouchoirs  sur  la  tête: 
des  hommes  pieds  et  jambes  nus,  n'ayant  que  des 
culottes  et  une  chemise;  beaucoup  de  bœufs  tirant 
des  chariots  très  bas  et  soutenant  une  espèce  de 
planche  très  large  et  élevée  d'un  demi-pied  au- 
dessus  des  roues;  les  voyageurs,  les  paysans,  tout 
le  monde  se  servant  d'une  petite  voiture  infiniment 
légère,  point  suspendue,  point  couverte,  ayant  au- 
dessus  du  train  une  sorte  de  petit  coffre  oii  il  n'y  a 
juste  que  ce  qu'il  faut  pour  s'asseoir.  Nous  ren- 
contrâmes une  compagnie  de  Polonais  en  bleu 
foncé,  en  pantalon,  veste  et  bonnet  à  la  polonaise. 
Enfin,  nous  arrivâmes  à  Milan,  par  une  très  longue 
rue  qui  nous  mena  à  la  citadelle  et  de  là  à  l'hôtel, 
où  nous  fûmes  très  mal,  très  cher.  Heureusement 
que  le  général  me  logea  chez  lui. 

Milan.  —  Logé  dans  le  palais  du  général  Bel- 
giojoso.  Il  ne  faut  pas  confondre  ce  général  avec  le 
prince  Belgiojoso,  qui  est  l'aîné  de  la  maison  et  qui 
liabite  le  palais  et  le  jardin  placés  au  milieu  de  la 
ville  (1).  J'ai  vu  le  palais,  qui  est  orné  du  plus 

{^)  Le  prince  Belgiojoso  est  sans  doute  le  prince  qui,  selon 
Stendhal,  faisait  jeter  chaque  matin  vingt  livres  de  poudre  dans 


48  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

beau  des  bas-reliefs  de  Briick.  Sa  forme  est  un 
demi-carré.  Au  premier  étage  sont  des  colonnes 
crénelées  d'ordre  ionique.  Il  est  placé  à  une  des 
extrémités  de  la  ville,  donnant  d'un  côté  sur  la 
promenade,  remarquable  surtout  par  un  jardin 
anglais  d'un  beau  genre,  bien  disposé  :  on  y  dis- 
tingue une  île  de  l'Amour  avec  un  temple  à  cette 
divinité;  deux  cygnes  s'y  trouvent  souvent;  un 
tombeau,  une  cascade,  une  chute.  Ce  jardin  fait  le 
bonheur  de  son  maître,  qui  le  chérit.  Propriétaire 
d'un  régiment  de  son  nom,  général  autrichien,  il  a 
donné  sa  démission  pour  revenir  à  Milan  (1).  La 
première  chose  qu'il  a  faite  en  entrant  à  Venise, 
oîi  il  est  dans  ce  moment,  c'est  de  demander  au 
premier  Français  qu'il  a  vu  s'il  avait  été  visiter  son 
jardin,  ce  qui  annonce  sa  passion  pour  cette  créa- 
tion d'un  joli  genre  (2), 

son  cabinet,  et  venait  s'y  promener  un  masque  sur  la  figure, 
parce  que  c'était  la  seule  manière  d'être  poudré  convenablement, 
et  qui,  ensuite,  «  passait  dans  son  sérail  où  déjeunes  danseuses, 
vêtues  comme  la  Vénus  de  Médicis,  exécutaient  des  ballets.  » 

(1)  Le  comte  Louis-Chai'les  de  Barbiao  et  Belgiojoso,  né  en 
1723  à  Milan,  chevalier  de  Malte,  ministre  plénipotentiaire  de 
l'empereur  à  la  cour  de  Londres,  propriétaire,  de  1778  à  1797,  du 
régiment  possédé  avant  lui  par  le  marquis  de  Clerici  et  le  comte 
Gaisruck,  général-major  en  1779,  feld-maréciial-lieutenant  en  1783. 

(2)  MiLLiN  (Voyage  dans  le  Milanais,  1817,  l,  81)  dit  que  «  ce 
jardin,  planté  à  l'anglaise,  réunit,  par  son  ombrage  et  par  la  dis- 
tribution de  ses  eaux,  tous  les  agréments  que  ce  genre  com- 
porte ». 


MILAN  49 

Hommes.  —  Le  général  Vial,  doux,  honnête, 
petit,  maigre,  blond,  vient  de  l'armée  du  Nord;  a 
servi  dans  la  marine;  de  là,  dans  Bresse-Infanterie, 
dans  la  cavalerie,  adjudant  général,  général  à 
Arcole,  commandant  des  troupes  légères;  employé 
toujours  avec  le  général  Joubert  dans  le  Tyrol; 
vient  de  France  et  de  Turin;  marié  (1); 

Cerioni,  quarante  et  un  ans,  assez  bel  homme, 
cheveux  noirs,  de  gros  yeux,  gai,  aimant  à  rire, 
a  servi  avec  Laharpe  et  longtemps  à  Vérone  (2); 

(1)  Honoré  Vial,  né  à  Antibes  en  1766,  mort  à  Leipzig  le 
18  octobre  1813,  devint  baron  de  l'empire  et  général  de  division, 
Il  avait  brillamment  servi  dans  la  campagne  d'Italie.  Il  allait,  en 
septembre  1796,  se  concerter  avec  le  ministre  sarde  pour  répri- 
mer les  barbets  du  col  de  Tende,  et,  en  réalité,  pour  sonder  les 
dispositions  de  la  cour  de  Turin.  A  Arcole,  il  se  jetait  à  l'eau 
jusqu'au  cou  pour  tourner  la  gauche  de  l'ennemi,  et  Bonaparte 
obtenait  pour  lui  le  grade  de  général  de  brigade.  A  la  bataille  de 
la  Favorite,  il  s'était  particulièrement  distingué,  et  dans  l'ex- 
pédition de  Trente,  aux  côtés  de  Joubert,  il  avait,  après  une 
longue  marche  à  la  tête  de  l'infanterie  légère  à  travers  les 
neiges  et  des  montagnes  escarpées,  tourné  et  culbuté  les  enne- 
mis et  emporté  le  pont  de  Neumarkt.  Pour  l'instant,  il  com- 
mandait la  4«  brigade  d'infanterie  légère,  composée  de  la  4«  et 
de  la  22'  demi-brigades.  Malade  au  mois  d'octobre  1797,  il  reçut 
de  Bonaparte  une  lettre  très  obligeante  et  flatteuse  :  le  général 
en  chef  le  priait  de  se  ménager  «  pour  éviter  des  rechutes  et  se 
remettre  à  même  d'acquérir  une  nouvelle  gloire  ». 

(2)  Jean-Baptiste  Cervoni,  né  en  1705  à  Soveria,  dans  l'île  de 
Corse,  avait  alors  trento-deux  ans  et  non  quarante  et  un  ;  il  était 
général  de  brigade  depuis  1794  et  devait  être  en  1798  général  do 
division;  mort  devant  Ratisbonne  en  1809.  (A.  Cm  ijvet,  Jeunrsse 
de  Napoléon,  III,  242  et  308.)  Il  s'était  signalé  dans  les  campagnes 
d'Italie,  marcbant  à  la  tête  do  la  colonne  de  Lodi,  allant  lever  la 


50  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Augereaii.  Grand,  bel  homme,  belle  figure,  grand 
nez,  a  servi  dans  tous  les  pays,  est  soldat  à  peu 
près,  vantard  beaucoup  (1); 

Croizier,  grand,  de  Riom  (2)  ; 

contribution  de  Parme,  reconnaissant  avec  Vial  le  pays  entre 
les  lacs  de  Côme  et  d'Iseo,  commandant  les  troupes  postées  à 
Bergame. 

(1)  Sur  les  débuts  d'Augereau,  voir  notre  Légion  germanique, 
51-53.  Le  8  mai  1797,  Bonaparte  l'avait  nommé  commandant  d^ 
Vérone  et  de  Vicence,  et  le  27  juillet  il  écrivait  au  Directoire 
qu'Augereau  se  rendait  à  Paris  pour  affaires;  mais  il  ajoutait 
que  le  général  apportait  au  Directoire  les  pétitions  originales 
de  l'armoe  et  ferait  connaître  de  vive  voix  au  gouvernement  le 
dévouement  absolu  des  soldats  d'Italie.  Le  jugement  de  Desaix 
se  rapproche  assez  du  jugement  de  Marmont  :  «  Haute  stature, 
air  assez  marlial,  soldat  et  déserteur  partout,  d'une  bravoure 
médiocre,  disposant  bien  ses  troupes  avant  le  combat,  mais  les 
dirigeant  mal  pendant  l'action,  assez  hâblem-.  »  Napoléon 
reconnaît  qu'il  maintenait  ordre  et  discipline,  qu'il  faisait  ses 
attaques  avec  ordre,  divisait  bien  ses  colonnes,  plaçait  bien  ses 
réserves,  se  battait  avec  intrépidité;  mais  «  tout  cela  ne  durait 
qu'un  jour  ;  point  d'instruction,  peu  d'étendue  dans  l'esprit,  peu 
de  calcul  et  de  pénétration  ». 

(2)  François  Croizier,  né  le  27  octobre  1773  à  Riom,  fils  du 
procureur  au  présidial,  grenadier  volontaire  au  1"  bataillon  du 
Puy-de-Dôme  (18  juillet  1791),  lieutenant  des  grenadiers  au 
4'=  bataillon  du  même  département  (17  juin  1793),  nommé  parles 
représentants  Couthon,  de  La  Porte,  Maignet  et  Châteaimeuf- 
Randon  capitaine  au  corps  provisoire  des  chasseurs  de  la  Mon- 
tagne (3  novembre  1793),  promu  par  Bonaparte  chef  d'escadron 
à  la  suite  du  4«  régiment  de  chasseurs  (19  octobre  1797)  et  con- 
firmé dans  ce  grade  par  le  Directoire  (18  avril  1798),  pour 
prendre  rang  à  partir  du  7  janvier  1797,  mort  des  blessures  qu'il 
reçut  devant  Saint-Jean-d'Acre  le  4  juin  1799.  Il  avait,  sur  la 
recommandation  de  Marmont,  remplacé  à  l'état-major  de  Bona- 
parte le  jeune  EUiot,  neveu  de  Clarke,  tué  à  Arcole,  de  môme 
que    Lavallette    avait,  sur  la    recommandation  de   Baraguey- 


MILAN  51 

LavaUette  (1); 
Dugua  (2)  ; 

Sulkowski ,     Polonais     instruit,     a     beaucoup 
voyagé  (3); 

d'Hilliers,  remplacé  Muiron.  C'était,  a  dit  LavaUette,  un  brave 
et  habile  officier  de  cavalerie  et  Marmont  le  juge  «  très  brillant  ». 

(1)  LavaUette,  le  futur  directeur  générai  des  postes,  était  alors 
aide  de  camp  de  Bonaparte,  et  Desaix  l'avait  connu  à  l'armée 
du  Rhin.  (Cf.  les  Mémoires  de  LavaUette,  I,  142-lal.  LavaUette 
trace  dans  ce  passage  le  portrait  de  Desaix  et  assure  qu'il  doit 
à  Desaix  et  à  l'armée  du  Rhin  sa  fermeté  d'unie  et  les  qualités 
qui  le  rendirent  digne  de  Bonapaite.) 

(2)  Charles-François-Joseph  Dugua,  chef  d'escadron  de  gen- 
darmerie en  1793,  général  de  brigade  devant  Toulon,  général  de 
division  à  l'armée  des  Pyrénées-Orientales,  commanda  en  Italie 
la  réserve  de  cavalerie  ainsi  qu'une  division  de  cette  arme,  et 
entra  le  23  mars  1797  dans  Trieste.  Inspecteur  de  la  cavalerie 
dans  l'expédition  d'Egypte,  commandant  d'une  division,  —  c'est 
dans  son  carré  qu'était  Bonaparte  à  Chobràkhyt  et  aux  Pyra- 
mides, —  gouverneur  de  la  province  du  Caire,  puis  préfet  du 
Calvados,  puis  chef  d'état-major  de  Leclen-,  il  moui'ut  en  1802  à 
Saint-Domingue. 

(3)  Desaix  a  très  mal  écrit  le  nom,  et  on  lit  soit  Scilio,  soit 
Sulco;  mais  il  parle  évidemment  de  Sulkowski  que  LavaUette  a 
caractérisé  dans  les  mêmes  termes  .•  «  Plein  d'instruction,  par- 
lant toutes  les  langues  de  l'Europe,  un  véritable  Polonais.  » 
Joseph,  comte  de  Sulkowski,  avait  servi  dans  l'armée  de  Lithua- 
nie  en  1792,  comme  capitaine  au  régiment  de  Dzialynski  et 
comme  premier  major  d'un  bataillon  de  500  chasseurs.  Après 
la  défaite,  il  vint  à  Paris,  et  Sémonville,  nommé  ambassadeur 
en  Turquie,  se  l'attacha.  Déjù.  Sulkowski  avait  devancé  Sémon- 
ville à  Venise;  mais,  sur  l'ordre  que  lui  donna  le  gouvernement 
vénitien  de  s'éloigner  sous  vingt-iiuatrc  heures,  et  sur  le  con- 
seil de  l'envoyé  Noél,  il  gagna  Florence.  Il  y  apprit  l'arrestation 
de  Sémonville  et  il  se  disposait  à  rentrer  en  France,  lorsqu'il 
reçut  l'ordre  d'aller  à  Alep,  où  il  attendrait  des  instructions 
pour  une  niissiuii  dans  l'Inde.  Il  se  rendit  à  Alep:  il  y  resta  cinq 


h2  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Marmont  (1); 
Junot  (2)  ; 

mois,  et.  ne  recevant  pas  d'instructions,  il  s'embarqua  pour  Cons- 
tantinople.  Là,  notre  envoyé  Descorches  lui  confia  des  dépêches 
pour  Kosciuszko  ;  à  travers  mille  obstacles,  Sulkowski  pénétra  en 
Pologne,  mais  Kosciuszko  était  vaincu  et  pris.  De  retour  à  Paris, 
il  fut,  sur  la  recommandation  de  Descorches,  nommé  par  le 
Directoire  capitaine  d'infanterie  (i«'  mai  1796),  et  envoyé  à 
l'armée  d'Italie  où  Bonaparte  le  prit  pour  aide  de  camp.  Il 
accompagna  le  général  en  Egypte  et  périt  le  22  octobre  1798 
dans  la  révolte  du  Caire.  Quelques  jours  plus  tard,  le  7  no- 
vembre, il  était  promu  chef  d'escadron  par  le  Directoire.  Sa 
veuve,  fille  de  l'orientaliste  et  interprète  Venture,  reçut  jusqu'à 
la  un  de  l'Empire  une  pension  de  6,000  francs  sur  le  trésor  de 
la  couronne. 

(i)  Marmont,  cousin  germain  d'un  des  camarades  de  Napo- 
léon au  régiment  de  La  Fère,  Le  Lieur  de  Ville-sur-Arce,  s'était, 
dès  sa  sortie  de  l'école  d'artillerie  de  Châlons,  attaché  à  Bona- 
parte; promu  capitaine  après  le  siège  de  Toulon,  aide  de  camp 
du  général  en  chef  de  l'armée  de  l'intérieur,  chef  de  bataillon 
dans  la  campagne  d'Italie  où  Bonaparte  le  cite  comme  un  offi- 
cier de  la  plus  haute  distinction,  chef  de  brigade  grâce  à  Bona- 
parte qui  ne  cesse  de  demander  pour  lui  un  régiment  d'artillerie 
légère,  général  de  brigade  après  Malte,  conseiller  d'État,  com- 
mandant de  l'artillerie  à  l'armée  de  réserve,  général  de  division, 
premier  inspecteur  de  son  arme,  colonel-général  des  chasseurs, 
général  en  chef  de  l'armée  de  Dalmatie,  maréchal  et  duc  de 
Raguse,  il  dut  tant  d'emplois  et  d'honneurs  non  seulement  à  sa 
bravoure  et  à  ses  qualités  militaires,  mais  à  l'affection  de  l'homme 
qu'il  regardait  en  1796  et  en  1797  comme  supérieur  à  tout. 

(2)  Junot  date  aussi  de  Toulon.  Lieutenant,  aide  de  camp  de 
Bonaparte  après  l'assaut  de  la  redoute  anglaise,  capitaine  de 
cavalerie  après  Dego,  il  devint,  comme  on  sait,  général  de  divi- 
sion, colonel-général  des  hussards,  gouverneur  de  Paris,  général 
en  chef  de  l'armée  d'observation  de  la  Gironde,  commandant  du 
8«  corps  à  l'armée  d'Espagne,  puis  des  provinces  illyriennes; 
mais,  comme  dit  Napoléon,  il  ne  fut  jamais  qu'un  bravache  et 
un  coureur  de  filles. 


MILAN  53 

Buonaparte  frère,  ambassadeur  à  Rome  (1); 
Son  aide  de  camp  Beauharnais  (2)  ; 
Le  Marois,  pâle,  grand,  mince,  maigre,  chef  de 
bataillon  (3)  ; 
Fauvelet  de  Bourrienne  (4)  ; 


(1)  Joseph,  qui  commerçait  à  Gênes,  avait  été  chargé  par  son 
frère,  après  l'armistice  de  Chorasco,  de  porter  une  dépêche  à  Paris; 
puis,  après  un  voyage  en  Corse  où  il  s'était  fait  élire  député, 
il  avait  obtenu  le  titre  de  résident  de  la  République  à  Parme,  et, 
quelques  mois  plus  tard  (15  mai  1797),  celui  d'ambassadeur  près 
la  cour  de  Rome.  (Cf.  Frédéric  Masson,  Napoléon  et  sa  famille, 
I,  145,  149-150,  192.) 

(2)  Son  aide  de  camp,  c'est-à-dire  l'aide  de  camp  de  Bonaparte. 
Le  jeune  Eugène  de  Beauharnais  —  il  n'avait  que  quinze  ans 
—  venait  de  recevoir  à  la  fois  son  brevet  de  sous-lieutenant  au 
1"  hussards  et  sa  commission  d'aide  de  camp  du  général  en 
chef. 

(3)  Jean-Léonor-François  Le  Marois  (1776-1836),  élève  do 
l'École  de  Mars  (cf.  notre  Ecole  de  Mars,  241),  adjoint  aux 
adjudants  généraux  à  l'armée  de  l'Ouest,  envoyé  à  Toulon  pour 
prendre  part  à  l'eTpédition  de  Corse,  connaît  alors  Bonaparte  qui 
l'emploie  en  vendémiaire  où  il  «  se  distingue  et  montre  beau- 
coup d'ardeur  »,  puis  l'emmène  comme  aide  de  camp  dans  la 
campagne  d'Italie.  A  Lodi,  il  a  ses  habits  criblés  de  balles  et 
montre  un  courage  égal  à  son  activité;  à  Roveredo,  où  il  se 
prodigue,  il  tombe  atteint  de  plusieurs  blessures  dont  aucuiw 
n'est  mortelle;  après  Arcolc,  il  va  présenter  au  Directoire 
les  drapeaux  pris  dans  cette  journée  et  devient  chef  de  batail- 
lon. Colonel  après  Marengo,  général  de  division  après  Aus- 
terlitz,  gouverneur  de  Wiltemberg,  de  Steltin,  de  Varsovie, 
puis  des  Légations,  puis  de  Rome,  commandant  du  camp  de 
Boulogne  en  1813,  il  défendit  Magdebourg  en  1814. 

(4)  Fauvelet  do  Bourrienne,  le  camarade  de  Bonaparte  à 
Brienne  et  son  ami  à  Paris  aux  heures  de  détresse  avant  vendé- 
miaire, avait  reçu  naguère  un  billet  daté  du  quartier  général  de 
Judenburg  du  8  avril  1797,  et  ainsi  conçu  :  «  Il  est  ordonné  au 


54  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Lahoz,  ieune  homme  de  Milan,  officier  dans  Bel- 
giojoso,  fait  capitaine  de  très  bonne  heure;  jeune, 
mince,  blond,  les  yeux  petits;  a  quitté  son  régi- 
ment par  amour  pour  la  Révolution,  est  venu  à 
l'armée  française  ;  aide  de  camp  de  Laharpe,  du 
général  Buonaparte;  général  commandant  l'armée 
lombarde,  actif,  intelligent,  brave  (1)  ; 

Regnaud  de  Saint-Jean-d'Angély ,  directeur  des 
hôpitaux,  directeur  d'un  journal  (2); 

citoyen  Fauvelet  de  Bourrienne  de  partir  de  Sens  et  de  se  rendre 
sur-le-champ  en  poste  au  quartier  général  de  l'armée  d'Italie.  » 
Napoléon  le  fit  son  secrétaire,  mais  dut  plus  tard  lui  donner  son 
congé.  «  Bourrienne,  disait-il,  a  des  moyens,  et  m'était  utile;  il 
avait  une  jolie  main;  actif,  infatigable,  patriote,  n'aimant  pas  les 
Bourbons,  mais  trop  voleur,  voleur  au  point  de  prendre  un  écrin 
de  diamants  sur  une  cheminée  I  » 

(1)  Joseph  Lahoz,  aide  de  camp  de  Laharpe,  puis  de  Bonaparte, 
recommandé  par  les  anciens  représentants  à  l'armée  d'Italie, 
spécialement  par  Ritter,  avait  été  en  1796  membre  du  comité 
militaire  près  l'administration  générale  de  Lombardie,  et  chef  de 
la  légion  lombarde,  avec  grade  de  général  de  brigade.  Il  fut  en 
1797,  avec  Joseph  Lechi,  un  des  deux  généraux  de  brigade  de 
l'armée  de  la  République  cisalpine  (dont  Fiorella  était  le  seul 
divisionnaire).  Marmont  l'a  très  bien  jugé  :  «  Cet  officier  avait 
servi  en  Autriche  et  ensuite  déserté  cliez  nous,  à  cause  de  ses 
opinions  révolutionnaires;  il  montrait  du  courage,  un  caractère 
ardent,  violent,  et  beaucoup  d'esprit.  Son  ambition  était  sans 
bornes;  il  devint  général  cisalpin  et  organisa  les  premières 
troupes  do  cette  république  ;  mais  en  l'an  VII,  après  la  reprise 
des  hostilités,  il  nous  abandonna  pour  quelque  mécontentement, 
se  réunit  à  nos  ennemis,  et  fut  tué,  en  faisant  le  siège  d'Ancône, 
par  les  troupes  mêmes  qu'il  avait  formées.  » 

(2)  Regnaud  de  Saint-Jean-d'Angély  (1760-1819),  le  futur  comte 
de  l'empire  et  secrétaire  d'État  de  la  famille  impériale.  Avocat 


MILAN  5S 

L'adjudant-général  Pascalis,  auteur  de  la  Mélo- 
manie  (1)  ; 

Haller,  homme  habile,  directeur  de  la  Monnaie  (2); 

avant  la  Révolution,  membre  de  la  Constituante,  journaliste,  il 
s'était  caché  sous  la  Terreur  et  il  était  venu  à  Milan  comme 
administrateur  de  l'entreprise  des  hôpitaux  militaires  de  l'armée 
d'Italie.  Mais  il  rédigeait  un  journal,  la  France  vue  de  l'armée 
d'Italie,  qui,  selon  Bonaparte,  faisait  le  plus  grand  effet  à  Paris, 
et  dans  lequel,  dit  Miot,  il  déployait  sa  rare  facilité  et  ses  talents 
distingués  ;  «  cette  circonstance,  qui  le  mettait  en  relation  intime 
avec  le  général,  devint  l'origine  de  sa  fortune.  »  Cf.  Barras, 
Mém.,  II,  259,  et  III,  54  :  «  Par  ses  agents  de  renommée,  particu- 
lièrement Regnaud  qui  rédigeait  une  feuille  servile  en  son 
honneur,  Bonaparte  était  en  rapport  avec  les  journaux  de  Paris, 
comme  il  était  le  maître  et  le  faiseur  de  ceux  d'Italie.  »  Pasquicr 
(Mém.,  I,  264)  a  très  bien  jugé  les  qualités  et  les  défauts  de 
Regnaud. 

(1)  Antoine- André-Claude  Pascalis  était  ainsi  jugé  par  Clarke  : 
<'  Aime  ses  aises,  homme  de  lettres,  n'est  pas  militaire.  » 
Membre  des  académies  de  Marseille  et  d'Aix,  il  a  composé  une 
tragédie  inédite  de  Dion,  plusieurs  poèmes  (entre  autres  un 
poème  sur  Fontainebleau)  et  l'opéra-comique  de  la  Mélomanie. 
Né  à  Barcelonetle  en  1755,  employé  avec  rang  de  lieutenant  dans 
les  gardes  du  roi  en  1779,  lieutenant  dans  la  gendarmerie  natio- 
nale en  1791,  capitaine  adjoint  à  l'état-major  en  1793,  adjudant- 
général  chef  de  bataillon  en  janvier  1795,  adjudant-général  chef 
de  brigade  en  novembre  1796,  Pascalis  fut  presque  toujours 
attaché  à  l'armée  d'Italie.  II  était  encore  adjudant-commandant 
lorsqu'il  fut  retraité  en  décembre  1814;  sous  la  seconde  Restau- 
ration, il  commanda  provisoirement  Marseille  dans  les  six  der- 
niers mois  de  1815;  retraité  de  nouveau  en  avril  1816,  nommé 
maréchal  de  camp  honoraire  en  juillet  1830,  il  mourut  en  1833  à 
Marseille. 

(2)  Emmanuel  de  llalier,  patri<  ien  Ijernois  (1708-1854),  avait 
(cf.  p.  64).  le  litre  d'  ><  administrateur  gém'ral  des  finances  et  con- 
IributioMS  de  l'Italie  »,  et  il  était  personnellement  responsable  de 
ces  fonds.  Bonaparte  rend  plus  dune  fois  justice  à  ses  talents  et 
à  son  activité;  il  le  charge  en  mai  1797  de  prendre  «  six  millions 


56  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Appiani,  peintre  habile,  à  Milan  (1).  A  peint  les 
dessus  des  portes  du  château  archiducal.  On  croi- 
rait à  en  jurer  que  ce  sont  des  reliefs,  et  on  a  beau 
approcher,  on  le  croit  toujours.  Son  grand  talent 
est  aussi  de  corriger  les  tableaux  anciens  et  de  les 
remettre  en  état;  il  en  ôte  la  toile  ancienne,  con- 
serve les  couleurs  et  parvient  à  les  remettre  pour 
ainsi  dire  à  neuf.  Mme  Buonaparte  lui  remit  un 
tableau  très  gâté;  il  est  parvenu  à  découvrir  que 
c'était  un  très  beau  tableau  original,  ancien,  gâté 
par  un  peintre  moins  bon  qui  l'avait  surchargé  de 

au  duc  de  Modène  «,  de  faire  payer  «  sans  secousse  et  sans  arbi- 
traire »  les  trois  millions  promis  par  les  Vénitiens,  do  découvrir 
l'argent  que  le  roi  d'Angleterre  a  dans  la  banque  de  Venise,  et, 
en  octobre,  de  «  proposer  une  opération  «  au  duc  de  Parme,  de 
«  demander  un  million  »  aux  Brescians,  de  «  puiser  dans  tous 
les  coffres  ».  Haller,  écrit  alors  Masséna(GACHOT,  Camp.  d'Italie, 
314),  s'est,  avec  V'illemanzy,  «  emparé  presque  exclusivement  de 
l'oreille  de  Bonaparte.  »  Mais  Delille,  dans  Malheur  el  pitié,  l'op- 
posait ainsi  à  son  père  (le  grand  savant,  auteur  d'un  poème  sur 
les  Alpes)  en  une  apostrophe  aux  Suisses  : 

Haller,  chantre  divin,  frais  comme  vos  campagnes, 
Doux  comme  vos  vallons,  fier  comme  vos  montagnes, 
Et  qui  ne  prévit  pas  que  son  hymen,  un  jour. 
Du  cygne  harmonieux  ferait  naitre  un  vautour  I 

(1)  André  Appiani  (1754-1818),  associé  de  l'Institut  de  France, 
chargé  de  «  recueillir  à  Vérone  et  à  Venise  les  différents  objets 
des  arts  »  (Carr.,  n"  1819),  de  dessiner  et  de  faire  graver  les 
campagnes  d'Italie,  d'exécuter  les  fresques  de  la  villa  Bonaparte 
el  du  palais  archiducal  ou  royal  (cf.  la  description  de  ces  pein- 
tures par  Luigi  Lamberti,  1816),  est  un  peintre  napoléonien  par 
excellence.  «  On  peut,  dit  Napoléon  dans  son  testament,  trouver 
chez  lui  beaucoup  de  choses  importantes  pour  mon  lils.  » 


MILAN  57 

couleurs;  il  lui  a  remis  une  toile  neuve,  ôté  les 
barbouillures  et  fait  un  très  riche  et  beau  tableau. 
Marié,  a  de  jolis  enfants;  a  fait  le  portrait  du  géné- 
ral Buonaparte  racontant  à  un  beau  génie  ses  vic- 
toires, et  le  passage  de  Lodi  dans  le  lointain;  a 
fait  le  portrait  de  la  famille  Buonaparte.  Il  est 
chargé  de  faire  les  dessins  des  médailles,  au 
nombre  de  dix,  pour  l'armée  d'Italie,  pour  chaque 
décret  de  «  Bien  mérité  de  la  patrie  ».  Appiani  est 
un  gros  homme,  figure  bourgeonnée,  la  tête 
grosse,  des  yeux  un  peu  petits,  noirs  et  de  l'expres- 
sion. Il  a  de  la  composition  dans  ses  tableaux.  Il 
lui  est  arrivé  un  désagrément  cruel;  il  avait  pris 
un  élève  pauvre  auquel  il  trouvait  des  dispositions. 
Il  l'a  nourri,  habillé  et  défrayé  très  longtemps. 
Lorsqu'il  a  eu  du  talent,  l'ingrat  jeune  Italien  lui 
a  dérobé  un  ouvrage  important;  c'est  une  suite  de 
tableaux  de  V Iliade  qu'il  avait  esquissés;  il  les  a 
emportés  en  Angleterre.  Ils  sont  en  Amérique. 
Ceracchi  (1).  Sculpteur,  né  à  Rome;  quitté  pour 

(1)  C'est  le  Ceracclii  qui  doit  conspirer  contre  la  vie  du  premier 
consul  et  qui  mourut  sur  l'échafaud  en  1801  avec  Joseph  Arena. 
Barras  l'avait  abouclic  avec  Bonaparte  avant  la  campagne,  et  le 
sculpteur  avait  exposé  ses  idées  «  très  ardentes  »  au  général: 
plus  tard,  il  conseillait,  dans  un  mémoire  adressé  à  Carnot,  une 
triple  expédition  contre  Livourne,  Lorette  et  Rome  qui  fourni- 
raient à  la  République  française  <<  plusieurs  centaines  de  mil- 
lions »;  le  '28  décembre  1797,  il  était  un  des  patriotes  romains 


58  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Révolution  il  y  a  cinq  ans;  passe  avec  Canova, 
Vénitien^  pour  le  plus  habile  de  l'Italie.  A  voyagé 
en  Hollande,  Angleterre,  Amérique,  France;  fait 
le  buste  du  général  Buonaparte.  M'a  raconté  deux 
anecdotes.  Une  de  deux  Anglaises,  très  belles, 
l'une,  mère,  l'autre,  fille  d'un  capitaine  de  vais- 
seau; la  fille  accepta  la  proposition  qu'il  lui  fit  de 
se  laisser  modeler  nue;  la  mère  accepta.  Il  a  fait 
la  même  proposition  à  Milan  à  Mme  Lamberti, 
très  belle,  qui  n'en  était  pas  loin;  bien  peu  fallut. 

Gros  (1).  Joli,  jeune,  d'une  charmante  figure  et 
agréable  tournure,  teint  blanc,  cheveux  châtains, 
beaux  yeux,  venant  de  Rome;  s'est  occupé  avant 
d'aller  en  France  à  faire  des  portraits  en  grand  à 
Milan.  J'ai  vu  celui  de  Mme  Buonaparte,  celui  de 
Mme  Visconti,  ressemblant  et  beau. 

L'armée    d'Italie  célèbre    ses   victoires   et  les 

qui  cherchaient  asile  à  l'ambassade  de  France  et  causaient 
l'échauffourée  où  périt  le  général  Duphot. 

(1)  Sur  la  demande  de  Monge,  Gros  lui  avait  été  adjoint  en 
février  1797  avec  250  livres  d'appointements  par  mois,  ainsi 
que  les  peintres  Wicar  et  Gerli,  le  sculpteur  Marin  et  le  musicien 
Kreutzer.  Il  avait  fait  naguère  à  Milan  le  Bonaparte  à  Arcole,  et, 
comme  il  ne  pouvait  obtenir  de  séance  du  général,  Joséphine 
s'était  avisée  de  prendre  son  mari  sur  ses  genoux  après  le 
déjeuner,  et  de  le  fixer  ainsi  pendant  quelques  minutes.  Aussi 
Gros  vantait  la  bonté  de  Joséphine  qui,  disait-il,  entassait  bien- 
laits  sur  bienfaits,  comme  Bonaparte  victoires  sur  victoires;  et 
on  sait  que  l'impératrice  commanda  au  peintre  la  Pesle  de. 
Jaffa. 


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ARMEE  n  ITALIE 


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Française 

Ugauti: 


ETyLT  AIaJOB  C:bE  VABMEE  D 'ITALIE 


MILAN  59 

éternise  de  toutes  les  manières.  Vingt  belles  gra- 
vures que  fait  le  citoyen  rVAIhe,  Savoyard  et  dessi- 
nateur en  chef  du  général  en  chef,  sont  un  beau 
travail.  L'auteur  est  un  petit  homme  noir,  beau 
garçon,  gentil,  plein  d'instruction,  plein  de  talent, 
et  dessinant  bien  (1). 

Le  chef  de  l'état-major  a  pris  une  vignette 
magnifique  :  sur  une  pyramide  se  trouvent  écrites 
les  vingt  plus  belles  actions  de  l'armée  d'Italie  (2). 

Encouragements  pour  les  soldats.  ■ —  Le  moyen 
d'encouragement  et  de  valeur  extraordinaire  qu'a 
pris  le  général  Buonaparte  consiste  d'abord  en  des 

(1)  Bâcler  d'AIbe,  plus  tard  chef  du  cabinet  topographique  de 
l'empereur,  et  celui  qui  préparait,  chaque  fois  que  Napoléon 
s'arrêtait,  les  cartes  où  il  suivait  les  opérations,  qui  plaçait  les 
drapeaux  ou  signes  figurant  les  unités.  Né  en  1761  à  Saint-Pol, 
volontaire,  puis  capitaine  de  canonniers  au  2"  bataillon  de 
l'Ariège  en  1793,  adjoint  comme  officier  géographe-dessinateur 
à  l'état-major  général  de  l'armée  d'Italie  en  1796,  chef  des  ingé- 
nieurs géograplies  au  dépôt  de  la  guerre  en  1799,  adjudant-com- 
mandant en  1807,  général  de  brigade  en  1813,  directeur  du  dépôt 
de  la  guerre  en  1814,  rais  en  non-activité  en  1815,  il  mourut  en 
1824.  Desaix  le  nomme  Savoyard  parce  qu'il  avait,  comme  il  dit, 
pour  satisfaire  son  goût  du  i)aysage,  séjourné  sept  ans  dans  les 
Alpes. 

(2)  Voir  ci-joint  celte  vignette.  On  voit  sur  celle-ci,  dans  l'ins- 
cription que  le  génie  ailé  trace  sur  la  table  de  l'histoire,  les  mots  : 
l'iéliiiiinairis  de  la  piii.r.  On  lit  sur  d'antres  :  Traité  de  pai.v  de 
Cdiiipo-Foriniu  le  26  frimaire  an  G.  La  pyramide  rappelle  les 
inonumenls  élevés  dans  chaque  division  de  l'aiinéc  d'Italie  à  la 
fêle  du  14  juillet  1797. 


60  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

avancements  considérables  d'officiers,  surtout  de 
jeunes  gens  qu'il  a  mis  tant  qu'il  lui  a  été  possible 
dans  les  emplois  supérieurs.  Il  a  donné  des 
retraites  aux  médiocres  et  aux  anciens  (1).  Il  a 
surtout  enflammé  l'émulation  en  donnant  dans 
ses  relations  beaucoup  d'éloges  aux  braves  qui  se 
sont  distingués.  Il  n'a  jamais  vu  une  demi-brigade 
qu'il  ne  lui  ait  persuadé  qu'il  la  regardait  comme 
la  première  de  l'armée;  il  leur  parle  souvent  et 
leur  dit  toujours  quelque  chose  de  vigoureux.  Il  a 
donné  à  chaque  demi -brigade  des  drapeaux 
magnifiques  où  sont  écrits,  en  très  grandes  lettres 
d'or,  les  noms  des  batailles  où  elles  se  sont  distin- 
guées (2).  Elles  y  ont  ajouté  les  mots  d'orgueil 


(1)  C'est  ainsi  qu'il  demandait  la  mise  à  la  retraite  de  géné- 
raux zélés,  patriotes,  mais  incapables  de  remplir  les  fonclious 
de  leur  grade,  Abbatucci,  Casablanca,  Dujard,  Macquart,  Mey- 
nier;  ainsi  qu'il  envoyait  à  Livourne  et  proposait  pour  la  Corse 
le  général  Vaubois  ;  ainsi  qu'il  reléguait  Despinoy  à  Alexandrie. 
Il  éloigna  de  même  des  colonels  de  cavalerie  trop  âgés,  Glad, 
Gondran,  Payen,  Senilhac. 

(2)  Le  14  décembre  1795,  Bonaparte  ordonnait  de  faire  faire 
des  drapeaux  pour  les  demi-brigades,  trois  pour  chacune;  le  nom 
des  affaires  où  elles  s'étaient  trouvées  devait  y  être  inscrit,  et 
«  celles  où  elles  avaient  contribué  le  plus  seraient  distinguées 
par  de  plus  gros  caractères  ».  Selon  Roguet  (Mém.,  I,  405)  et 
selon  l'historique  de  la  32%  ce  fut  Dupuy,  chef  de  brigade  de 
la  32%  qui  donna  cette  idée  à  Bonaparte  ;  il  lui  demanda  la  per- 
mission de  remplacer  les  drapeaux  des  anciens  corps  qui  com- 
posaient la  demi-brigade  et  qui  ne  lui  rappelaient  plus  rien, 
d'inscrire    sur   les    drapeaux   nouveaux    les    mots    prononcés 


MILAN  61 

que  leur  avait  dit  le  général.  La  57°  a  :  La  ter- 
rible 57°.  La  18'  :  Vouf,  18%  je  vous  connais,  l'ennemi 
sera  battu  (1).  La  32=  :  J'étais  tranquille,  la  32*  était 
là  {2). 

à  Lonato  le  3  août  1796  :  J'clais  tranquille,  la  brave  32"  était  là! 
«  L'idée  plut  beaucoup  à  Bonaparte  qui  saisissait  toutes  les 
occasions  d'électriser  l'armée  et  d'établir  un  esprit  de  corps  dans 
les  demi-brigades  et  les  divisions.  »  Thiébault  juge  {Mém.,  II, 
46)  que  cette  mesure  eut  un  grand  effet  moral  ;  mais  il  ajoute 
que  Bonaparte  n'avait  pas  le  droit  de  remplacer  les  drapeaux 
que  les  troupes  tenaient  du  gouvernement,  et  que  les  nouveaux 
drapeaux,  rapportés  en  Franco,  «  donnèrent  lieu  à  de  telles  tue- 
ries entre  les  régiments  de  l'armée  d'Italie  et  les  régiments  des 
autres  armées  qu'on  fut  forcé  de  les  faire  disparaître.  »  (Cf.,  sur 
la  remise  des  nouveaux  drapeaux,  Trolard,  De  Rivoli  à  Magenta, 
198-199  et  384-386,  et  Corr.,  III,  238-241.) 

(1)  C'est  dans  sa  lettre  du  18  janvier  1797,  à  l'endroit  où  il 
raconte  que  Victor  accula  Provera  au  faubourg  de  Saint- 
Georges,  que  Bonaparte  avait  cité  la  57*'  demi-brigade.  «  La 
terrible  57%  disait-il,  n'était  arrêtée  par  rien.  »  Le  21  mars,  il 
écrivait  au  citoyen  Boudet,  cbargé  de  la  confection  des  dra- 
peaux de  l'armée,  qu'il  fallait  mettre  sur  les  drapeaux  de  la  57«  : 
La  terrible  57*  demi-brigade  que  rien  n'arrête.  Le  13  juin, 
il  ordonnait  à  Brune  de  faire  inscrire  sur  les  drapeaux  de 
la  18*  :  Brave  18',  je  vous  connait;  l'ennemi  ne  tiendra  pas 
devant  vou$;  et  sur  ceux  de  la  25'"  :  La  25'  s'est  couverte  de 
gloire. 

(2)  Bonaparte  a  loué  la  32«  dans  sa  lettre  du  6  août  1796  au 
Directoire.  Il  avait,  après  la  levée  du  siège  de  Mantoue,  ordonné 
au  général  Dallemagne  d'attaquer  et  de  prendre  Lonato  à 
quelque  prix  que  ce  fût  :  «  Dallemagne  n'eut  pas  le  temps 
d'attaquer  les  ennemis,  il  fut  attaqué  lui-même.  Un  combat  des 
plus  opiniâtres,  longtemps  indécis,  s'engagea;  mais  j'étais  tran- 
quille, la  brave  32«  demi-brigade  était  là.  »  La  demi-brigade  rap- 
pelle ce  mot  dans  son  Historique  (G.  Fahry,  Rapports  historiques 
des  régiments  de  l'armée  d'Italie  pendant  la  campagne  de  1796- 
1797,  p.  130)  :  «  Dans  le  rapport  de  cette  affaire,  Bonaparte 


r,2  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Enfin,  pour  bien  dire,  le  général  a  cherché  tous 
les  moyens  d'émulation.  D'abord,  celui  d'Armée 
d'Italie;  il  n'a  rien  épargné  pour  enorgueillir  son 
armée  de  ce  nom  (1).  Une  demi-brigade  (la  39% 
je  pense),  n'avait  pas  bien  fait;  il  s'en  environne, 
fait  venir  les  officiers  et  sous-officiers  près  de  lui, 
leur  parle  et  leur  dit  :  «  Je  ne  suis  pas  content  de 
vous;  vous  avez  mal  fait,  vous  n'êtes  plus  dignes 
d'être  de  l'Armée  d'Italie.  »  Désolés  à  ce  reproche, 
les  soldats  pleurant  paraissent  au  désespoir.  Le  gé- 
néral alors  leur  rappelle  leurs  belles  actions  précé- 
denteSj  les  ranime  et  leur  fait  promettre  de  faire  des 
prodiges.  Ils  demandèrent  avant  tout  que  le  géné- 
ral déclarât  qu'ils  étaient  dignes  d'être  de  l'armée 


inséra  cette  parole  si  honorable  pour  notre  demi-brigade.  J'étais 
tranquille,  la  brave  32^  demi-brigade  était  là.  Un  tel  éloge  dans 
la  bouche  d'un  pareil  juge  est  la  récompense  la  plus  flatteuse 
de  nos  efforts  et  l'aiguillon  le  plus  puissant  pour  le  mériter 
davantage.  Dans  la  suite,  d'après  la  demande  du  citoyen 
Dupuy,  il  permit  que  cette  épigraphe  fût  inscrite  au  milieu  des 
drapeaux  qu'il  fit  donner  à  la  32».  » 

(1)  C'est  ainsi  que,  dans  sa  proclamation  de  Cherasco,  du 
26  avril  1796,  il  disait  que  tous  ses  soldats  voulaient  humilier 
les  rois  et  leur  dicter  la  paix,  indemniser  la  patrie  des  immenses 
sacriGces  qu'elle  avait  faits,  et  pouvoir  dire  avec  fierté,  en  ren- 
trant dans  leur  village  :  «  J'étais  de  l'armée  conquérante  de 
l'italie!  *  Une  autre  proclamation,  datée  de  Milan  du  20  mai 
1796,  félicitait  les  soldats  de  la  gloire  immortelle  qu'ils  auraient 
de  changer  la  face  de  la  plus  belle  partie  de  l'Europe  :  «  Lorsque 
vous  rentrerez  dans  vos  foyers,  vos  concitoyens  diront  en  vous 
montrant  :  «  11  était  de  l'armée  d'Italie  I  » 


MILAN  63 

d'Italie  et  ne  furent  contents  qu'à  cette  demande  (1  ) . 

Dans  toutes  ses  proclamations,  il  a  cherché  à 
persuader  à  l'armée  d'Italie  qu'elle  était  invincible, 
et  qu'elle  était  déshonorée  aux  yeux  des  autres 
armées  si  elle  était  battue. 

Il  a  eu  aussi  une  autre  méthode.  Les  divisions 
qui  lui  venaient  de  Sambre-et-Meuse  et  du  Rhin, 
il  les  a  en  partie  conservées,  organisées  ensemble, 
pour  qu'elles  rivalisassent  avec  celles  d'Italie,  afin 
d'avoir  un  moyen  de  plus  d'émulation. 

Il  a  toujours  fait  semer  des  bruits  à  propos  pour 
réveiller  le  soldat  et  lui  faire  faire  des  folies 
(lors  de  l'expédition  de  Trente)  (2). 

Le  général  a,  de  plus,  ordonné  qu'on  emploie- 
rait à  la  perfection  de  la  cathédrale,  ou  plutôt  à 
son  entière  construction,  le  principal  des  sommes 
destinées  à  son  entretien;  ce  fonds  est  de  deux  ou 
trois  milUons;  là-dessus  il  prélèvera  les  sommes 
nécessaires  pour  élever  huit  pyramides  avec  au- 

(1)  C'est  aux  soldats  de  la  39°  et  de  la  85"  que  Bonaparte 
adressa  ces  paroles,  sur  le  plateau  de  Rivoli,  le  7  novembre  1796. 
Ces  deux  demi-brigades  appartenaient  à  la  division  Vaubois. 
(Cf.  Corr.,  n»  il70,  et  Rouuet,  Mctti.,  I,  288.) 

(2)  Cf.  encore  les  Mém.  de  Rogukt  (1,281-282)  :  «  Bonaparte 
vint  à.  la  32'  et  nous  dit  :  «  11  ne  faut  pas  que  la  4«  entre  àSaint- 
«  Georges  avant  vous.  —  Qu'on  nous  laisse  pas.ser,  ce  sera  bien 
«  vite  fini,  -n^pondent  les  soldats.  Il  saisissait  l'occasion  d'entre- 
tenir la  rivalité  entre  deux  demi-brigades  dévouées  et  capables 
de  rendre  d'éminents  services.  » 


64  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

tant  de  faces  qu'il  y  avait  de  demi-brigades  dans 
chacune  des  divisions  de  l'armée;  sur  les  faces 
consacrées  à  ces  demi-brigades  seront  écrits  les 
noms  des  morts  aux  batailles. 

Administîration  de  l'armée  d'Italie.  —  Haller,  cor- 
respondant avec  le  général,  pour  ainsi  dire  mi- 
nistre des  finances,  recevant  toutes  les  sommes, 
l'argenterie,  et  faisant  fondre  les  monnaies; 

Collot,  à  la  tôte  des  viandes,  ayant  fait  une  for- 
tune immense  et  en  jouissant  bien  (1);  sa  femme, 
plus  jeune,  aimable,  ayant  un  charmant  enfant; 

Saint-Mesme,gros  homme,  vieux,  cheveux  blancs; 
ne  passe  pas  pour  honnête;  a  une  femme  plus 
jeune,  maigre  (2); 

Hamelin,  agent  militaire,  jeune,  ayant  une  jeune 
femme,  jolie,  vive,  les  yeux  noirs;  il  a  fait  une 
belle  fortune  (3); 

(1)  Jean-Pierre  Collot  (Desaix  écrit  Colaud),  était  né  à  Mont- 
pellier en  1764;  il  fut  sous  le  Consulat  fournisseur  des  vivres  de 
la  marine,  sous  l'Empire  receveur  général  du  département  des 
Bouches-du-Rhùne,  et  de  1821  à  1842  directeur  de  la  fabrication 
de  la  Monnaie.  Un  royaliste  le  juge  en  1803  «  un  des  plus 
honnêtes  de  nos  parvenus  ». 

(2)  Saint-Mesme,  entrepreneur  des  subsistances  militaires  à  la 
fin  de  1793,  était  arrivé  en  mars  1797  à  l'armée  d'Italie  pour  y 
remplir  les  fonctions  de  munilionnaire  général. 

(3)  Cf.,  sur  Hamelin,  chargé  de  faire  rentrer  les  contributions, 
Corr.  de  Napoléon,  II,  553,  III,  68  et  139.  Sa  femme.  Fortunée 


MILAN  65 


Regnaïul  d'Angely,  à  la  tête  des  hôpitaux;  il  a 
une  jolie  femme  à  vapeurs  fréquentes  (i). 

Femmes  françaises  figurant  à  Milan.  —  Madame 


Hamelin,  dansait  parfaitement  la  contredanse,  et  sa  beauté,  ses 
cheveux  crépus,  et  ce  qu'un  contemporain  nomme  son  fumet, 
lui  donnèrent  nombre  d'amants  :  Joseph  Bonaparte,  Montrond, 
Fournier-Sarlovèse,  etc.,  etc.  Aussi,  lorsqu'elle  vint  demander 
la  bénédiction  du  pape,  l'empereur  disait-il  qu'il  fallait  lui  par- 
donner parce  qu'elle  avait  beaucoup  aimé.  Elle  avait  été,  avec 
Mme  Tallien  et  autres,  intime  amie  de  Josépliine;  elle  fut  de 
celles  que  Joséphine  dut,  après  le  Consulat,  bannir  de  son  salon. 
Ne  l'avait-on  pas  vue  suivre  à  pied,  au  Raincy,  une  chasse  où 
les  hommes  seuls  étaient  invités?  N'avait-elle  pas,  sous  le  Direc- 
toire, traversé  les  Champs-Elysées  en  tunique  de  gaze,  et  les 
journau.Y  n'avaient-ils  pas  annoncé  qu'elle  se  décidait  à  remettre 
des  chemises?  Ne  l'avail-on  pas  surnommée  le  plus  grand  polis- 
son de  Franco?  Sous  les  Cent-Jours,  Napoléon  décida  de  lui 
donner  raille  francs  par  mois,  à  condition  qu'elle  enverrait  des 
notes  à  Lavallette. 

(1  )  Mme  Regnaud  de  Saint- Jean-d'Angély,  troisième  fille  deM.de 
Bonneuil,  officier  de  la  maison  de  Monsieur,  était  moins  bien  de 
face  que  de  profil,  et,  suivant  une  contemporaine,  son  profil 
avait  toute  l'élévation,  toute  la  perfection  des  têtes  grecques; 
aussi  s'étudiait-elle  à  ne  se  montrer  que  de  flanc.  Bien  que 
Thiébault  assure  qu'elle  avait  une  tête  et  des  dents  de  cheval, 
elle  passait  pour  très  belle,  et  un  souffle  de  Vénus,  disait-on, 
animait  son  portrait  fait  par  Gérard.  Elle  avait  d'ailleurs  acquis, 
en  chantaut  avec  Garât  et  autres  artistes,  un  véritable  talent  de 
cantatrice.  La  belle  Luure,  comme  on  la  nommait,  eut  beaucoup 
d'amants  ou,  selon  le  mot  d'alors,  de  préférés.  A  côté  du  nom 
Laura  écrit  au-dessous  de  son  portrait,  un  plaisant  écrivait  ces 
mots  :  qui  voudra  («  l'aura  qui  voudra  »).  Napoléon,  outré,  finit 
par  faire  dire  à  Regnaud  que  sa  femme  se  conduisait  de  la 
manière  la  plus  inconvenante,  que  son  boudoir  était  le  scandale 
de  Paris,  que.  si  elle  continuait  à  se  comporter  de  la  sorte,  il  lui 
donnerait  une  marque  publique  de  désapprobalion. 


66  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Le  Long,  de  Marseille,  cheveux  blonds,  dents 
avancées;  jeune,  joli  sourire; 

Madame  Berthier,  de  Versailles,  assez  bien,  ai- 
mable, bonne  enfant  (1); 

Mademoiselle  d'Aiguillon,  sa  sœur,  sur  laquelle 
la  chronique  s'exerce  souvent,  jeune  et  bien 
faite  (2); 

Madame  Lamotte; 

(1)  C'est  évidemment,  non  la  femme  de  Côsar  Berthier,  Louise- 
Tiiérèse-Augustine  Dcsbance  d'Aiguillon  (que  César  Berthier 
épousa  en  1792  et  qui  mourut  en  1848),  mais  la  femme  de  Léo- 
po!d  Berthier,  Joséphine-Jeanne-Marguerite  Desbance  d'Aiguil- 
lon, née  à  Versailles  le  25  décembre  1771.  Son  père,  Desbance 
d'Aiguillon,  gendarme  de  la  garde,  était  maître  d'hôtel  de  la 
comtesse  d'Artois,  et  sa  mère,  Catherine-Gillette  Bourdin,  femme 
de  chambre  de  Madame  Victoire  de  France.  On  sait  que  la  femme 
de  Léopold  Berthier  divorça  pour  épouser  le  5  décembre  1803,  à 
Duravel,  dans  le  Lot,  le  général  Lasalle,  alors  colonel  du 
10«  hussards.  Ajoutons  que  les  demoiselles  d'Aiguillon  avaient 
un  frère,  Stanislas-Louis  (1767-1829),  qui  fut  adjoint  d'un  des 
Berthier  et  chef  d'escadron. 

(2)  Cette  troisième  demoiselle  d'Aiguillon,  Marie-Adélaïde 
Desbance  d'Aiguillon,  devait  épouser  bientôt  un  personnage 
assez  remarquable,  Brémond.  Né  à  Grenoble  en  1773,  élu  capi- 
taine au  2'=  bataillon  des  Alpes-Maritimes  en  1793,  nommé  par 
Bonaparte  en  1797  sur  le  champ  de  bataille  de  Rivoli  adjudant- 
général  chef  de  bataillon,  promu  en  1798  adjudant  général  chef 
do  brigade,  exerçant  alors  dans  la  République  romaine  les  triples 
fondions  de  minisire  de  la  guerre,  de  la  marine  et  des  affaires 
étrangères,  puis,  grâce  à  Ale.xandre  Berlhicr,  devenant  en  1800 
secrétaire  général  du  département  de  la  guerre,  Brémond  fut 
sous-inspecteur  aux  revues  de  1800  à  1815,  inspecteur  aux  revues 
en  1815,  et  prit  sa  retraite  en  1823.  Mais  sa  femme  l'avait  depuis 
longtemps  quitté  pour  s'unir  à  Élie  Audeval,  commissaire  des 
guerres  et  cousin  des  demoiselles  Fernig. 


MILAN  67 

Madame  Leckrc,  née  sœur  du  général  Buona- 
parte,  très  belle  femme; 

Madame  Biionaparte  (1). 

Les  Italiennes  dont  la  beauté  est  célèbre  sont  : 

Madame  Lamberti,  femme  magnifique,  autrefois 
maîtresse  de  l'empereur,  mais  dégradée  par  le 
vice  et  la  débauche  (2)  ; 

Madame  Riiga,  jeune,  jolie;  femme  d'un  avocat; 
comme  toutes  les  Milanaises,  aimant  les  plaisirs, 
en  ayant  éprouvé  le  venin  ;  amie  du  général 
Murât  (3)  ; 

Madame  Fîscon^/,  grande,  belle  ;  son  mari  ambas- 
sadeur en  France;  le  général  Berthier  très  bien 
avec  elle  (4)  ; 


(1)  Voir,  sur  Mme  Leclerc  et  Mme  Bonaparte  à  Milan,  les  livres 
de  Frédéric  Masson  :  Napoléon  et  sa  famille,  I,  148-163  et  183- 
18'J;  Joiéphine  répudiée,  8-17. 

(2)  «  Elle  avait,  dit  Stendhal,  été  distinguée  par  l'empereur 
Joseph  II;  quoique  d'un  certain  i1go,  elle  offrait  encore  le  modèle 
des  grâces  les  plus  séduisantes  et  pouvait  rivaliser,  en  ce  genre, 
avec  Mme  Bonaparte  elle-même.  »  (Vie  de  Napoléon,  140,  et 
Journal,  397.)  [Jn  des  Lechi  lui  présente  Beyle  en  1811. 

(3)  Madame  Ruga  a  été  citée  par  Stendhal  (Vie  de  Napoléon, 
139-140).  Appiani  l'avait  peinte  en  Diane  entrant  au  bain.  Son 
mari,  Sigisinond  Ruga,  avocat  à  Milan,  fut  juge  du  tribunal 
d'appel  en  1797,  et  membre,  après  Marengo,  de  la  commission 
du  gouvernement  (avec  Arauco,  Birago,  Melzi,  Paradisi,  Vis- 
conti,  Aldini,  Bargnani  et  Somniariva),  puis  du  comité  triumvi- 
ral  (avec  Visconti  et  Sommariva),  puis  membre  de  la  consulte 
de  Lyon. 

(4)  Le  manpiia  Franfespo  Visconti,  né  en   1760.  un  des  cory- 


68  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Madame  Roze,  femme  d'un  officier  au  service  de 
France,  très  jolie,  coquette,  se  trouvant  souvent 
près  de  la  promenade  pour  s'y  faire  voir  et  devant 
les  passants  (1). 

Le  général  Leclerc,  adjudant-général  du  général 
Moreau,  passé  à  l'armée  d'Italie  ;  petit,  mince, 
maigre,  la  figure  un  peu  tournée,  doux,  honnête, 
a  épousé  la  sœur  du  général  Buonaparte  (2); 

phées  du  club  de  Milan,  un  des  membres  de  la  municipalité 
installée  par  les  Français,  alors  ambassadeur  de  la  République 
cisalpine  à  Paris,  membre,  après  Marengo,  de  la  commission  de 
gouvernement,  puis  dii  comité  triumviral,  mort  en  J808.  Sa 
femme,  Giuseppina,  fille  d'Ambroise  Carcano  et  veuve  de  Jean 
Sopransi,  ne  quittait  pas  à  cette  époque  Mme  Bonaparte.  Tous 
les  contemporains  vantent  la  beauté  de  sa  taille  et  de  son 
visage,  mais  elle  avait  les  bras  inégaux;  et  plus  tard,  bien  qu'elle 
se  fît  lacer  à  tour  de  bras  le  corps  et  les  cuisses,  elle  devint  si 
grosse  qu'au  whist  elle  avait  besoin  d'un  pupitre  pour  ranger 
ses  cartes.  Berthier  l'aima  jusqu'au  bout  et  lui  constitua,  en  1814, 
une  rente  viagère  de  quarante  mille  livres.  Le  portrait  de  cette 
femme,  qu'on  a  justement  nommée  la  bêtise  de  Berthier.  a  été 
fait  par  Gérard,  et  il  est  aujourd'hui  au  Musée  du  Louvre. 

(1)  Desaix  a  écrit  madame  Rose,  femme  d'un  officier  albanais, 
puis  il  a  barré  le  mot  albanais.  C'est  évidemment  la  femme  de 
l'adjudant-général  Nicolas  Roze,  chef  d'état-major  de  Gentili  et 
de  Chabot  à  Corfou,  qui  eut  trop  de  confiance  dans  Ali-Pacha. 
Mais  ce  n'était  pas  sa  femme  légitime,  puisque  Roze  épouse 
l'année  suivante  une  jeune  Grecque  de  Janina,  Zoïtza  aux  yeux 
noirs,  et  annonce  au  Directoire  ce  mariage  qui  «  resserre  son 
amitié  avec  Ali-Pacha  et  attache  ce  prince  à  nos  intérêts.  » 
(Carnet  de  la  sabretache,  année  1900,  p.  396.)  Cf.  sur  la  destinée 
de  ce  Roze,  outre  l'article  cité,  le  livre  d'A.  Chuqdet,  la  Légion 
germanique,  246  et  332. 

(2)  Victoire-Emmanuel  Leclerc   (1772-1802),    médiocre    selon 


MILAN  69 


Andréossy,  grand,  gros,  marqué  de  petite  vé- 
role (i). 

J'ai  vu  Serurier,  grand,  cinquante-cinq  ans,  des 
environs  de  Soissons,  ancien  lieutenant-colonel, 


Marmont  et  Thiébault,  officier  du  premier  mérite  suivant  Napo- 
léon, d'abord  lieutenant  au  2"  de  Seine-et-Oise,  aide  de  camp  de 
La  Poype  et  son  chef  d'état-major  devant  Toulon,  employé  à 
l'armée  des  Ardennes,  puis  à  celle  des  Alpes  comme  adjudant- 
général  chef  de  brigade,  commandant  à  Marseille,  appelé  en 
Italie  par  Bonaparte  et,  de  même  que  Murât,  très  employé.  Le 
général  en  chef  l'envoie  à  la  fin  de  juin  1796  à  Coire  et  dans  le 
pays  des  Grisons,  et  il  dit  à  ce  propos  que  Leclerc  «  joint  à 
beaucoup  de  conduite  un  pur  patriotisme  »  ;  il  l'envoie  à  Casti- 
glione,  à  la  tête  de  la  5«  demi-brigade,  secourir  la  4«  ;  il  l'envoie, 
après  Roveredo,  à  la  poursuite  des  vaincus;  il  l'envoie  culbuter 
l'ennemi  qui  s'oppose  au  passage  de  la  Piave,  et,  en  avril,  c'est 
Leclerc  qui  porte  à  Paris  des  dépêches  sur  la  situation  de  l'ar- 
mée et  les  préliminaires  de  Léoben.  Nommé  général  de  brigade  le 
6  mai,  il  épouse  le  20  à  Mombello  Pauline  Bonaparte,  et  il  sera 
général  de  division  en  1790  et  général  en  chef  de  l'armée  de 
Saint-Domingue  en  1801.  Son  portrait  physique,  tel  que  le  trace 
Desaix,  rappelle  les  mots  de  Thiébault  qui  nomme  Leclerc  le 
blond  Bonaparte;  il  ressemblait,  dit  Thiébault,  à  la  couleur  do 
ses  cheveux  près,  de  figure,  de  taille,  de  maigreur  et  de  tour- 
nure, à  Bonaparte;  et,  pour  rendre  l'identilé  entière,  il  copiait  ses 
poses,  manières  et  gestes. 

(1)  Andréossy,  qui  fut  général  de  division,  ambassadeur  et  pair 
de  France,  était  alors  chef  de  brigade  d'artillerie  et  directeur  de 
l'équipage  des  ponts;  il  avait  armé  les  bàtinieuts  de  guerre  qui 
protégeaient  la  navigation  du  lac  de  Garde;  il  s'était  «  comblé 
de  gloire  »  à  Arcole;  au  passage  de  llsonzo,  lorsque  Bonaparte 
lui  demandait  si  la  rivière  était  guéable,  il  se  jetait  dans  l'eau,  à 
la  vue  des  ennemis,  pour  la  sonder.  Le  général  en  chef  le  nom- 
mait «  un  oflicierdu  plus  grand  mérite,  distingué  par  ses  talents  et 
ses  connaissances  étendues  »,  et  lui  avait,  en  mars  1797,  donné 
une  gratification  do  10,000  francs. 


70  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

probe,  intègre,  estimable  sous  tous  les  rapports, 
passant  pour  aristocrate,  mais  soutenu  par  le 
général  Buonaparte  qui  l'estime  (1). 

Bernadotte,  jeune,  plein  de  feu,  de  vigueur,  de 
belles  passions,  de  caractère  surtout,  très  esti- 
mable; il  n'est  pas  aimé  parce  qu'il  passe  pour 
enragé  ;  ses  troupes  les  mieux  tenues  de  l'armée  (2)  ; 


(1)  Serurier  était  né  à  Laon  en  1742,  et  il  avait  été  lieutonant- 
colonel  du  régiment  de  Médoc;  il  fut  souvent  accusé  d'aristocra- 
tie. (Cf.  Louis  TuETEV,  le  Maréchal  Serurier,  66-71.)  Mais, 
comme  dit  Desaix,  Bonaparte  l'estimait  et  le  soutenait.  Si  le 
général  en  ciief  lui  reprochait  de  ne  rien  prendre  sur  lui  et  de 
n'avoir  pas  assez  bonne  opinion  de  ses  troupes,  «  la  réputation 
militaire  de  Serurier,  écrivait-il,  est  établie,  et  nous  lui  devons, 
entre  autres  choses,  le  gain  de  la  bataille  de  Mondovi.  Il  est 
aussi  attaché  à  la  République  qu'à  l'honneur;  il  a  déployé 
autant  de  talents  que  de  bravoure  et  de  civisme;  sévère  pour 
lui-même,  il  l'est  quelquefois  pour  les  autres  ;  il  dédaigne  l'in- 
trigue et  les  intrigants,  ce  qui  lui  fait  des  ennemis  parmi  ces 
hommes  qui  sont  toujours  prêts  à.  accuser  d'incivisme  ceux  qui 
veulent  que  l'on  soit  soumis  aux  lois  et  aux  ordres  de  ses 
supérieurs.  »  Bonaparte  lui  donna  le  commandement  des  troupes 
qui  formaient  le  blocus  de  Mantoue  et  de  tout  le  Mantouan.  11 
l'envoya  porter  au  Directoire  les  drapeaux  conquis,  et  dans 
cette  cérémonie,  qui  eut  lieu  le  28  juin  1797,  Serurier  assura 
que  l'armée  saurait  maintenir  le  bon  ordre,  si  elle  rentrait  en 
France,  et  qu'elle  défendrait  jusqu'à  la  mort  la  constitution  de 
l'an  III.  11  revenait  de  Paris  lorsque  Desaix  le  vit  :  «  Le  général 
Serurier  vient  d'arriver,  mandait  Bonaparte;  il  est  indigné  du 
royalisme  qui  agite  l'intérieur.  »  (Cf.  le  jugement  de  Marmont  : 
«  Lieutenant-colonel  de  Médoc...  Sa  taille  était  haute...  Aimant  le 
bien,  probe,  désintéressé,  il  avait  des  opinions  opposées  à  la 
Révolution...  Respecté  et  estimé.  ») 

(2)  Bonaparte  allait  l'envoyer,  comme  et  ajjrès  Serurier,  porter 
à  Paris  des  drapeaux  autrichiens,  et  il  louait  alors  cet  excellent 


MILAN  71 

Murât,  grand  jeune  homme  du  Midi,  sortant 
du  21'  chasseurs  à  cheval;  très  employé  par  le 
gênerai;  pris  à  Brescia;  aimant  Mme  Ruga;  ayant 
une  inclination  prononcée  à  Brescia;  brave, 
employé  souvent  aux  avant-gardes,  distingué  (1); 

Gianni,  petit  bossu,  railleur  né  par  la  nature, 
poète  plein  de  moyens,  passe  pour  le  plus  habile 
de  ritalie  ;  je  l'ai  vu  à  un  souper  à  la  cassinc  des 
Pommes  (2)  ; 

Lannes,  extrêmement  brave  des  braves,  jeune, 

général,  «  un  tics  officiers  les  plus  essentiels  à  la  gloire  de  l'ar- 
mée d'Italie,  un  des  amis  les  plus  solides  de  la  République,  inca- 
pable par  principes  comme  par  caractère  de  capituler  avec  les 
ennemis  de  la  lihcrlé  pas  plus  qu'avec  l'iionneur.  » 

(1)  Murât,  né  à  la  Bastide-Fortunière,  dans  le  haut  Quercy.en 
1767,  avait  alors  trente  aus;  il  était  chef  d'escadron  au  21»  chas- 
seurs lorsque,  au  13  vendémiaire,  il  amena  à  Bonaparte  l'artillerie 
du  camp  des  Sablons.  Colonel  et  aide  do  camp  de  Bonaparte, 
général  de  brigade  le  10  mai  1796,  il  s'était  fait  prendre  le 
30  juillet  à  Brescia.  Mais  il  fut,  comme  dit  Desaix,  très  employé. 
Bonaparte  lui  donnait  des  missions,  k  Fossano,  à  Gènes;  il 
l'envoyait  cominaiider  l'avant-garde  de  la  colonne  Vaubois,  la 
colonne  de  droite  de  Serurier,  la  colonne  mobile  qui  châtiait 
Casal-Maggiore,  et,  après  avoir  poursuivi  les  vaincus  de  Rove- 
redo  et  de  Bassano,  c'était  Murât  qui  menait  l'avant-garde  de  la 
division  Bernadotte  et  qui  allait  surveiller  les  frontières  de  la 
Valteline. 

(2)  Dosai.x  a  écrit  Jani  :  il  s'.igit  évidemment  de  Francesco 
Gianni,  l'ancien  taillcui-,  l'improvisateur  que  Rome  et  Gènes 
applaudirent.  Il  s'était  échappé  de  Rome  après  le  meurtre  de 
Bassville,  et  Monli,  alors  son  grand  ami,  plus  tard  son  mortel 
ennemi,  le  fit  nommer  secrétaire  du  ministère  des  affaires 
étrangères  de  Cisalpine,  puis  commissaire  en  Emilie.  11  était  né 
à  Ronjc  en  1759  et  mourut  à  Paris  en  1822. 


72     JOURNAL   DE   VOYAGE   DU  GÉNÉRAL   DESAIX 

jolie  tournure,  bien  fait,  figure  pas  très  reve- 
nante, criblé  de  blessures,  élégant,  de  beaux  che- 
vaux, de  belles  voitures,  la  plus  belle  d'Italie; 
marié.  A  été  à  Rome  :  le  pape  lui  tendant  la 
main  pour  la  baiser,  Lannes  la  prit  et  la  serra 
fortement  (1); 

L'adjudant  général  Boyer,  joli  jeune  homme, 
agréable  tournure,  vif;  aide  de  camp  du  général 
Schérer;  employé  à  la  cavalerie  (2); 

(1)  Desaix  écrit  «  Lasne  ».  Il  était  alors  général  de  brigade. 
Bonaparte  disait  de  lui  qu'à  Arcole,  son  courage,  son  dévoue- 
ment avaient  été  .sans  exemple;  Lannes,  «  aussi  brave  qu'in- 
telligent, »  avait  le  premier  mis  le  pied  sur  l'autre  rive  du  Pô, 
vis-fi-vis  Plaisance;  il  avait  ùlé  chargé  de  la  sûreté  du  quartier 
général;  il  avait  châtié  la  révolte  de  Binasco  et  des  Befs  impé- 
riaux, commandé  l'infanterie  de  l'avant-garde  de  la  colonne 
Vaubois  ;  il  avait,  à  la  journée  de  Bassano,  enlevé  de  sa  main 
deux  drapeaux;  aussi  Bonaparte  donnait-il  à  Lannes  le  drapeau 
qu'il  recevait  du  Corps  législatif  en  mémoire  d'Arcole.  Lannes 
avait  épousé  en  mars  1795  la  fille  d'un  banquier  de  Perpignan, 
Paulette  Méric,  de  laquelle  il  fut  divorcé  au  mois  d'août  1800. 
Mais  a-t-il  vraiment  serré  la  main  du  pape  au  lieu  de  la  baiser? 
Il  était  venu  à  Rome  en  mars  1797  avec  Fiorella,  Victor  et  autres 
officiers,  et  Cacault,  notre  envoyé,  les  présenta  au  pape  :  «Cela, 
écrit  Cacault,  s'est  passé  à  merveille;  ils  ojit  assisté  à  la  céré- 
monie du  mercredi  des  Cendres;  ils  ont  eu  le  maintien  le  plus 
noble  et  le  plus  honnête;  ils  se  sont  mis  à  genoux  pendant 
l'élévation,  mais  ils  n'ont  fait  chez  le  pape  aucun  mouvement 
pour  baiser  les  pieds  et  le  pape  les  a  reçus  debout  comme  tous 
les  souverains  reçoivent.  »  (Du  ïeil,  Rome,  Naples  et  le  Direc- 
toire, 479.) 

(2)  Landrieux  dit  de  même  (Além.,  I,28t)  :  «  Boyer  a  l'air  aussi 
brave  garçon  qu'il  est  gentil  de  figure.  »  Henri-Jacques-Jean 
Boyer,  né  à  Sarlat  en  1767,  chef  du  6»  bataillon  des  Côtes,  puis 


MILAN  73 

L'adjudant-général  Berthier,  frère  du  général, 
petit,  bien  fait,  honnête  (1)  ; 

Le  chef  des  ingénieurs  géographes  Berthier, 
grand,  froid,  figure  longue,  noire,  parlant  peu, 
marié  (2)  ; 


adjudant-général  en  1793,  devint  général  de  brigade  en  1803, 
baron  en  1810,  et  mourut  en  1828.  Il  commandait  à  Dego  une 
des  trois  colonnes  de  la  division  Laliarpe;  il  avait  été  chef  d'état- 
major  de  la  division  Laharpe,  puis  de  la  division  Guieu,  et, 
le  4  octobre  1797,  Bonaparte  l'avait  nommé  chef  d'état-major  de 
toute  la  cavalerie  sous  les  ordres  de  Kilmaine.  Il  était  ainsi 
apprécié  par  Clarke  :  «  Instruction  superficielle;  brave;  a 
quelques  talents.  » 

(1)  César  Berthier,  dit  Berluy-Berthier  (1765-1819),  officier 
d'infanterie  avant  la  Révolution,  adjudant-général  et  chef  du 
bureau  topographique  à  l'armée  de  Sarabre-et-Meuse,  envoyé  à 
l'état-major  de  l'armée  d'Italie  parce  qu'«  il  a  des  talents  comme 
ingénieur  historiogiaplie  ->  et  qu'il  «  pourra  enrichir  nos  collec- 
tions topographiques  du  relevé  des  points  les  plus  intéressants 
du  théâtre  de  la  guerre  (lettre  de  Reubell  à  'Bonaparte),  charge 
le  6  octobre  1797  de  maintenir  toujours  en  bon  état  la  seule 
route  de  l'armée  française  (de  Milan  à  Palmanova  par  Mantoue, 
l'orto-Legnago  et  Trévise),  chef  de  l'état-major  de  la  cavalerie 
à  l'armée  de  réserve  en  1800,  inspecteur  aux  revues  à  la  fin  de 
1801,  général  de  brigade  en  1802  et  de  division  en  1806,  comte 
de  l'Empire  en  1810,  gouverneur  du  Piémont,  puis  de  la  Corse, 
inspecteur  général  d'infanterie.  «  Combien  de  Laridons,  disait 
Courier,  passent  pour  des  Césars,  sans  parler  de  César  Berthier  t  -> 

(2)  Léopold  Berthier  (1770-1807),  chef  de  bataillon  en  l'an  II, 
adjudant-général  en  l'an  111,  commandant  à  l'armée  d'Italie  la 
brigade  des  ingénieurs-géographes,  général  de  brigade  en  1799 
et  de  division  en  1805,  chef  d'étal-major  à  l'armée  de  Naples,  a 
l'arjnée  de  Hanovre,  au  1"  corps  de  la  Grande  Armée,  tout  cela, 
(lit  Thiébault,  bien  qu'il  eût  peu  de  style  et  d'orthographe,  et 
<lu'on  ne  puisse  lui  attribuer,  comme  à  son  frère  César,  aucun 
fait  d'armes. 


74  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

BertMer,  petit,  gros,  rit  toujours,  très  affairé; 
amoureux  de  Mme  Visconti  (1)  ; 

Général  Chevalier^  pauvre  homme,  peu  de  tour- 
nure et  de  moyens,  employé  dans  une  place  (2); 

Général  Valette,  suspendu  à  Castiglione,  fait  pri- 
sonnier en  Tyrol;  âgé  de  quarante-cinq  ans;  front 
découvert,  figure  longue,  yeux  noirs^  petits;  teint 
sanguin  ;  nez  gros  (3)  ; 

(1)  C'est  le  chef  d'état-major  de  Bonaparte,  Alexandre  Berthier, 
celui  que  le  général  appelle  alors  l'infatigable  Berthier  et  dont  il 
disait  :  «  Talents,  activité,  courage,  caractère,  tout  pour  lui; 
il  est  une  des  colonnes  de  la  République;  pas  une  victoire 
de  Tarmée  d'Italie  à  laquelle  il  n'ait  contribué.  >■>  Cf.  le  juge- 
ment de  Marmont  :  «  D'une  activité  prodigieuse,  passant  les 
jours  à  cheval  et  les  nuits  à  écrire;  »  celui  de  Miot  (Mém., 
I,  194)  :  «  Il  remplissait  ses  fonctions  de  chef  d'état-niajor 
avec  une  merveilleuse  activité,  genre  de  talent  dans  lequel  per- 
sonne ne  lui  était  supérieur  »;  celui  de  Thiébault  (Mém.,  II,  7)  : 
«  Dans  la  force  de  l'âge,  il  avait  une  activité  que  soutenait  chez 
lui  l'avantage  d'un  tempérament  infatigable.  » 

(2)  Jacques-François  Chevalier,  né  le  6  octobre  1740  à  Paris, 
entré  en  17oo  aux  gardes-franoaises  où  il  était  premier  sergent 
des  grenadiers  en  1778,  admis  en  1782  à  l'hôtel  des  Invalides  où 
il  devint  capitaine  en  1787,  élu  chef  de  la  32»  division  de  gendar- 
merie nationale  en  1792,  général  de  brigade  le  5  mai  1794,  des- 
titué le  14  août  suivant,  remis  en  activité  et  conflrmé  le 
3  novembre  1795,  pour  avoir  défendu  la  Convention  aux  jour- 
nées de  vendémiaire,  envoyé  à  l'armée  des  Alpes,  puis  à  celle 
d'Italie  où  Bonaparte  lui  donne  le  commandement  d'Osoppo, 
réformé  en  septembre  1798,  retraité  en  août  1801,  mort  en  avril 
1814. 

(3)  Antoine-Joseph-Marie  Valette  (Desaix  l'appelle  à  tort  Lava- 
lette),  né  le  26  janvier  1748  à  Valence,  dans  la  Drôme,  sous-lieu- 
tenant au  régiment  de  Boulonnais  en  1766,  lieutenant  en  1776, 
capitaine  en  second  (1783),  capitaine  commandant  (1789),  udju- 


MILAN  75 


Général  Rey,  extrêmement  gros  et  gras,  figure 
ronde,  pas  de  dents,  front  découvert  (1); 

Lespinasse,  général  de  division,  vieillard  esti- 
mable, grand,  figure  ridée  (2); 


dant-général  chef  de  brigade  (1793),  général  de  brigade  provi- 
soire (23  septembre  1793),  confirme  dans  ce  grade  (6  no- 
vembre 1794),  fut  suspendu  par  Bonaparte  après  Castiglione. 
Mais  il  se  justifia;  il  démontra  que  Bonaparte  lavait  condamné 
«  sur  de  faux  rapports  et  par  un  mouvement  irréfléchi,  sans 
lavoir  entendu  «.  Bonaparte  envoya  Valette  dans  la  division 
Vaubois,  chargée  de  défendre  Trente  et  Roveredo;  fait  prisonnier 
au  combat  de  Rivoli  et  revenu  à  l'armée,  Valette  reçut  le  com- 
mandement du  Bolonais  et  du  Ferrarais,  et,  en  1798,  il  était,  à 
Pérousc,  à  la.têle  d'une  des  divisions  de  l'armée  de  Rome.  Mais, 
le  3  juin  1798  il  fut  réformé  par  arrêté  du  Directoire,  et,  le 
22  mai  1799,  autorisé  à  prendre  sa  retraite.  De  nouveau  il  pro- 
testa. Il  fut  remis  en  activité  (30  juillet  1799)  et,  depuis,  toujours 
employé,  d'abord  à  l'armée  des  Alpes,  ensuite  dans  les  déparle- 
ments, Drômc,  Ain,  Doubs.  Retraité  le  21  lévrier  1815,  Valette 
mourut  le  21  juillet  1823. 

(1)  Gabriel- Venance  Rey,  né  à  Milhau  en  1763,  entré  à  Royal- 
Cavalerie  en  1783,  adjudant-major  en  1792,  général  provisoire, 
puis  général  de  division  en  1793,  employé  à  l'armée  d'Italie  en 
juillet  1796  et  à  l'armée  de  Naples  en  septembre  1798,  comman- 
dant supérieur  des  légions  italiennes  en  1800,  retraité  en  1803, 
rappelé  en  1809  pour  commander  les  gardes  nationales  à  Anvers, 
cl  en  1814  et  en  1816  pour  commander  la  Haute-Loire  et  la 
19'  division  militaire,  retraité  do  nouveau  en  1826,  réintégre  en 
1830  et  retraité  pour  la  troisième  lois  en  1832,  mort  à  Bourg-lez- 
Valence  en  1836. 

(2;  Lespina.sse,  a  dit  Napoléon,  était  un  vieil  officier,  brave  de 
sa  personne  et  fort  zélé.  (C'est  aussi  le  jugement  de  Clarke  : 
«  très  brave  i.oramc,  zélé  ».)  Né  à  i*ouilly-sur-Loire,  dans  la 
Nièvre,  en  1736,  Augustin  de  Lespinasse,  successivement  lieule- 
uant  d'artilleiie  (1763),  capitaine  (1777),  major  (1788),  lieute- 
nant-colonel  (1791),  chef  de  brigade  (1793),  suspendu  comme 


76  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Aides  de  camp  :  Leturcq,  du  5'  dragons,  quartier- 
maître,  figure  grêlée,  assez  grand,  roux;  bon 
enfant,  obligeant  (1)  ; 

Dutaillis,  chef  de  bataillon,  bon  enfant,  très  obli- 
geant, a  été  assez  maltraité  dans  la  Révolution,  a 
servi  dans  les  chasseurs  formés  des  gardes-fran- 
çaises (2); 

Bruyère,  attaché  au  7'  hussards,  fils  du  chirur- 


noble,  général  de  division  (1794),  mis  à  la  retraite,  réintégré 
comme  général  de  brigade  en  mai  1796  et  commandant  de  l'ar- 
tillerie à  l'armée  d'Italie,  de  nouveau  divisionnaire  (1797),  séna- 
teur (1799),  comte  de  TEmpire  (1808),  pair  de  France  (1814), 
mourut  à  Paris  en  1816. 

(1)  Leturcq  (François-Charles-Michel),  né  à  Boynes,  dans  le 
Loiret,  le  10  février  1769,  dragon  au  5«  régiment  en  1789,  sous- 
lieutenant  en  1792,  lieutenant  en  1793,  nommé  par  Bonaparte 
capitaine  (31  octobre  1796)  et  chef  d'escadron  (24  juin  1797);  il 
était  depuis  le  mois  d'août  1796  aide  de  camp  de  Berthier,  qui 
disait  de  lui  qu'il  avait  toujours  montré  intelligence,  courage  et 
sang-froid;  il  avait  été  fait  adjudant-général  provisoire  lorsqu'il 
fut  tué  à  Aboukir  le  25  juillet  1799. 

(2)  Ramond  du  Bosc-Dutaillis  (1760-1831)  avait,  |en  effet,  servi 
au  14^  bataillon  d'infanterie  légère  qui  fut  formé  des  gardes- 
françaises,  et  il  avait  été,  comme  noble,  exclu  do  l'armée.  Mais 
Berthier  le  fit  son  aide  de  camp  au  mois  de  germinal  an  III,  et, 
après  Castiglione,  ce  fut  Dutaillis  qui  alla  porter  à  Paris  les  dra- 
peaux pris  à  lennemi.  Marmont,  blessé  de  ce  choix  qui 
aurait  dû  tomber  sur  lui,  qualifie,  à  cette  occasion,  Dutaillis 
d'officier  «  extrêmement  médiocre  et  passant  pour  peu  brave  ». 
Pourtant,  Dutaillis,  qui  devint  général  de  brigade  en  1803  et  de 
division  en  1807,  se  signala  par  son  intrépidité  à  Rivoli,  à 
Arcole,  à  Marengo.  Il  eut  le  bras  droit  emporté  dans  la  campagne 
de  Prusse,  On  sait  que  la  défense  de  Torgau,  en  1813,  est  son 
titre  le  plus  glorieux. 


MILAN  77 

gien  en  chef  de  l'armée,  petit,  noir  de  figure,  l'air 
fier  et  dédaigneux  (1); 

JiiUien,  aide  de  camp  du  général  Saint-Hilaire, 
joli  garçon,  bon  ton,  teint  basané  (2)  ; 

Colbert,  gros  garçon,  aide  de  camp  de  Murât; 

(1)  Jean-Pierre-Joseph  Bruguière,  dit  Bruyère,  né  à  Sommières, 
dans  le  Gard,  en  1771,  chasseur  à  la  15"  demi-brigade  légère  en 
1794,  sous-lieutenant  en  1795,  lieutenant  en  1796,  aide  de  camp 
de  Berthier  le  8  mars  1797,  capitaine  au  7«  bis  de  hussards  le 
7  août  1797,  chef  d'escadron  en  1802,  major  en  1803,  colonel  en 
1805,  général  de  brigade  en  1806,  baron  de  l'Empire  en  1808, 
général  de  division  en  1809,  eut  les  deux  cuisses  emportées  au 
combat  de  Reichenbach  et  mourut  de  ses  blessures,  le  5  juin 
1813,  à  Gurlitz.  Ce  fut  lui  qui,  le  14  juin  1800,  porta  à  Desaix 
l'ordre  d'accourir  sur  le  champ  de  bataille  de  Marengo.  Il  fut,  a 
dit  Thiébault,  le  fidèle  de  Berthier  et  le  plus  acharné  de  ses  séides. 
Quant  à  son  père,  Jean-Justin  Bruguière,  né  en  1744  et  mort  en 
1804  à  Sommières,  élève  à  l'hôpital  de  Montpellier,  aide-major  en 
Corse  (1778),  cliirurgien-major  de  régiment  (1775),  chirurgien- 
major  en  chef  (1785),  il  était  chirurgien  en  chef  de  l'armée  d'Italie 
depuis  1795  et  prit  sa  retraite  en  1801.  Cf.  sur  tous  deux  les 
Mémoires  de  Desgeucttes,  II,  285,  465,  471. 

(2)  Thomas-Prospcr  JuUien,  né  en  1773  à  La  Palud,  dans  le 
Vaucluse,  lieutenant  au  35«  ou  régiment  d'Aquitaine  en  1792  et 
capitaine  en  1795,  adjoint  à  l'adjudant-général  Saint-Hilaire 
(1794)  et  aide  de  camp  de  Saint-IIilaire  (devenu  général)  en  1797 
après  s'être  particulièrement  distingué  au  passage  des  gorges 
de  la  Brenta,  envoyé  à  Rome  avec  Marmont  et  Charles  pour 
imprimer  dans  l'esprit  du  pape  et  des  Romains  l'idée  la  plus 
avantageuse  de  l'armée  française,  aide  de  camp  de  Bonaparte 
en  1798,  tué  la  même  année  par  des  Arabes  sur  la  route  du 
Caire  à  Rosette.  Il  avait  deux  frères,  l'un,  Auguste,  capitaine 
d'infanterie,  qui  était  son  adjoint  et  qui  mourut  de  la  peste  à 
Alexandrie  en  1800;  l'autre,  Jullien  de  Bidon  ou  Bidon,  cama- 
rade de  Bonaparte  au  régiment  de  La  Fèro,  plus  tard  général 
de  brigade,  comte  de  l'Empire  et  préfet  du  Morbihan.  (Cf.  A.  Chu- 
yuET,  Jeuiieise  de  Napoléon,  I,  310  et  460.) 


78  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

grosse  tournure,  beau  teint,  honnête  et  très  bien 
clevc  (1). 

Dôme.  —  Je  suis  monté  à  l'église  cathédrale  appe- 
lée aussi  le  Dôme,  immense,  tout  en  marbre.  J'y  ai 
vu  une  chapelle  souterraine  très  riche,  entourée  de 
reliefs  tout  en  argent  doré,  précieux  par  la  beauté 
de  l'ouvrage  et  le  fini,  et  sentant  son  prix.  C'est  là 
où  saint  Charles  Borromée  est  placé  dans  une 
châsse  superbe.  Tout  près  de  cette  riche  chapelle, 
et  aussi  sous  terre,  en  est  une  seconde,  beau- 
coup plus  grande,  qui  sert  l'hiver  à  officier  aux 
chanoines  qui  craignent  le  froid.  L'église  est 
vaste.  Colonnes  de  marbre  énormes.  Son  portail 
n'était  pas  achevé  et  n'a  pu  jamais  l'être  par 
le  peu  d'intérêt  qu'y  prenaient  les  habitants  qui 
n'avaient  qu'un  fonds  de  24,000  francs  pour  les 
dépenses  dudit.  Vingt-quatre  ouvriers  étaient 
employés  pour  cette  somme  à  l'embellissement 

(1)  Auguste  Colbert  (1777-1809)  s'était  engagé  comme  simple 
soldat.  Il  fut  blessé  à  Saint- Jean-d'Acre,  devint  colonel  du 
10®  régiment  de  chasseurs  après  Marengo  et  général  de  brigade 
après  Austerlitz,  fit  de  belles  et  heureuses  charges  à  léna;  mais 
le  3  janvier  1809,  en  Espagne,  sur  la  route  d'Astorga,  dans  une 
reconnaissance,  il  tombait,  atteint  d'une  balle  au  front.  Lieute- 
nant et  aide  de  camp  de  Grouchy,  il  était  venu  à  l'armée  d'Italie 
au  mois  d'avril  1797  avec  des  dépêches  pour  Bonaparte,  et,  le 
2  mai,  Murât  l'avait  demandé  pour  aide  de  camp.  (Colbert-Cha- 
BAN.\is,  Traditions  et  souvenirs,  L  43-45) 


MILAN  79 

et    à    raclièvement    de   cet    ouvrage    immense. 

Je  suis  monté  au  iiaut  de  la  tour.  Tout  y  est 
en  marbre  blanc.  L'escalier  qui  est  en  marbre, 
haut  de  quatre  cents  marches,  est  commode.  Il  ne 
monte  pas  rapidement  comme  tous  ceux  des  bâti- 
ments très  élevés,  mais  très  lentement.  A  chaque 
trois  escaliers  est  une  fenêtre  et  un  palier  de  trois 
ou  quatre  pas.  A  la  fenêtre  est  gravé  le  nombre  d'es- 
caliers qu'on  a  montés.  De  distance  en  distance, 
on  trouve  des  endroits  où,  après  avoir  longtemps 
monté,  on  peut  se  reposer  en  marchant  de  plain- 
pied  et  faisant  le  tour  du  bâtiment.  Enfin  on 
arrive  :  presque  à  l'extrémité  de  la  tour,  l'escalier 
change  de  forme;  il  est  en  limaçon,  alors,  assez 
raide,  mais  pas  fatigant  pour  la  tète,  parce  qu'à 
moitié  de  sa  liauteur,  il  change  de  direction  tout 
d'un  coup;  ainsi  on  n'est  pas  exposé  à  avoir  la 
tête  tournée. 

Arrivé  au  lieu  le  plus  élevé  oij  l'on  puisse  mon- 
ter, j'ai  joui  de  deux  grands  plaisirs.  Le  premier, 
celui  d'avoir  de  l'air,  bien  agréable  quand  on 
éprouve  la  chaleur  du  plein  midi  dans  le  Milanais, 
augmentée  encore  par  la  réverbération  du  marbre 
blanc  qui  compose  l'édifice.  La  vue  de  là  est 
immense.  On  voit  toute  l'Italie;  au  nord,  les  mon- 
tagnes de  Como  et  de  Suisse,  d'une  vue  admirable. 


80  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

ne  peuvent  pas  être  bien  distinguées  avec  toutes 
les  belles  habitations  qui  se  trouvent  sur  le  dernier 
penchant.  Le  reste  de  la  plaine  est  monotone  et  ne 
paraît  qu'une  forêt  jusqu'aux  Apennins  (1). 

Citadelle  de  Milan.  — La  citadelle  est  grande,  elle 
a  six  bastions  fort  bien  revêtus;  les  murs  sont  en 
briques  ;  elle  a  des  demi-lunes  et  des  chemins  cou- 
verts, n'est  dominée  nulle  part;  les  cheminements 
pour  arriver  sont  difficiles.  Le  pays  qui  l'environne 
dans  la  campagne  est  coupé  dans  tous  les  sens.  Il 
paraît  qu'elle  a  été  construite  autour  du  château 
de  Milan,  fait  avant  l'invention  de  la  poudre.  Il 
existe  encore  et  peut  servir  de  réduit  de  capitu- 
lation; il  est  carré  et  a  quatre  tours;  deux,  du 
côté  de  la  ville,  sont  très  hautes  et  très  solides, 
construites  de  pierres  de  taille  énormes,  carrées  et 
taillées  en  tête  de  diamant.  Le  boulet  y  fait  peu 
d'effet.  Au  sommet  de  ces  tours,  on  avait  placé  du 
canon  qui  voyait  très  loin,  découvrait  bien  les  tran- 
chées et  les  incommodait  fort. 

La  citadelle  de  Milan  est  susceptible  d'une  vigou- 

(1)  Cf.,  avec  l'ascension  de  Desaix,  celle  qu'avait  faite  en  1796 
Maurice  Duviquet  (Souv.  publiés  par  Frédéric  Masso.\,  140-141), 
celle  que  Gt  en  1798  le  chef  de  brigade  Boutroue  (d'Hauterive, 
Lettres  d\in  chef  de  brigade,  43)  et  celle  que  fit  en  1806  le  sous- 
lieutenant  Boussard  d'Hauteroche  (Souieitirs,  19-21). 


MILAN  81 

reuse  résistance;  elle  en  fit  peu  et  se  rendit  aussi- 
tôt que  la  parallèle  approcha  de  la  place  (1). 

L'esplanade  qui  la  sépare  de  la  ville  est  vaste  et 
bien  découverte,  et  la  citadelle  est  aussi  forte  de 
ce  côté-là  que  des  autres;  ce  qui  est  rare,  car  d'or- 
dinaire on  les  néglige  sur  ce  point.  Dans  le  siège, 
on  avait  neutralisé  la  ville  du  côté  de  la  citadelle 
qui  y  répondait;  c'était  peu  adroit  et  c'était  s'ôter 
un  grand  moyen  de  faire  du  mal  à  son  ennemi;  une 
grande  population  comme  celle  de  Milan  devait 
obliger  à  employer  bien  des  troupes  à  la  garder  et 
à  empêcher  un  soulèvement.  Un  jour,  quatre  ou 
cinq  déserteurs  vinrent  ensemble  dans  la  ville  : 
à  leur  vue,  quelques  habitants  prennent  l'épou- 
vante, le  bruit  se  répand  de  là  partout  que  les  Autri- 
chiens sont  dans  la  ville;  il  y  eut  un  mouvement 
prodigieux  (2). 

(1)  La  citadelle  ne  s'était  pas  rendue  en  1796  après  les  premiers 
succès  des  Français,  et  elle  avait  été  bloquée  par  Dospinoy.  Dès 
que  les  Autricliiens  eurent  été  battus  sur  le  Mincio,  l'artillerie 
de  siège  approcha,  et  la  tranchée  fut  ouverte  devant  le  chùteau 
du  17  au  18  juin;  le  27,  les  batteries  se  démasquèrent  à  la  fois, 
et  leur  feu  eut  pendant  quarante-huit  lieures  une  telle  supério- 
rité que  le  gouverneur  battit  la  chamade  et  capitula  le  29,  à 
trois  lieures  du  matin.  Le  Directoire  proposait  de  démolir  la  cita- 
delle; mais  Bonaparte  jugeait,  comme  Desai.v,  qu'elle  était  capable 
de  résister,  qu'elle  pourrait  soutenir  deu.v  mois  de  siège,  donner 
ain.si,  en  cas  de  revers,  le  temps  d'évacuer  les  parcs  d'artillerie. 

(2)  Cf.,  sur  cet  épisode,  les  Mémoires  de  don  Francesco  Nava, 
40,  et  les  textes  recueillis  en  note  par  Gallavrcsi. 

6 


82  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

Bréra.  —  J'ai  été  à  Bréra.:ces\.  une  espèce  de 
collège  fort  bien  ordonné,  ou  plutôt  une  université 
bien  composée  (1).  Il  y  a  des  astronomes,  au 
nombre  de  trois,  et  tous  fameux,  hommes  esti- 
mables :  Oriani  (2),Reggio  et  Cesaris  (3).  Ils  sont 


(1)  «  Grand  et  beau  collège  qui  a  le  titre  d'Université...  L'Ob- 
servatoire est  un  des  plus  comuiodes,  des  plus  solides,  des  plus 
ingénieusement  disposés  et  des  mieux  assortis  que  je  con- 
naisse... On  a  mis  au  collège  de  Bréra  l'académie  de  peinture 
et  de  sculpture,  et  le  cabinet  de  physique.  »  (La  Lande,  Voyage 
en  Italie,  1790,  3«  édit.,  I,  303-300.)  Cf.  d'Hauterive,  Lettres  d'un 
chef  de  brigade,  43-44  :  «  L'Observatoire  est  abondamment  fourni 
d'instruments;  un  des  professeurs  nous  a  fait  voir  la  planète 
Vénus.  » 

(2)  On  connaît  la  lettre  de  Bonaparte  à  Oriani  qu'il  assure  de 
l'amour  du  peuple  français  pour  les  sciences  et  les  arts  :  «  Tous 
les  hommes  de  génie,  tous  ceux  qui  ont  obtenu  un  rang  distin- 
gué dans  la  république  des  lettres,  sont  Français,  quel  que  soit 
le  pays  qui  les  a  vus  naître.  »  11  le  vit  à  Milan,  et,  la  première 
fois,  Oriani  était  troublé,  interdit;  le  célèbre  astronome  n'avait 
pas  encore  vu  les  superbes  appartements  de  l'archiduc,  et  il  ne 
se  doutait  pas,  dit  Bonaparte,  qu'il  faisait  ainsi  l'amère  critique 
de  l'ancien  gouvernement;  il  reçut  ses  appointements  et  tous 
u  les  encouragements  nécessaires  ».  Né  à  Garegnano  en  1753, 
entré  à  l'Observatoire  de  Bréra  en  1777,  chargé  en  1786  d'une 
mission  scientiGque  à  Londres,  membre  de  l'Institut  d'Italie, 
comte,  sénateur  du  nouveau  royaume,  auteur  de  nombreux 
ouvrages  et  opuscules  sur  l'astronomie,  Oriani  mourut  à  Milan 
en  1832. 

(3)  Le  père  Francesco  Reggio  et  le  père  Angelo  Cesaris 
(Desaix  a  estropié  ce  dernier  nom  et  écrit  quelque  chose 
comme  Chieza)  étaient  jésuites.  Reggio  (né  à  Genève  en  1743, 
mort  à  Milan  en  1804)  et  Cesaris  (né  en  1749  à  Casal-Pusterlengo, 
mort  à  Milan  en  1832)  entrèrent  tous  deux  à  l'Observatoire  de 
Bréra  en  1773.  La  direction  de  l'établissement  appartenait  à 
Reggio  ;  mais  Desaix  a  raison  d'écrire  que  tous  trois  étaient  à 


MILAN  83 

à  la  tête  d'un  observatoire  très  bien  ordonné,  qu'ils 
soignent  bien  et  où  ils  font  des  observations  très 
exactes.  Ils  sont  absolument  fournis  de  tout  ce 
qu'il  leur  faut.  J'y  ai  observe  la  lune  dans  son  pre- 
mier quartier;  rien  n'était  plus  beau.  La  lune  était 
immense,  bien  claire  ;  on  distinguait  parfaitement 
les  inégalités  de  la  lune;  elle  paraissait  formée 
d'un  massif  de  l'or  le  plus  pur.  Ses  montagnes 
sont  bien  sensibles.  En  effet,  dans  la  partie  qui 
n'est  pas  éclairée,  on  distingue,  un  peu  avant, 
des  petits  points  lumineux;  ce  ne  peut  être  que 
des  montagnes  très  élevées,  qui  reçoivent  les 
rayons  du  soleil  plus  tôt  que  les  autres  terres  plus 
basses. 

Rien  n'est  agréable  comme  ces  belles  nuits  d'été 
d'Italie  :  le  ciel  toujours  serein,  l'air  frais.  Respi- 
rant du  haut  de  cet  observatoire  un  air  pur  et 
agréable,  j'y  ai  passé  des  heures  charmantes.  Deux 
femmes,  dans  le  temps  que  nous  y  étions,  chantè- 
rent parfaitement  des  airs  agréables;  j'en  fus 
pénétré,  je  ne  l'oublierai  jamais.  Et  ces  bons 
abbés,  si  honnêtes,  si  doux,  si  vertueux,  qui  nous 


la  tête  de  l'Observatoire.  «  La  direclion,  nous  dit  le  directeur 
actuel,  fut  en  réalité  entre  les  mains  des  trois  amis  et  collègues, 
Reggio,  Cesaris  et  Uriani,  toujours  unis  dans  les  plus  nobles 
intentions,  sans  iin'il  y  ei'it  marque  do  dillérence  de  grade.  » 


84  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

expliquaient  avec  un  plaisir  bien  vrai  tout  ce  qui 
était  de  leur  dépendance,  je  les  prenais  pour  des 
hommes  du  ciel,  jamais  descendus  chez  les  hommes 
corrompus,  et  qui  avaient  tous  les  agréments  de 
l'âme  et  du  cœur. 

A  Bréra,  il  y  a  un  joli  jardin  botanique,  grand, 
bien  tenu;  il  y  a  aussi  des  professeurs  de  peinture, 
dessin  et  sculpture.  Ce  n'est  point  un  couvent, 
mais  un  établissement  du  gouvernement  qui  y 
nomme  aux  emplois;  il  est  excellent. 

Couvent  des  Grâces.  —  J'ai  été  voir  au  couvent 
des  Grâces  une  peinture  à  fresque,  qui  est  un  chef- 
d'œuvre;  elle  est  de  Léonard  de  Vinci,  fameux 
peintre  très  habile;  elle  était  placée  dans  le  réfec- 
toire du  couvent  :  les  figures  en  sont  admirables. 
Mais  je  n'ai  pas  pu  bien  les  voir,  parce  qu'on  a  fait 
de  ce  couvent  un  hôpital  de  prisonniers  de  guerre 
autrichiens  et  qu'on  a  changé  toutes  les  disposi- 
tions. Au  réfectoire,  on  avait  fait  une  séparation 
à  deux  pas  de  la  peinture,  de  manière  qu'on  la 
voyait  de  très  près  et  sous  un  mauvais  jour; 
c'est  bien  dommage.  Les  peintures  sont  aussi 
un  peu  dégradées.  Les  Français  ont  emporté 
une  immense  quantité  de  tableaux  d'Italie;  c'est 
à    Paris    qu'il    faut    aller    pour    les    voir.    Les 


MILAN  85 

fresques,  ne  s'emportant  point,  sont  restées  (1). 
Cependant,  à  Pompéi  etHerculanum,  on  les  lève 
aisément  pour  les  placer  où  on  le  désire;  mais 
cela  demande  bien  du  soin  ;  j'en  ai  entendu  faire  le 
détail  par  le  citoyen  Monge. 

Bibliothèque  Ambrosienne.  —  De  là  nous  avons  été 
à  la  Bibliothèque  Ambrosienne.  Nous  eûmes,  par 
parenthèse,  un  accident  à  notre  voiture  :  une  roue 
s'en  fut,  la  cheville  étant  mal  placée,  et  nous  tom- 
bâmes sans  grand  mal.  A  Saint-Ambroise,  nous 
exerçâmes  notre  patience  :  le  moine  qui  devait  nous 
ouvrir  les  clefs,  dormait.  Enfin  il  vint  et  nous  fûmes 
peu  récompensés  de  nos  peines.  La  Bibliothèque 
Ambrosienne  n'a  rien  d'extraordinaire  ;  son  vais- 
seau n'est  pas  très  vaste;  il  est  oblong,  élevé;  point 
de  peintures.  Ce  qui  la  rendait  recommandable, 
c'étaient  quelques  manuscrits  très  anciens  de  Vir- 

(d)  Saiote-Marie-des-Grâces  ou  Le  Grazie,  église  des  domini- 
cains, fondée  par  Ludovic  Sforza.  (Cf.  le  Voyage  en  Italie  de  La 
Lande,  \,  300,  et  Milli.v,  I,  225-240,  qui  fait  une  longue  descrip- 
tion de  la  Cène.)  L'année  précédente,  Bonaparte  avait  visité  le 
lieu  et  écrit  sur  ses  genoux  un  arrêté  qui  portait  que  celte  salle 
serait  exempte  de  logements  militaires.  Au  mépris  de  cet  arrêté, 
un  nouveau  prieur  fit  de  la  salle  une  écurie;  elle  devint  ensuite 
un  grenier  à  foin;  puis  la  municipalité  la  lit  fermer.  Eu  1807,  le 
vice-roi  (le  prince  Eugène)  la  fit  «  dignement  accommoder,  et 
un  pont  fut  <levé  près  de  la  peinture,  pour  qu'on  put  facilement 
l'examioer.  » 


86  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

gile,  de  Properce,  de  Pétrarque,  et  autres  choses 
de  ce  genre  pas  très  extraordinaires.  Il  y  a  à  la 
suite  de  la  Bibliothèque  et  au  rez-de-chaussée, 
comme  elle,  quelques  curiosités  et  antiquités  assez 
intéressantes,  mais  pas  étonnantes  (1). 

Palais  archidiical.  —  J'ai  vu  aussi  le  palais  archi- 
ducal,  à  présent  palais  du  Directoire  cisalpin;  il 
est  près  du  dôme  ;  les  apparences  ne  le  feraient 
pas  prendre  pour  un  palais.  En  effet,  il  est  sans 
cour,  la  façade  n'a  rien  de  remarquable.  Mais  l'in- 
térieur des  appartements  est  magnifique.  L'archi- 
tecture est  négligée  à  l'extérieur,  mais  les  orne- 
ments sont  nombreux,  magnifiques;  les  salles  sont 
immenses,  très  élevées  et  ornées  de  tapisseries  du 
plus  grand  prix.  Il  y  en  a,  dans  plusieurs  suites 
de  pièces,  qui  représentent  tous  les  événements 
de  la  vie  de  l'enchanteresse  Médée,  qui  sont  très 
frappantes  et  d'une  grandeur  immense.  Toutes  les 
pièces  qui  forment  ce  château  sont  de  la  plus 
grande  beauté  ;  il  faut  remarquer  surtout  la  grande 
salle  d'audience,  du  plus  grand  luxe  et  du  plus 
grand  éclat. 


(1)  Pourtant  La  Lande  (Voyage  en  Italie,  I,  290)  dit  que  la 
BiblioUièque  Ambrosienne  est  la  chose  la  plus  intéressante  de 
Milan,  après  la  cathédrale. 


MILAN  87 

Théâtre  (1).  —  Le  théâtre  de  Milan  est  énorme; 
son  étendue  est  prodigieuse;  il  est  surtout  très 
élevé;  il  a  six  ou  sept  rangs  de  loges;  point  d'ain- 
pliithéàtre.  Dans  toute  l'Italie,  les  Italiens  se  sou- 
cient fort  peu  de  voir  le  spectacle  :  au  parterre,  on 
a  son  chapeau  sur  la  tête,  ce  qui  fait  que  ceux  qui 
sont  derrière  ne  voient  point  ou  voient  avec  peine. 
Toutes  les  loges  sont  séparées  par  des  planches  jus- 
qu'en haut,  de  manière  qu'on  ne  voit  pas  ses  voisins. 
Les  loges  se  ferment  avec  des  rideaux  à  volonté;  il 
y  a  aussi  d'ordinaire  une  glace,  et  chacun  éclaire 
sa  loge  à  sa  fantaisie.  Le  spectacle  n'est  pas  couru 
d'ordinaire.    On    y   donne    presque   toujours    les 

(1)  Le  théâtre  de  l>a  Scalii.  hàli  on  1776  sur  los  ruines  de 
l'église  de  la  Scala  foudée  par  Régina  Visconti,  fille  des  seigneurs 
de  la  Scaia,  souveraine  de  Vérone.  Cf.  La  La.nde,  I,  307-308. 
«  Les  loges,  dit-il,  sont  grandes  et  commodes;  dos  personnes 
qui  y  passent  le  quart  de  leur  vie  doivent  être  jalouses  de  les 
nieuliler  agréablement.  L'usage  d'y  tenir  assemblée,  d'y  rece- 
voir des  visites,  d'y  faire  la  conversation,  d'y  jouer  est  aussi 
commun  à  Milan  que  dans  le  reste  de  l'Italie.  On  prend  peu  de 
part  au  spectacle...  11  n'y  a  qu'à  Home  où  les  logos  soient  dans 
l'obscurité,  et  où  l'on  est  forcé  d'écouler  les  acteurs.  »  Voir  éga- 
lement DuvKjiîET,  Sourenirs,  142;  d'II auterivi:.  Lettres  d'un  chef 
de  briijade,  44;  Douze  ans  de  campu<jncs,  lettres  de  Louis  de 
Villiers,  140;  Doulaiit,  Mnnoires,  76  (il  a  vu  le  14  juillet  1800 
le  théâtre  tout  illuminé  à  l'intérieur,  «  ce  qui  arrive  rarement  à 
cause  de  la  di  pense  considrralilc  (jui  en  résulte  et  des  cliances 
d'incendie  »),  et  Stendlial  qiri  appelle  la  Scala  le  premier  llicàtrc 
du  monde  :  »  C'est  le  salon  de  la  villf;  il  n'y  a  de  société  que  là; 
|ia.s  une  maison  ouverte;  nous  nous  revenons  à  la  Scahi,  se  dit- 
on  pour  tous  les  gemes  d'allaircs.  » 


88     JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL   DESATX 

mêmes  opéras.  Un  mois  de  suite  le  même  ballet  et 
le  même  opéra,  c'est  assommant.  J'ai  vu  donner 
Tarare  (1)  et  le  ballet  de  Deucalion  et  Pyrrha  (2),  et 
jamais  d'autres;  ce  qui  fait  que  personne  ne  prend 
d'intérêt  à  la  pièce  et  ne  s'en  occupe.  Il  est  vrai 
que,  par  la  disposition  des  loges,  il  n'y  a  que  dans 
le  fond  qu'on  peut  voir  ;  sur  les  côtés,  on  ne  dis- 
tingue rien,  si  on  n'est  pas  les  deux  premiers. 
Encore  celui  qui  a  la  place  d'honneur  y  est-il  fort 
gêné  pour  voir  le  spectacle.  C'est  toujours  une 
dame.  Elle  est  obligée  de  se  tourner  tout  le  corps 
pourvoir;  elle  est  assise  tournant  le  dos  au  théâtre 
et  est  obligée  d'avancer  la  tête  avec  effort  pour 
pouvoir  découvrir  sur  le  théâtre,  étant  gênée  par 
la  séparation  qui  est  à  la  loge  (3). 

Le  ballet  de  Deucalion  et  Pyrrha  est  beau  ;  il  y  a 
beaucoup  de  décorations  bien  entendues.  Le  jeu 
des  machines  est  lent,  et  les  coulisses  tombent  si 


(1)  Tarare,  pièce  de  Beaumarchais,  mise  en  musique  par 
Salieri  et  donnée  pour  la  première  fois  le  8  juin  1787. 

(2)  Deucalion  et  Pyrrha,  ballet  en  un  acte,  paroles  de  Morand 
(d'après  une  comédie  de  Poulain  de  Sainte-Foix),  musique  de 
Giraud  et  Berton,  représenté  pour  la  première  fois  le  30  sep- 
tembre 1755. 

(3)  Cf.  Mme  de  Rémusat,  Mém.,  II,  139.  Son  mari  lui  décrit  en 
1805  «  la  tristesse  des  spectacles  de  Milan;  l'obscurité  des  salles 
qui  permet  à  chacun  de  s'y  rendre  sans  toilette  et  de  s'occuper 
souvent  à  toute  autre  chose,  dans  les  loges  presque  closes,  qu'à 
écouter  l'opéra;  le  peu  de  diversité  des  représentations.  » 


MILAN  89 

peu  rapidement  qu'on  s'ennuie  de  les  voir  des- 
cendre. Les  habillements  sont  beaux,  bien  faits  et 
agréables.  J'ai  remarqué  trois  jolies  danseuses. 
La  première  a  les  cheveux  très  noirs  ;  elle  est 
petite,  nerveuse  et  a  bien  de  l'expression  ;  elle  a 
fait  la  passion  de  l'adjudant-général  Franceschi  (1) 
qui,  toujours  au  spectacle,  ne  la  quitte  pas  des 
yeux.  La  deuxième,  petite,  jolie,  physionomie 
ronde,  sourire  gracieux,  protégée  par  l'archiduc  et 
son  amante,  disait-on,  est  très  agréable,  danse 
bien.  La  troisième  est  une  danseuse  des  grotes- 
ques. Nous  n'en  avons  pas  d'idée  en  France;  elle 
est  très  jolie,  figure  ronde,  beaucoup  de  couleur 
et  très  intéressante.  Ces  grotesques  étonnent  et 
amusent;  ils  paraissent  à  la  fin  des  ballets  dont  le 
jeu  d'ordinaire  est  court  pour  remplacer  ensuite 
ces  danses  continuelles,  auxquelles  on  ne  com- 
prend rien.  Les  grotesques  figurent  alors  et  font 

(i)  C'est  Jean-Baplislc  Franceschi.  Né  à  Dastia  en  1766,  quar- 
lier-maitre  au  16«  bataillon  d'infanterie  légère,  aide  de  camp 
de  Gentili,  adjudant-général  clief  de  brigade  en  1795,  chargé  en 
avril  1796  de  dresser  létat  nominatif  des  prisonniers  de  guerre 
faits  à  Dcgo,  général  do  brigade  en  1799,  chef  d'état-major  de 
Gouvion  Sainl-Cyr  à  Naples  en  I8O0,  attaché  à  l'état-major  de 
l'armée  d'Espagne  en  1808,  employé  en  Toscane  do  1809  à  1812, 
envoyé  à  la  Grande  Armée,  il  mourut  du  typhus  à  Danzig  en 
1813  "  C'est,  disait  Courier,  un  ci-devant  procureur  de  Basiia 
et  né  pour  toujours  l'être;  à  dire  vrai,  il  l'est  toujours,  et  n'a 
guère  changé  que  d'habit.  » 


90  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

assaut;  c'est  à  qui  fera  les  sauts  les  plus  hauts.  Il 
y  en  a  de  très  forts  qui  s'élèvent  à  plusieurs  pieds. 
Ils  m'ont  toujours  fait  rire.  Ce  sont  des  espèces  de 
bouffons  de  la  danse;  ils  ont  des  sauts  en  tournant 
qui  sont  très  plaisants.  Il  est  surprenant  de  voir 
dans  ce  genre  les  femmes  ne  le  céder  en  rien  aux 
hommes  et  faire  des  sauts  prodigieux. 

Dans  le  ballet  de  Deucolion,  il  paraît  une  quan- 
tité d'hommes  énorme;  il  y  a  beaucoup  d'évolu- 
tions militaires.  Mars  y  paraît  armé  de  sa  pique  et 
d'un  casque,  il  fait  faire  mille  mouvements  à  ses 
soldats.  Les  dieux  viennent  successivement  du 
ciel  apporter  aux  hommes  leur  attribut.  C'est  un 
beau  et  grand  sujet. 

Les  acteurs  ont  l'usage,  quand  on  les  applaudit, 
de  faire  un  grand  salut;  si  leur  rôle  veut  qu'ils 
sortent  de  scène,  ils  paraissent  un  instant  hors  de 
la  coulisse  pour  remercier  par  un  salut. 

La  ville.  — La  ville  de  Milan  est  immense,  son 
contour  est  prodigieux.  Il  est  très  aisé  de  le  suivre, 
vu  que  le  rempart  enferme  la  ville  en  entier  sans 
qu'il  y  ait  de  faubourg. 

Canal.  —  Son  enceinte  n'était  point  aussi  consi- 
dérable autrefois,  elle  s'arrêtait  au  canal  qui  existe 


MILAN  91 

encore  et  qui  enceint  la  ville  ;  il  est  navigable  et 
on  y  voit  beaucoup  de  bateaux.  Les  maisons  de 
l'intérieur  de  la  ville  le  bordent  immédiatement, 
de  manière  qu'il  n'y  a  point  de  quai;  mais  extérieu- 
rement ce  canal,  bâti  tout  à  neuf,  a  des  quais  assez 
larges  et  bordés  toujours  de  maisons  neuves, 
superbes  et  agréables,  presque  toutes  ornées  de 
jardins.  Tout  l'intervalle  entre  le  canal  et  le  rem- 
part est  occupé  en  grande  partie  par  des  jardins, 
en  général  peu  agréables  et  jamais  sans  ombre. 

Nombre  d'églises.  —  On  croit  dans  le  pays  que  ce 
lieu  est  malsain;  cependant,  avant  que  d'y  avoir 
toutes  les  maisons  que  le  terrain  comporte,  on  y  a 
d'avance  bàli  bien  des  églises.  Sur  les  cent  trente 
qui  se  trouvent  à  Milan,  il  y  en  a  déjà  aux  envi- 
rons de  quarante  dans  ce  quartier;  ce  qui  prouve 
que  les  modernes  aiment  autant  les  églises  que 
leurs  pères. 

liemparts.  —  La  ville  est,  comme  je  l'ai  dit,  envi- 
ronnée de  murs;  ils  forment  des  remparts  mais 
sans  parapets  et  sont  très  bas;  ils  sont  très  esca- 
ladables.  La  ville  de  Milan  étant  le  siège  du  gou- 
vernement et  se  trouvant  près  des  frontières  de  la 
nouvelle  République,  peu  grande,  mais  très  peu- 


92  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

plée,  il  a  été  formé  un  projet  de  relever  ses  rem- 
parts et  de  creuser  des  fossés  qu'on  puisse  remplir 
d'eau.  Ce  serait  très  peu  de  chose,  si  la  place  était 
petite;  mais,  avec  un  aussi  grand  développement, 
ce  serait  cher.  Il  est  vrai'qu'il  est  dur'pour  une  capi- 
tale de  se  voir  exposée  à  être  abandonnée  parce 
qu'un  parti  s'y  présente.  Un  officier  du  génie, 
venant  de  l'armée  du  Rhin,  né  à  Gray,  instruit, 
m'a  beaucoup  causé  de  cela. 

Cours.  —  Les  remparts  entre  la  porte  Orientale 
et  celle  de  Rome,  se  trouvant  les  plus  larges, 
servent  tous  les  jours,  c'est-à-dire  que  tous  ceux 
qui  ont  des  voitures  (et  le  nombre  en  est  immense 
à  Milan),  vont,  en  voiture  beaucoup  plus  ouverte 
que  les  nôtres,  y  faire  trente  ou  quarante  tours  de 
promenade  à  la  file  (1).  On  voit  souvent  quatre 

(1)  C'est  le  lieu,  dit  Millin  (F,  97),  «  où  les  Milanais  se  plaisent 
à  montrer  le  luxe  de  leurs  équipages,  ou  à  faire  preuve  de  leur 
grâce  à  monter  à  cheval,  ou  de  leur  adresse  à  conduire  trois  ou 
quatre  chevaux  attelés  à  un  élégant  phaéton.  »  On  connaît  la 
description  de  Stendhal  dans  Rome,  Naples  et  Florence  :  «  En  été, 
après  diner,  à  la  cliute  du  jour,  à  V Ave  Maria,  toutes  les  voitures 
du  pays  se  rendent  au  Bastion  de  la  porte  Rense;  elles  font  halte 
pendant  une  demi-heure  :  c'est  une  sorte  de  revue  de  la  bonne 
compagnie.  Les  Milanais  sont  fiers  du  nombre  des  carrosses  qui 
garnissent  leur  Corso.  J'y  ai  vu  quatre  files  de  voitures  arrêtées 
des  deux  côtés  du  large  chemin,  et,  au  milieu,  deux  files  de  voi- 
tures en  marche;  deux  cents  jeunes  gens  achevai  et  trois  mille 
piétons  complétaient  le  tapage.  Dans  toutes  les  villes  d'Italie,  il 


MILAN  93 

rangs  de  voitures,  jusque  même  six,  qui  courent 
à  la  suite  les  unes  des  autres.  Après  plusieurs 
tours,  on  se  met  de  côté  "dans  un  rang  qui  reste 
établi  et  on  regarde  passer  les  autres.  On  se 
promène  quelquefois  à  pied,  mais  rarement; 
la  poussière  est  assommante,  quoiqu'on  arrose 
souvent. 

Lazaret.  —  Au  dehors  de  la  ville,  près  de  la 
porte  Orientale  (1),  se  trouve  ce  qu'on  appelle  le 
Lazaret.  Il  est  très  intéressant.  C'est  un  bâtiment 
énorme,  construit  au  commencement  du  siècle 
pour  y  placer  les  pestiférés.  Il  est  carré;  dans  son 
enceinte  est  un  vaste  champ  au  milieu  duquel  est 
une  chapelle  élevée,  ornée  de  colonnes,  qui  fait 
un  très  bel  effet.  Ce  bâtiment  forme  des  arcades 
immenses  qui  communiquent  à  des  espèces  de  cel- 


y  a  un  Corso  ou  revue  générale  de  la  bonne  compagnie.  » 
Cf.  d'Hauterive,  Lettres  d'un  chef  de  brigade,  44  :  «  Le  Cours  est 
très  fréquenté  par  le  inonde  élégant  ;  on  y  voit  une  foule  d'équi- 
pages et  de  voitures.  » 

(1)  Le  Lazzaretto  fut  construit,  non  pas  au  commencement  du 
siècle,  comme  dit  Desaix,  mais  en  1489,  par  Ludovic  Sforza,  et  ce 
lut  Louis  XII  qui  le  lit  achever  en  1507.  La  Lande  (I,  311)  fut 
étonné  de  la  grandeur  et  de  la  solidité  du  bâliinent,  ainsi  que 
du  nombre  de  ses  arcades.  Il  avait  Gni  par  servir  de  caserne,  et 
Bonaparte  y  fil  placer  un  juin  1796  tous  les  dépôts  de  cavalerie, 
et,  en  septembre  suivant,  le  dépôt  de  l'artillerie.  (Cf.  d'Haute- 
RivE,  Lettres  d'un  chef  de  brigade,  44.) 


94  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Iules  OÙ  se  tenaient  les  pestiférés.  L'idée  de  l'usage 
de  cet  établissement  fait  frémir;  mais  sa  grandeur, 
l'usage  qu'on  peut  en  tirer  pour  de  grandes  fêtes, 
le  font  voir  avec  plaisir  et  intérêt. 

Cimetière  des  nobles.  —  H  y  a  aussi  dans  ce 
genre  un  monument  intéressant  dans  l'intérieur 
de  la  ville.  C'est  le  cimetière  des  nobles.  Placé 
près  du  rempart,  entre  la  porte  Orientale  et  celle 
Romaine,  il  forme  un  rond  à  douze  festons  avec 
des  arcades  intérieures  et  une  église  au  milieu. 
Chaque  famille  illustre  (et  il  y  en  a  tant  à  Milan 
qui  ont  joué  un  rôle  dans  l'histoire)  y  a  son  caveau 
et  son  terrain  particulier.  Ils  ont  beau  faire,  ils  ont 
beau  se  séparer  des  autres;  après  leur  mort,  ils 
n'en  sont  pas  moins  oubliés  et  confondus.  Que  de 
sujets  de  réflexion  ! 

Promenades.  —  Revenons  à  un  sujet  plus  gai  et 
qui  ne  l'est  guère  à  Milan.  Cest  la  Promenade.  Elle 
est  très  belle,  très  variée,  tous  les  agréments  y  sont 
réunis,  et  elle  est  déserte.  On  dit  qu'elle  n'est 
point  saine  parce  que  l'ombre  ne  vaut  rien  dans 
l'Italie;  j'en  doute.  Les  Italiens  sont  trop  pares- 
seux pour  se  promener  et  ils  disent  que  c'est  con- 
traire à  leur  santé;  ce  le  serait  à  leur  mollesse.  La 


MILAN  95 

Promenade  commence  au  canal  et  s'étend  jusques 
au  cours  si  sain  pour  leurs  voitures.  Elle  est,  d'un 
côté,  bordée  par  un  canal  qui  la  rafraîchit,  et, 
de  l'autre,  par  de  beaux  bâtiments  appelés  palais, 
comme  celui  de  Belgiojoso  et  ceux  qui  bordent 
la  rue  Orientale,  avec  la  vue  ensuite  sur  cette 
rue.  Elle  est  très  agréable;  elle  varie  de  mille 
manières.  Après  plusieurs  carrés  d'allées  longues 
et  fraîches,  viennent  des  labyrinthes  de  charmilles 
très  agréables  et  bien  entendus,  mille  variétés,  un 
superbe  bâtiment  au  milieu  servant  de  guinguette 
Rien  de  cela  n'attire  l'habitant  ;  il  traverse  froide- 
ment, le  dimanche,  pour  aller  un  peu  recevoir  la 
poussière  des  voitures,  et  revient  sans  s'arrêter 
une  minute.  Un  des  défauts  de  ce  jardin,  je  pense, 
c'est  qu'il  ne  donne  pas  assez  le  moyen  de  se 
laisser  voir;  car  les  femmes  vont  dans  les  endroits 
publics  moins  pour  l'agrément  de  ces  lieux  que 
parce  qu'elles  pourront  y  être  vues  (1),  et  com- 
parer entre  elles  leur  toilette  et  leur  habillement. 
Le  peuple  qui  n'a  pas  de  voiture  et  le  bourgeois 
aussi  ne  se  promènent  qu'un  instant  et  reviennent 
tranquillement  se  placer,  le  dimanciie,  devant  leur 
porte  y  jouir  du  frais  et  causer.  Les  cafés  sont 

(1)  Desaix  sq  souvient-il  du  vers  d'Ovide  :  ^ 

Spectatum  veniunl,  vcuiunt  speclentur  ul  ipsx? 


96     JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

très  fréquentés.  Le  soir,  on  se  tient  très  en  avant 
dans  la  rue,  assis  sur  des  chaises,  au  risque  de  se 
faire  casser  le  cou  par  les  voitures. 

Rues.  —  Les  rues  de  l'ancienne  ville  sont 
étroites,  irrégulières  pour  leur  ensemble,  alignées 
assez  droit,  bien  pavées  en  petites  pierres  (1),  avec 
des  trottoirs  peu  larges,  en  briques.  Au  milieu  des 
rues,  se  trouvent  deux  rangs  de  pierres  de  taille 
placées  à  distance  de  la  voie  des  voilures,  de 
manière  qu'on  voyage  le  plus  à  son  aise  du  monde 
et  sans  secousse. 

Habitants.  —  Milan  ne  devait  sa  population  et 
son  étendue  ni  à  son  commerce,  ni  à  ses  manufac- 
tures, ni  à  ce  qu'elle  était  le  siège  du  gouverne- 
ment. Cette  raison  est  bien  celle  qui  l'avait  formée; 
mais  elle  était  bien  plus  grande  en  proportion 
que  le  séjour  du  gouvernement  ne  l'aurait  produit 
dans  tout  autre  pays.  Placé  dans  le  pays  le  plus 
fertile  du  monde,  où,  avec  le  moins  de  champs  et 
le  moins  de  travail,  il  est  possible  d'avoir  beau- 
coup, il  a  été  naturel  que  le  pays  eût  un  grand 

(1)  Ce  sont,  dit  La  Lande  (1, 326),  des  «  pierres  roulées  et  arron- 
dies par  l'Adda  ou  par  les  autres  rivières  des  environs;  des  gra- 
nits rouges,  verts,  gris  ou  ti'autrcs  couleurs,  ou  des  pierres  qui 
ressemblent  au  porphyre.  » 


MILAN  97 

nombre  d'hommes  riches;  c'étaient  ces  gens-là 
i\m  s'étaient  réunis  à  Milan;  aussi  c'est  eux  qui  en 
font  absolument  la  population. 

Ils  n'ont  point  le  luxe  de  l'agrément  de  la  vie, 
de  la  bonne  chère,  des  bains,  des  bons  lits,  de  se 
garantir  du  froid;  des  vêtements  élégants;  ils  n'ont 
que  celui  de  l'ostentation  extérieure.  Beaucoup  de 
voitures,  de  chevaux,  une  immensité  de  domes- 
tiques. Propriétaires  de  toutes  les  terres  sans 
droits  seigneuriaux,  les  nobles  font  des  habitants 
ce  qu'ils  veulent,  les  payent  peu  et  leur  donnent 
juste  ce  qu'il  faut  pour  l'existence.  Aussi  le  peuple 
est-il  pauvre,  mal  habillé,  mal  nourri  de  farine  de 
Turquie  au  milieu  de  l'abondance. 

En  France,  la  terre  demande  un  grand  nombre 
d'hommes  et  on  nourrit  au  moins  les  armées,  les 
marins;  les  colonies  en  consommant  beaucoup, 
l'industrie  en  employant  infiniment.  Rien  de  tout 
cela  au  Milanais.  Mais  aussi  que  de  domestiques 
dans  les  maisons!  Trente  et  quarante,  dont  un 
grand  nombre  mariés!  Pauvre  espèce  d'hommes, 
bien  humiliés  et  rampants!  Nation  bien  dégradée! 

Les  sciences  et  les  arts  sont  peu  en  lionneur  à 
Milan  (1). 

(1)  C'est  ce  que  remarquait  La  Lande  (I,  341)  :   dans  l'état 
actuel  de  la  iieinlurc  et  do  la  sculpture,  rien  qiii  puisse  intéres- 


98  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Il  y  a  du  commerce,  un  grand  échange  avec  la 
Suisse;  on  lui  donne  du  blé,  du  vin,  du  riz,  de  la 
soie;  elle  donne  des  chevaux,  des  bestiaux  en 
quantité,  du  fromage  et  le  fruit  de  son  industrie. 
Il  y  en  a  peu  au  Milanais.  Les  soies  vont  à  Nîmes 
et  Lyon;  on  les  retire  ouvrées,  et  ce  qui  est  coton 
vient  en  quantité  d'Angleterre. 

Le  Milanais  est  un  pays  prodigieusement 
riche  (1).  Il  exporte  des  grains  de  toute  espèce,  du 
vin  en  quantité  qui  se  change  en  eau-de-vie  dans 
le  pays  de  Modène,  du  riz,  du  cuir,  de  la  soie  et 
tout  le  produit  d'un  pays  riche.  Milan,  capitale  de 
4  à  5  millions,  joue  un  beau  rôle. 


ser  les  voyageurs,  et  l'esprit  de  procédure,  le  goût  de  chicane, 
l'envie  de  gagner  ont  aflaibli  les  dispositions  des  Milanais  pour 
d'autres  genres  d'occupations. 

(1)  «  Cette  capitale  du  plus  riche  pays  de  l'univers,  a  dit  Sten- 
dhal, comptait  400  familles  à  cent  mille  livres  de  rente,  et  20  à 
un  million,  qui  ne  savaient  que  faire  de  leur  opulence.  » 


CRÉMONE 


Départ  de  Milan.  —  Bœufs,  cochons,  moutons.  —  Habitants.  — 
Lodi.  —  Pizzighettone.  —  Crémone.  —  Bozzolo.  —  L'Oglio. 
—  Crémone. 


Départ  de  Milan.  — Partis  de  Milan  à  4  heures 
du  matin,  dans  une  bonne  voiture  tirée  par  quatre 
chevaux,  nous  avons  été  dans  un  instant,  après 
avoir  longé  le  canal  et  être  arrivés  à  la  rue 
Romaine,  hors  de  la  ville.  La  route  est  toujours  la 
même  et  le  pays  aussi,  uni  comme  la  main,  sans 
la  moindre  inégalité;  il  est  toujours  bien  cultivé; 
en  effet,  on  ne  voit  continuellement  que  des 
cultures  variées,  des  productions  admirables;  la 
végétation  est  magnifique. 

D'abord,  tout  le  pays  est  arrosé  à  volonté  par  le 
moyen  de  canaux  tirés  des  rivières  voisines,  et 
chaque  propriétaire  à  son  tour  peut  disposer  des 
eaux,  de  manière  qu'on  fait  du  pays  ce  qu'on  veut  : 
une  rizière,  une  prairie,  une  vigne,  un  étang,  etc.; 
mais  d'ordinaire  chaque  terrain  est  presque  tou- 


100  JOURNAL   DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

jours  trois  choses  à  la  fois  :  un  champ,  un  verger, 
une  vigne. 

A  chaque  vingt  pas  carrés  se  trouve  planté  un 
cerisier,  un  orme,  un  buisson,  un  autre  arbre 
autour  duquel  se  marie  une  vigne,  et  l'intervalle 
est  orné  de  blés  de  différentes  espèces  ou  bien  de 
chanvre.  Il  y  a  souvent  des  champs  de  maïs  qui  y 
vient  d'une  hauteur  prodigieuse,  à  huit  ou  neuf 
pieds.  Le  pays  est  extrêmement  coupé.  Toutes  les 
propriétés  sont  entourées  de  canaux  et  bordées 
d'arbres,  d'ordinaire  de  saules  très  serrés,  de 
manière  que  la  vue  ne  s'étend  pas  à  deux  cents 
pas  et  que  l'ensemble  du  pays  ne  paraît  propre- 
ment qu'une  immense  forêt  de  bois  taillis  où 
l'on  voyage  toujours  de  même.  Du  haut  d'un 
clocher  comme  de  la  route,  on  n'a  pas  d'autre 
aspect;  on  ne  distingue  que  quelques  maisons  de 
distance  en  distance,  en  général  bien  bâties  en 
briques  et  couvertes  en  tuiles. 

Bœufs,  cochons,  moutons.  —  Les  habitants  se 
servent  beaucoup  de  bœufs  pour  leur  transport.  Ils 
sont  en  général  de  belle  taille,  presque  tous  blancs. 
J'en  ai  distingué  dans  le  Mantouan  une  singulière 
espèce  ;  ils  ont  des  cornes  immenses,  toutes  droites  ; 
elles  ne  partent  point  du  devant  de  la  tête  pour 


CRÉMONE  101 

s'étendre  en  avant,  mais  elles  partent  du  dessus 
de  la  tête  et  paraissent  se  tenir  toutes  deux  par 
leurs  racines,  et  alors  elles  s'élèvent  tout  droit  pour 
faire  avec  la  sommité  de  la  lé  te  un  angle  de  qua- 
rante-cinq degrés. 

Les  chariots  sont  tous  très  bas; ils  sont  à  quatre 
roues,  pas  élevées,  sur  les  essieux  desquelles  on 
arrange  un  large  plancher  qui  déborde  un  peu  les 
roues;  il  est  plus  haut  d'un  pied.  En  général,  ils 
sont  très  peu  chargés  ;  leurs  bestiaux  doivent  être 
peu  fatigués.  Les  bœufs  ne  tirent  point  par  les 
cornes,  ni  par  le  cou,  mais  par  le  garrot;  c'est  à 
l'endroit  où  le  cou  se  joint  aux  épaules  que  s'ap- 
puie toute  la  charge;  ils  peuvent  balancer  leur 
tête;  ils  sont  cependant  attachés  à  un  timon  qui  la 
dépasse  de  quatre  à  cinq  pieds  et  s'élève  de  beau- 
coup au-dessus  d'eux. 

Les  cochons  en  Lombardie  sont  tous  noirs,  les 
oreilles  bien  basses  et  bien  plates;  leur  peau  est 
presque  rase  et  sans  poil. 

Les  moutons  y  sont  de  taille  moyenne  et  se  dis- 
tinguent aussi  par  des  cornes  horizontales  à  leur 
tête  et  extrêmement  longues,  s'éloignant  par  trois 
ou  quatre  spirales. 

Habitants.  —  Les  habitants  ont  tous  les  jambes 


102  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL   DESAIX 

nues  et  les  pieds  de  même;  ils  n'ont  pour  les  cou- 
vrir que  des  culottes  de  toile  grise  ou  d'étoffe  de 
coton,  et  une  chemise  avec  un  chapeau  rond.  Les 
femmes,  dans  cette  partie-là,  n'ont  point,  comme 
les  Milanaises,  un  mouchoir  sur  la  tête  avec  un 
petit  voile  noir;  elles  ont  (celles  delà  campagne)  un 
petit  chapeau  de  paille  rond,  dont  le  fond  de  la  tête 
ressort  d'un  pouce  et  dont  le  bord  est  tout  autour 
retourne  en  dedans  d'un  demi-pouce.  Elles  portent 
des  corsets  lacés  des  deux  côtés^  mais  ouverts 
assez  larges,  c'est-à-dire  trois  doigts  par  le  haut. 

Les  habitants  voyagent  d'ordinaire  avec  des 
voitures  très  légères;  elles  sont  à  deux  roues  sur 
un  brancard;  les  roues  sont  très  en  arrière,  et  sur 
le  brancard  est  placé,  sans  être  suspendu,  un 
coffre  de  bois  découvert  où  peuvent  être  assises 
deux  personnes;  mais  souvent  il  n'y  a  place  que 
pour  une  seule  personne.  Les  habitants  des  cam- 
pagnes vont  toujours  où  leurs  affaires  les  appellent 
avec  des  voitures  de  ce  genre;  rien  au  monde 
n'est  plus  léger,  mais  on  ne  peut  rien  mettre 
dessus,  pour  ainsi  dire. 

Quand  on  court  la  poste  sans  voiture,  on  vous 
en  fournit  de  ce  genre;  les  brancards  ne  sont  pas 
pondants  des  deux  côtés  du  cheval;  ils  sont  portés 
au-dessus  de  la  selle  où  il  y  a  des  pièces  de  bois  à 


CRÉMONE  103 

cet  effet.  Les  postillons,  en  général,  sont  élégants 
et  conduisent  bien;  ils  ont  de  très  petits  fouets  très 
légers  et  ne  les  font  point  claquer  comme  en 
France  :  quand  ils  veulent  prévenir  de  leur  arrivée 
ou  qu'on  doit  se  déranger,  ils  ont  un  cri  qui  pré- 
vient et  auquel  on  est  accoutumé. 

L'uniformité  des  routes  fait  qu'on  n'a  rien  à 
remarquer;  il  n'y  a  que  les  villes  qui  offrent 
quelque  chose  d'intéressant. 

Lodi{i).  —  Lodi  est  k  deux  lieues  trois  quarts 
de  Milan.  La  ville  est  placée  sur  une  petite  hauteur 
qui  domine  de  dix  pieds  à  peu  près  le  reste  de  la 
campagne.  Sa  forme  est  un  carré  long;  elle  est 
enceinte  par  une  muraille  en  briques,  élevée  de 
huit  ou  neuf  pieds,  et  d'aucune  défense  militaire, 
puisqu'elle  n'a  point  de  flancs  et  de  fossés;  seule- 
ment elle  est  élevée  sur  un  petit  escarpement  peu 
difficile;  elle  est  parallèle  à  l'Adda  dont  elle  est 
éloignée  de  deux  cents  pas.  Elle  a  deux  petits 
faubourgs  :  un  sur  la  route  de  Pizzighettone  où  il 
y  a  huit  ou  dix  maisons;  c'est  là  où  est  la  poste; 
l'autre  est  du  côté  de  l'Adda,  vers  le  pont;  il  est 


(1)  La  Lande  (I,  403)  dit  qu'il  n'y  a  de  remarquable  à  Lodi  que 
l'église  do  l'Inooronata;  Millin  (II,  41)  y  trouve,  au  contraire, 
quelques  édilices  intéressants  et  lui  consacre  quinze  pages. 


104  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

parallèle  au  mur  de  la  ville  et  forme  un  ensemble 
d'une  cinquantaine  de  maisons.  La  ville  est  bien 
bâtie,  les  maisons  pas  hautes,  les  rues  assez  larges, 
pavées  en  petits  cailloux,  et,  comme  à  Milan, 
ornées  de  trottoirs  en  briques  avec  deux  rangs 
de  pierres  de  taille  au  milieu  de  la  rue  pour  que 
les  voitures  ne  soient  pas  cahotées.  Les  rues  ne 
sont  pas  tout  à  fait  droites.  Il  y  a  au  milieu  une 
place  carrée  qui  sert  de  marché;  elle  est  peu  inté- 
ressante. 

Ce  qui  a  donné  à  Lodi  une  grande  célébrité, 
c'est  le  passage  de  l'Adda  par  l'armée  française  (1). 
La  rivière  n'est  pas  très  profonde  et  large,  mais 
elle  est  rapide;  on  la  traverse  sur  un  pont  de  bois 
dont  les  arches  sont  très  rapprochées  et  sont  en 
pilotis.  Les  ennemis  n'eurent  point  l'attention  de  le 
couper.  La  rive  droite  est  très  coupée  de  saules,  de 


(1)  Aussi  PoLGET,  en  1804  (Souvenirs  de  guerre,  56),  «  ne  manque 
pas  d'aller  saluer  le  pont  de  Lodi,  rendu  célèbre  par  l'intrépidité 
du  général  en  chef  Bonaparte.  >>  Stendhal  ne  dit-il  pas  que 
«  Napoléon  vint  réveiller  l'Italie  par  le  canon  du  pont  de  Lodi  »? 
Au  fond,  l'afiaire  n'avait  pas  été  grand'chose,  comme  l'avouait 
Bonaparte,  et  le  colonel  Boutroue  écrit  en  1798  (d'Hauterive, 
Lettres  d'un  chef  de  brigade,  ii)  qu'il  est  allé  voir  le  fameux  pont, 
qu'il  l'a  examiné  de  près,  qu'il  n'y  a  rien  trouvé  d'extraordi- 
naire, et  que,  selon  los  témoins,  habitants  et  militaires,  «  l'im- 
portance de  ce  pont  n'a  été  que  dans  le  rapport  sur  l'affaire.  " 
En  revanche,  Cognet  (Souvenirs  militaires  d'un  jeune  abbé,  114), 
admire  le  «  coup  de  main  »  de  Bonaparte. 


CRÉMONE  105 

bois,  A  l'extrémité  du  pont  se  trouvent  quelques 
maisons,  cinq  ou  six,  formant  une  rue  parallèle  à 
la  rivière;  elles  en  sont  distantes  de  deux  cents 
pas.  A  l'extrémité  d'une,  il  se  trouve  une  espèce 
de  demi-lune  qui  couvre  le  pont.  Elle  est  formée 
à  gauche  par  une  muraille,  à  droite  par  une 
maison  où  se  trouve  une  porte;  le  tout  est  enve- 
loppé d'une  tète  de  pont  formée  par  un  ouvrage  à 
corne  de  peu  de  valeur  ;  la  route  passe  à  sa 
branche  gauche  qui  n'existe  plus. 

La  rivière  n'est  point  en  ligne  droite  devant 
Lodi;  elle  fait  deux  coudes,  un  au-dessus  et 
l'autre  dessous,  qui  donnent  facilité  de  battre 
l'autre  rive  et  de  la  prendre  de  revers.  Le  géné- 
ral Buonaparte,  avant  de  passer  le  pont,  forma  les 
troupes  dans  la  ville  et  leur  dit  qu'il  les  ferait 
bien  passer  le  pont,  mais  qu'il  n'avait  pas  assez 
de  confiance  en  elles,  qu'elles  s'amuseraient  à 
tirer  et  qu'alors  cela  n'irait  pas.  Il  excita  bien  leur 
amour-propre,  les  piqua  bien,  les  anima,  et  enfin 
lança  cette  fameuse  colonne.  L'ennemi  maladroi- 
tement s'était  étendu  le  long  de  la  rivière  sans 
avoir  une  réserve.  Les  troupes,  une  fois  passées, 
ne  trouvèrent  plus. d'obstacles;  le  pays  étant  très 
coupé  et  divisé,  les  canons  ne  purent  pas  s'emme- 
ner, et  1,800  ennemis  furent  pris.  Tout  le  pays 


106  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

au  delà  est  très  coupé;  notre  cavalerie  passa  au 
gué  avec  facilité;  mais  le  pays  au  delà  ne  lui  per- 
mit pas  beaucoup  d'attaquer  et  d'agir. 

A  Lodi,  je  fus  malade;  j'eus  bien  de  la  peine  à 
regagner  ma  voiture  et  des  vomissements  fati- 
gants me  mirent  bien  bas.  Cependant  nous  par- 
tîmes, sans  avoir  rien  remarqué  jusques  à  Pizzi- 
ghettone. 

Pizzighettone  (1).  —  Cette  place  est  sur  l'Adda, 
dont  elle  occupe  les  deux  côtés.  La  rivière  est 
belle,  large;  elle  n'est  pas  si  large  que  l'IU  à  Stras- 
bourg. On  la  traverse  sur  un  pont  en  bois  en 
pilotis  à  arches  très  serrées.  La  ville  se  divise  en 
deux  parties;  celle  sur  la  rive  droite  a  un  autre 
nom;  elle  a  un  quai  sur  la  rivière  et  n'est  autre 
chose  qu'une  rue  parallèle  à  la  rivière.  Les  mai- 
sons ne  sont  pas  considérables  ni  extraordinaires. 

Logé  sur  ce  quai  et  bien  faible,  je  regardais  la 


(i)  Pizzighettone  avait  été  pris  d'emblée  le  12  mai  1796,  et,  dès 
le  30  septembre,  Bonaparte  avait  ordonné  de  travailler  aux  forti- 
fications où  il  voulait  faire  tout  le  possible  et  «  sacrifier  sans 
répugnance  100,000  livres  »;  il  y  envoyait,  le  l^'  octobre,  l'adju- 
dant-général  Partouneaux;  il  faisait,  en  janvier  1797,  visiter  la 
place  par  Sugny,  et  il  assurait  en  avril  qu'elle  était  plus  forte 
et  valait  mieux  que  Mantoue.  Mais  elle  ne  pouvait  être  la  capi- 
tale de  la  nouvelle  République;  c'était  une  ville  sans  population 
où  il  faudrait  tout  créer. 


CREMONE  107 

vue  de  tous  ces  objets  et  je  souffrais  cruellement. 
Accompagné  du  commandant,  vieux  sergent  du 
régiment  de  Neustrie  et  à  présent  chef  de  bataillon, 
je  fus  visiter  les  fortifications;  elles  ont  été  bien 
négligées  et  sont  bien  détruites,  mais  elles  ont  tout 
ce  qu'il  faut  pour  être  promptement  remises  en 
état  et  très  bonnes.  C'est  un  ouvrage  à  couronne 
qui  environne  ce  faubourg. 

Les  ouvrages  sont  en  terre,  assez  élevés  et 
défendus  par  des  fossés  pleins  d'eau.  Il  y  a  des 
demi-lunes  et  des  chemins  couverts  assez  affaissés. 
On  s'occupe  dans  ce  moment-ci  à  relever  la  partie 
qui  joint  la  rivière  à  sa  sortie;  elle  avait  été 
détruite  en  entier.  On  y  travaille  lentement;  mais 
cependant  il  paraît  qu'il  y  a  eu  par  moments  de 
grandes  quantités  d'ouvriers,  car  tout  est  relevé, 
et  ce  front  de  fortifications  entier  sera  très  promp- 
tement en  état.  Ce  qu'il  y  a  d'excellent  dans  ces 
fortifications  anciennes,  c'est  que  les  remparts 
existants  sont  tous  casemates;  en  effet,  j'y  ai  vu 
de  quoi  loger  de  la  cavalerie  en  quantité.  Il  y  a 
un  bastion  très  dégradé;  on  y  a  planté  des  vignes. 

De  l'autre  côté  de  la  rivière,  Pizzighettonc  est 
une  place  en  règle;  clic  n'a  pas  de  quai  sur  la 
rivière,  mais  un  très  bon  rempart  l)ien  couvert  et 
très  liant.  Toute  son  enceinte  est  très  bien  con- 


108  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU  GÉNÉRAL   DESAIX 

servée;  elle  est  en  briques  et  fort  élevée.  Presque 
tous  ses  remparts  sont  des  casemates  à  plusieurs 
rangs  d'étages  et  capables  de  loger  immensément 
de  monde.  Les  bastions  sont  très  petits  et  les 
flancs  par  conséquent  extrêmement  courts;  les 
fossés  pleins  d'eau;  les  ouvrages  avancés  sont 
détruits  ou  plutôt  tout  affaissés;  on  s'occupe  à  les 
relever;  ce  sont  des  e&pèces  de  contre-gardes  qui 
couvrent  les  quatre  bastions.  Les  fossés  sont  tou- 
jours pleins  d'eau  et  par  conséquent  de  bonne 
défense. 

Il  y  avait  à  Pizzighettone  un  établissement  pour 
les  galériens  du  pays.  Nous  y  avons  beaucoup  de 
chevaux  d'artillerie  et  un  bataillon  de  sapeurs. 

Crémone.  —  Depuis  Pizzighettone  jusques  à  Cré- 
mone, je  n'ai  rien  vu  de  remarquable.  La  route 
est  toujours  la  même,  c'est-à-dire  très  belle  et 
environnée  de  pays  très  couverts.  Nous  avons  eu 
un  relai  et  nous  sommes  arrivés  assez  tard  à  Cré- 
mone. La  nuit  était  presque  fermée.  J'ai  donc  très 
peu  vu  cette  ville  si  célèbre  par  la  surprise  du 
prince  Eugène  (1).  Elle  m'a  paru  longue,  les  rues 

(1)  Le  prince  Eugène  surprit  Crémone  le  2  février  1702;  il  fut 
chassé  sur-le-champ,  mais  le  maréchal  de  Villeroy  resta  son 
prisonnier;  on  montrait  volontiers  aux  Français,  dit  La  Lande 
(I,  409),  la  maison  où  le  maréchal  avait  été  pris. 


CRÉMONE  109 

étroites  et  les  maisons  anciennes,  les  églises  com- 
munes et  antiques. 

La  ville  est  très  étendue;  sa  forme  est  un  carré 
long  appuyé  au  Pô  qui  coule  sur  un  des  côtés.  Nous 
avons  été  logés  à  une  auberge  au  centre  de  la  ville, 
passant  pour  une  des  meilleures  :  très  médiocre, 
mauvaise  chambre,  lit  excessivement  large,  sans 
rideaux.  J'étais  horriblement  malade  à  Crémone, 
sans  forces,  sans  courage.  Nous  sommes  partis  le 
matin  d'assez  bonne  heure.  Le  rempart  de  Cré- 
mone existe  encore,  mais  tous  les  dehors  sont 
détruits  en  entier  et  sont  très  effacés. 

De  Crémone  pour  aller  à  Mantoue,  on  ne  ren- 
contre d'endroit  intéressant  que  Bozzolo.  Les 
postes  se  trouvent  presque  toujours  placées  dans 
des  endroits  très  petits,  souvent  à  une  maison 
seule.  En  général,  les  postillons  ont  tous  jolie 
tournure,  jeunes,  alertes  et  bien  habillés;  leurs 
chevaux  valent  ceux  de  France  à  tous  égards  pour 
la  maigreur  et  les  défauts;  poussifs,  aveugles^ 
rien  de  cela  ne  leur  manque.  On  est  assez  bien 
servi,  promptement^  mais  assommé  par  les  postil- 
lons qui  arrêtent  souvent  en  route  et  ne  sont 
jamais  contents  de  ce  qu'on  leur  donne. 

Bozzolo    —  Bozzolo   est  un  joli  endroit,   bâti 


110  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

assez  proprement,  qui  n'a  rien  de  remarquable;  il 
est  petit,  n'ayant  que  3,000  habitants  vivant  en 
grande  partie  du  produit  de  leurs  terres,  qu'un 
grand  nombre  cultivent  eux-mêmes.  J'ai  pris  ces 
renseignements  d'un  habitant  très  honnête,  par- 
lant très  bien  français,  et  très  obligeant.  La  ville 
est  entourée  de  murailles,  tout  simplement,  mais 
point  susceptibles  de  défense.  Les  rues  sont  droites 
et  bien  alignées;  les  maisons  peu  élevées,  d'un 
étage  pour  la  plupart,  ce  qui  fait  paraître  la  ville 
assez  grande,  quoique  peu  considérable.  Il  y  a  une 
placei  formant  un  carré  long  et  une  église  au 
bout  (1). 

VOglio.  —  Après  Bozzolo,  à  peu  de  distance,  à 
plus  d'un  gros  quart  de  lieue,  nous  avons  trouvé 
rOglio.  C'est  une  assez  petite  rivière  dont  les  eaux 
sont  assez  rapides;  il  m'a  paru  moins  considé- 
rable que  je  l'avais  imaginé.  En  effet,  là  il  a  déjà 
vingt-quatre  lieues  de  cours,  il  a  reçu  une  grande 
partie  des  eaux  de  la  Chiese.  Par  lui-même,  il  doit 
être  peu  de  chose,  car  son  bassin  est  très  étroit, 
excepté  dans  la  vallée  d'Iséo,  où  il  a  quatre  lieues. 
Mais  la  Chiese,  qui  le  joint,  en  a  un  bien  plus  large. 

(i)  Millin  (II,  306)  dit  simplement  que  Bozzolo  est  une  ville 
agréable  et  qu'elle  a  une  bonne  forteresse. 


CRÉMONE  m 

Je  ne  compare  pas  l'Ogiio  à  la  Sarre  à  Sarre- 
libre  (1),  où  elle  a  au  plus  vingt  lieues  et  un  bassin 
un  peu  plus  large.  Peut-être  qu'on  doit  attribuer 
cela  d'abord  en  très  grande  partie  à  la  prodigieuse 
quantité  de  canaux  qui,  arrosant  toutes  les  terres, 
doivent  faire  évaporer  une  grande  quantité  d'eau  à 
un  grand  soleil  et,  par  des  saignées  continuelles, 
doivent  diminuer  la  masse  des  eaux;  en  second 
lieu,  à  ce  que  les  rivières,  ne  parcourant  que  des 
plaines  pendant  la  plus  grande  partie  de  leur 
cours,  ces  plaines,  où  il  pleut  peu,  doivent  peu 
fournir  les  rivières. 

Crémone.  —  Je  reviens  un  peu  à  Crémone.  Elle 
a  de  quinze  à  seize  mille  liabitants;  elle  est  antique 
et  a  éprouvé  bien  des  cbangements.  Son  ancien 
château  est  détruit;  un  habitant  riche  du  pays  l'a 
acheté  et  partagé  entre  des  propriétaires,  de  ma- 
nière qu'il  a  pour  ainsi  dire  disparu.  Le  Pô  bai- 
gnait presque  ses  murs;  il  passait,  il  y  a  quelque 
temps,  à  une  petite  portée  de  la  ville,  au  point  où 
il  s'en  approche  le  plus  par  un  coude;  à  présent,  il 
en  est  à  quatre  ou  cinq.  Son  cours  est  inconstant, 
ses  eaux  rapides  ;  il  est  très  large  :  aussi  n'y  fait-on 

(1)  Sarrelouis. 


112  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

point  de  pont;  on  le  passe  sur  des  barques  qui  se 
manœuvrent  lentement  et  avec  peine;  le  prix  est 
cher. 

Les  environs  de  Crémone  sont  très  riches;  aussi 
la  ville  est-elle  peuplée  de  beaucoup  de  proprié- 
taires aisés  qui  y  font  vivre  bien  du  monde. 

Des  couvents  avec  de  nombreuses  fondations 
pour  les  pauvres  y  encouragent  la  fainéantise  (1). 
Il  y  a  quelque  peu  d'industrie  à  Crémone;  on  y  fait 
quelques  ouvrages  de  coton,  des  futaines  en  usage 
pour  les  gens  du  pays  :  le  coton  vient  de  Smyrne, 
va  se  filer  dans  le  duché  de  Parme  et  vient  se  tra- 
vailler à  Crémone.  L'industrie  y  est  bien  tombée 
et  les  manufactures  languissantes. 

Les  églises  de  Crémone  sont  ornées  de  quelques 
tableaux  des  maîtres  du  second  ordre  de  l'Italie; 
Crémone  en  possède  plusieurs  des  deux  frères 
Campi,  dont  on  voit  les  ouvrages  dans  les  églises, 
et  cela  avec  plaisir  (2) . 

Les  arts  y  sont  tombés  comme  dans  le  reste  de 

(1)  Cf.  DuviQUET,  Souvenirs,  167. 

(2)  Voir,  sur  les  Campi  (Jules,  Antoine  et  Vincent),  les  pages 
que  leur  consacre  Millin  dans  sa  description  de  Crémone  (II,  323- 
325);  ils  ont  établi,  dans  la  seconde  période  de  la  peinture  cré- 
monaise,  une  école  assez  semblable  à  celle  que  les  Carrache 
fondèrent  à  Bologne;  les  deux  Campi  dont  parle  Desaix  sont 
Jules  et  Antoine;  Vincent  «  n'a  pas  aidé  ses  frères  »  et  «  il  a 
peu  travaillé  dans  sa  patrie  ». 


CRÉMONE  113 

l'Italie;  il  n'y  a  plus  un  homme  recommandable. 

Beaucoup  de  marchands  tirent  leurs  marchan- 
dises de  soieries  de  Parme  et  presque  tout  de 
France;  quelques  draps  et  marchandises  anglaises 
de  seconde  main  des  marchands  de  Vérone. 

Il  y  a  aussi  à  Crémone  beaucoup  de  plaideurs 
et  hommes  de  chicane  de  ce  genre,  sans  grande 
cour  de  justice. 

Avant  de  revenir  à  notre  route,  ajoutons  qu'il 
peut  y  avoir  de  soixante  à  quatre-vingts  voitures 
à  Crémone,  ce  qui  annoncerait  autant  de  familles 
riches;  ce  qui,  joint  avec  les  nombreux  couvents 
et  prêtres,  fait  la  grande  existence  de  cette  ville. 
Là,  comme  en  Italie,  l'usage  des  habitants  est 
d'aller  à  l'entrée  de  la  nuit  se  promener  sur  la 
route  de  Mantoue  en  voiture,  de  faire  huit  ou  dix 
tours  jusqu'à  ce  qu'il  soit  bien  tard,  d'aller  sur  la 
place  ensuite,  oii  l'on  prend  quelques  glaces,  et 
puis  rentrer.  C'est  une  vie  bien  monotone  et 
triste  (1). 

(1)  On  se  rappelle  le  mot  de  Stendhal  (Journal,  8)  du  9  juin 
1801  :  «  Crémone  est  une  grande  villasse  où  l'on  meurt  d'ennui 
et  de  chaleur.  «Et  l'année  précédente,  en  novembre  1800,  Cognet 
écrivait  (Souvenirs  mililaires  d'un  jeune  ubbé,  223)  :  «  Ville 
déchue,  bien  trop  vaste  pour  le  nombre  do  ses  habitants;  ses 
rues  pleurent  leur  solitude,  suivant  la  belle  expression  de  Jéré- 
mie,  et,  dans  plusieurs  quartiers,  on  peut  cheminer  longtemps 
sans  rencontrer  une  âme    '« 

8 


MANTOUE 

Route  de  Manloue,  environs,  lac.  —  Arrivée  à  la  porte  Pradella. 

—  Description  de  Mantoue.  —  Enceinte.  —  Palais  Gonzague. 

—  Château.  —  Palais  du  Tè.  —  Hommes.  —  Administration 
mantouane-française. 

Route  de  Mantoue,  environs,  lac.  —  Après  avoir 
passé  rOglio,  on  ne  trouve  rien  de  remarquable 
pour  aller  à  Mantoue.  On  va  à  Castellucchio,  peu 
considérable;  mais  on  gagne  après  les  bords  du 
lac  supérieur  de  Mantoue  et  l'on  jouit  d'un  spec- 
tacle rare  dans  l'Italie,  une  superbe  vue.  On  suit 
le  lac  à  peu  de  distance;  le  terrain  est  un  peu 
élevé;  la  guerre,  par  ses  ravages,  a  découvert  le 
pays  et  une  assez  grande  étendue  de  terrain  se 
présente  à  la  vue  :  Mantoue  en  perspective,  le  lac 
étendu  et  vaste,  de  grandes  prairies  à  son  alen- 
tour et,  de  lointain,  les  montagnes  du  lac  de  Garde. 

Je  suis  arrivé  près  de  Mantoue  avec  plaisir  : 
cette  ville  a  joué  un  si  grand  rôle,  elle  a  vu  tant 
d'événements  que  l'on  ne  peut  pas  la  voir  sans 
intérêt.  A  son  approche,  on  reconnaît  bien  la 
guerre.  Les  vignes  sont  couchées  à  terre,  séparées 


MANTOUE  115 

des  arbres,  des  buissons  qui  les  soutenaient.  Les 
nombreuses  petites  fermes  qui  se  trouvent  à  tous 
les  pas  dans  le  pays  sont  détruites  ou  dévastées; 
une  ou  deux,  agréables  et  très  élégantes,  ont 
résisté;  elles  se  trouvent  placées  assez  près  des 
bords  du  lac. 

Enfin,  notre  impatience  est  satisfaite  et  nous 
arrivons  à  Mantoue.  Nous  sommes  sur  le  plateau 
qui  domine  Pradella  et  sa  porte. 

Arrivée  à  la  porte  Pradella.  —  Nous  sommes 
tout  yeux  pour  bien  juger  et  regarder,  et  voir  si 
cette  ville  répond  à  l'idée  que  nous  nous  étions 
formée.  Nous  regardons  les  remparts,  les  fossés, 
et  nous  reconnaissons  bientôt  que  les  eaux  font 
toute  la  défense  de  cette  ville.  Cependant,  à  Pra- 
della, il  y  a  plusieurs  ouvrages  extérieurs  qui 
donnent  les  moyens  de  déboucher  de  la  place, 
mais  leur  étendue  est  peu  considérable;  c'est  un 
ouvrage  à  corne  en  terre  avec  une  demi-lune  en 
avant,  tous  ses  fossés  pleins  d'eau.  Tout  est 
inondé  autour  de  la  ville. 

Auberge  de  la  Poste.  —  Une  chaussée  peu  longue 
mène  à  la  porte.  Elle  est  antique  et  n'a  rien  de 
remarquable.  Nous  fûmes  logés  à  l'auberge  de  la 


116  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

poste  aux  chevaux,  placée  assez  près  de  là,  du 
côté  de  la  place,  et  vis-à-vis  une  grande  place 
déserte  où  sont  déposés  beaucoup  d'effets  d'artil- 
lerie. Cette  auberge  de  la  poste  est  très  grande, 
très  belle,  et  ne  paraît  pas  anciennement  bâtie; 
elle  est  toute  en  briques,  sans  être  blanchie.  Elle  a 
été  bâtie  sur  une  place  carrée;  elle  en  a  la  forme, 
ainsi  qu'une  grande  cour  qui  est  au  milieu.  Il  y  a 
pour  les  étrangers  de  distinction  des  appartements 
très  beaux,  très  grands,  de  grandes  antichambres. 
Les  autres  appartements  sont,  comme  dans  toute 
l'Italie,  de  petites  chambres  mal  meublées  et 
incommodes  (1). 

J'y  eus  une  assez  drôle  d'aventure.  Arrivant  dans 
une  bonne  voiture  à  quatre  chevaux,  je  ne  fus  pas 
cependant  pris  pour  un  homme  de  très  haut  rang 
et  je  fus  fort  mal  placé.  Peu  après,  je  reçois  des 
visites,  je  suis  annoncé  pour  un  général.  Dans  un 
instant  les  beaux  appartements  sont  prêts.  J'étais 
sorti;  mon  aide  de  camp,  qui  dormait,  fut  tout 
d'un  coup  réveillé  par  des  compliments  sans 
nombre  et  obligé  d'aller  occuper  la  belle  chambre. 

(l)Millin  (II,  37)  a  logé  à  cette  auberge  qu'il  nomme  VAlbergo 
Grande  et  qui  renfermait  une  cour  carrée  et  aussi  vaste  que  celle 
d'une  caserne;  on  lui  donna  une  chambre  qui  ne  répondait  pas 
au  faste  extérieur  de  l'habitation;  c'était  «  un  grand  galetas  à 
moitié  couvert  d'un  vieux  damas  jaune  », 


MANTOUE  117 

Un  jeune  Italien  vint  me  trouver;  il  était  accom- 
pagné d'un  officier,  major  de  la  place  ;  il  m'an- 
nonça qu'il  était  originaire  français,  qu'il  portait 
le  même  nom  que  moi  et  qu'il  serait  enchanté  de 
faire  ma  connaissance.  Je  fus  très  surpris  de  cela; 
j'appris  de  lui  que  son  père  était  de  la  Bresse  et 
avait  eu  un  frère  au  service. 

Description  de  Mantoue.  —  Mantoue  est  une  ville 
très  considérable,  autrefois  la  capitale  du  Man- 
touan  et  la  résidence  de  ses  ducs,  riches  et 
d'ailleurs  recevant  presque  toujours  des  subsides 
des  grandes  puissances.  Elle  était  alors  riche^ 
florissante  et  très  peuplée;  on  compte  qu'elle  avait 
de  50,000  à  60,000  âmes  ;  mais^  à  présent,  tout  a 
bien  changé,  elle  n'a  plus  la  moitié  de  cette  popu- 
lation, et  n'a  d'influence  que  celle  que  lui  donne 
sa  position  qui  en  fait  une  place  très  forte  et  la 
clef  de  l'Italie.  Cette  ville  est  toujours  la  capitale 
du  Mantouan,  duché  de  300,000  âmes.  Elle  était  la 
seule  ville  qu'il  y  eût,  Goito,  Bozzolo  et  Sab- 
bioneta  exceptées,  mais  qui  sont  très  petites.  Elle 
est  habitée  par  beaucoup  de  gens  très  riches  et  de 
nom  connu,  tels  que  la  maison  Colloredo  qui  y  a 
un  palais  très  beau,  et  beaucoup  d'autres.  Il  y  a 
aussi  beaucoup  de  moines  et  de  prêtres,  pas  beau- 


118  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL   DESAIX 

coup  d'industrie.  Le  Mincio,  le  lac  de  Garde 
devraient  donner  la  facilité  d'un  très  grand  com- 
merce. Il  n'était  pas  extraordinaire. 

Mantoue  est  placée  sur  les  bords  d'un  lac  qui 
varie  beaucoup  dans  sa  largeur;  il  est  divisé  en 
trois  parties  qui  sont  le  lac  supérieur,  du  milieu 
et  inférieur;  elles  enveloppent  la  ville  en  demi- 
cercle  par  les  inondations.  L'autre  partie  de  la 
ville  qui  va  de  Pradella  à  la  chaussée  de  Cerese 
paraît  être  un  lac;  le  grand  désagrément,  c'est  que 
ce  lac  baisse  et  hausse  prodigieusement  suivant 
les  circonstances,  et  cela  varie  de  manière  que  ses 
bords  sont  souvent  à  découvert  dans  une  grande 
étendue  de  terrain;  alors  il  s'en  exhale  une  odeur 
infecte  et  marécageuse  infiniment  malsaine. 

Air  malsain.  —  Le  Mincio  fait  croître  le  lac  de 
Mantoue  dans  les  grandes  pluies,  mais  surtout 
lorsque  le  Pô  est  haut;  alors,  il  se  trouve  plus 
élevé  que  le  Mincio,  dont  les  eaux  refluent  alors 
avec  la  plus  grande  facilité  dans  les  lacs.  Il  existait 
autrefois,  m'a-t-on  assuré,  à  quelque  distance  de 
Manloue,  une  digue  qui  servait  à  retenir  les  eaux 
toujours  au  même  niveau  en  ayant  de  plus  grands 
dégagements,  quand  les  eaux  étaient  grandes 
et  plus  élevées,  de  manière  à  ce  que  les  eaux  du 


MANTOUE  119 

Pô  ne  pussent  faire  refluer  le  Mincio.  En  effet, 
l'air  est  extrêmement  malsain  à  Mantoue,  les 
fièvres  communes;  les  troupes  qui  y  sont  en  gar- 
nison étaient  réduites  à  un  quart;  les  commandants 
des  postes  particuliers,  comme  la  citadelle,  etc., 
y  étaient  relevés  à  tout  instant.  Ce  qu'il  y  a 
de  consolant,  c'est  qu'à  peine  s^est-on  éloigné  de 
la  ville,  qu'on  est  pour  ainsi  dire  rétabli;  mais 
aussi  on  y  est  attaqué  quelquefois  de  maladies  si 
terribles  qu'on  est  emporté  sous  quelques  jours. 
C'est  prodigieux  le  nombre  de  malades  que  les 
Autrichiens  et  nous  ont  eus  au  siège  de  cette 
place. 

Enceinte.  —  Si  on  ne  considère  que  l'enceinte 
proprement  de  la  ville,  elle  est  grande,  puisqu'elle 
est  bien  de  3,500  toises;  mais  si  on  y  comprend 
son  enceinte  militaire,  c'est-à-dire  la  citadelle, 
Saint-Georges,  les  ouvrages  de  Pradella  et  tous 
ceux  en  avant  de  Cerese,  c'est  énorme  et  il  faut 
plusieurs  heures  pour  en  faire  le  tour. 

L'enceinte  de  la  ville  n'est  autre  chose  qu'une 
simple  muraille  crénelée.  Elle  n'est  pas  élevée  de 
jjIus  de  12  pieds  et  est  flanquée  de  distance  en  dis- 
lance de  petits  bastions  ou  grosses  tours.  La  par- 
tie entre  la  porte  Cerese  et  le  lac  inférieur,  étant 


120  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

l'endroit  où  les  eaux  n'existent  point  ou  peu  dans 
guelque  temps  de  l'année,  est  couverte  par  un 
rempart  très  élevé  et  flanqué  par  de  grosses  tours. 
Entre  Cerese  et  le  commencement  de  l'île  du  Tè, 
il  n'y  a  point  d'inondations,  mais  il  y  a  un  énorme 
fossé  plein  d'eau  très  vive;  tout  le  reste  du  con- 
tour est  couvert  par  le  lac. 

Places.  —  La  ville  de  Mantoue  est  bien  bâtie; 
les  rues  droites,  longues,  assez  larges.  Il  y  a  un 
grand  moyen  de  s'y  reconnaître  :  c'est  qu'elle  est 
traversée  en  son  milieu  par  un  canal  nommé  Rio 
qui  permet  de  ne  pas  se  perdre  dans  son  étendue. 

Il  y  a  beaucoup  de  places,  et  toutes  sont  petites 
en  général  et  n'ont  rien  de  remarquable.  Il  y  en  a 
une.  en  entrant  à  la  porte  Cerese,  qui  sert  de 
marché  aux  bestiaux.  Deux  se  trouvent  à  côté 
l'une  de  l'autre  vers  la  porte  Pusterla  et  sont  bien 
ornées  par  la  très  belle  maison  de  M.  d'Arco.  Elle 
est  toute  neuve  et  très  élégante;  les  appartements 
y  sont  grands,  vastes;  on  y  remarque  surtout  une 
très  grande  salle  où  sont  tous  les  portraits  de  cette 
famille  très  ancienne  et  illustre. 

Outre  ces  deux  places,  il  y  en  a  deux  autres  :  celle 
des  Arcades  qui  sert  de  marché  aux  herbes;  elle 
est  carrée,  mais  très  grande,  mais  ornée  de  tous 


MANTOUE  121 

côtés  d'arcades  très  commodes,  surtout  dans  la 
grande  chaleur,  et  qui  se  prolongent  aussi  dans  les 
rues  voisines.  Cette  place  communique  presque  de 
suite  à  une  autre  place,  la  plus  grande  de  la  ville. 
Celle-ci  est  oblongue,  et  près  de  la  porte  Saint- 
Georges.  Un  de  ses  côtés  est  orné  de  beaux  bâti- 
ments élevés  et  bien  décorés;  c'est  là  où  logeaient 
le  général  et  le  commandant  de  la  ville.  A  l'extré- 
mité de  la  place  et  sur  un  petit  côté  est  une  église 
neuve,  très  belle  et  très  élégante;  elle  n'est  pas 
tout  à  fait  achevée,  mais  elle  sera  très  jolie. 

Palais  Gonzague.  —  L'ancien  palais  des  ducs  de 
Mantoue  se  trouve  sur  cette  place;  il  est  bien 
antique  et  a  plus  l'apparence  des  restes  d'un 
ancien  château  fort  que  d'un  palais.  En  bas,  il  y  a 
des  arcades  tout  le  long  en  cintres  gothiques.  Il 
y  a  peu  de  fenêtres,  et  la  muraille  se  termine  très 
haut  par  de  larges  créneaux.  L'intérieur  des  cours 
n'est  pas  plus  brillant,  mais  les  appartements  sont 
vastes  et  beaux. 

Château  —  Dans  le  voisinage  de  ce  palais,  on 
remarque,  près  du  lac,  un  vieux  château  fort  bâti 
en  pierres  carrées,  très  élevé,  servant  certaine- 
ment de  citadelle  avant  l'invention  de  la  poudre  à 


122  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL   DESAIX 

canon.  A  présent,  c'est  peu  de  chose.  Les  pri- 
sons y  sont.  Il  y  a  quelques  magasins.  Il  est  sus- 
ceptible de  quelque  défense;  mais  très  petit  et 
serré,  il  est  peu  de  chose. 

Théâtre.  —  Tout  près  de  là  encore,  se  trouve  le 
théâtre.  Il  est  au  fond  d'une  place  et  ne  présente 
point  de  façade.  Mais,  dans  l'intérieur,  il  est  propre, 
élégant,  orné  et  assez  bien  distribué.  Il  est  moins 
rond  que  les  autres  salles  que  j'ai  vues,  plus 
oblong  (1). 

Palais  du  Tè  (2).  —  Ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux 
à  voir  àMantoue,  c'est  le  palais  du  Tè,  à  la  porte 
Pusterla.  Ce  palais,  placé  dans  l'enceinte  des  forti- 
fications, était  la  maison  de  plaisir  et  de  fête  des 
ducs  de  Mantoue.  Il  est  assez  neuf  et  en  bon  élat. 
Il  a  été  construit  par  Jules  Romain,  architecte  et 
peintre  né  à  Mantoue,  où  l'on  voit  encore  sa 
maison  qui  n'a  rien  d'extraordinaire.  Le  palais  du 
Tè  est  proprement  un  grand  carré  dont  l'entrée 


(1)  La  Lande  (VII,  200)  le  juge  un  des  beaux  théâtres  de 
l'Italie. 

(2)  Desaix  écrit  le  palais  du  Tht.  Le  nom  de  ce  palai.s  vient, 
non  pas  de  thé,  non  pas  de  la  lettre  T  dont  l'édifice  avait  primi- 
livement  la  l'orme,  mais,  comme  dit  Millin,  du  lieu  où  il  fut  bâti 
et  qui  s'appelait  Tejctto  (d'où  l'abréviation  Tè).  Cl",  sur  ce 
palais  les  Souvenirs  de  Duviouet,  160. 


MANTOUE  !23 

est  un  superbe  portique  très  élevé,  soutenu  par 
des  colonnes  et  chargé  d'ornements.  A  la  suite, 
est  un  vestibule  qui  donne  à  gauche  dans  de  très 
beaux  appartements,  très  curieux  par  des  peintures 
magniflques.  C'est  là  que  sont  peints  les  Titans 
renversés,  voulant  escalader  le  ciel;  les  détails 
sont  immenses  et  prodigieux  ;  la  proportion 
d'hommes  de  plus  de  douze  pieds  de  haut,  par- 
faite. On  passerait  sa  vie  à  voir  ces  détails  :  les 
Titans  renversés,  écrasés  sous  les  montagnes,  ex- 
primant la  rage,  le  désespoir,  le  repentir,  le  pardon, 
la  douleur;  l'Olympe  et  une  immensité  de  dieux 
et  de  déesses  avec  des  attributs  à  les  faire  con- 
naître. Rien  n'est  oublié,  jusqu'aux  plaisanteries  : 
une  déesse  est  peinte,  jetant  son  pot  de  chambre 
sur  la  tête  des  Titans  (1).  Dans  la  chambre  précé- 
dente, on  volt  dessinés  tous  les  bas-reliefs  peints 
sur  la  colonne  Trajanc;  c'est  immense  et  bien  fait. 
A  droite,  trois  appartements  aussi  se  présentent, 
et  pleins  de  peintures  à  fresque.  La  chambre  du 

(1)  Voir,  sur  celte  célèbre  salle  des  Géants,  les  pages  277-278  de 
Mii.LiN,  y^oyage  dans  le  Milanais,  II;  la  page  201  du  tome  VII  de 
La  Lande  :  «  Ce  morceau,  dit  La  Lande,  est  le  triomphe  de 
Jules  Romain,  ot,  s'il  n'a  pas  les  agréments  qui  touclient,  il  a  la 
l'orée  qui  enlèvo:  -  la  jiage  211  du  tome  lil  de  Gochin,  Vuiiagf 
d'Italie  («  tigiirt's  d'un  beau  c.lKiix,  groupes  assez  bien  lii'-s,  des- 
sin d'un  caractère  fort  grand  quoique  plein  d'incorrections  »),  et 
es  Souvenirs  de  Dlvkjuet,  161. 


124  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU  GÉNÉRAL   DESAIX 

fond  représente  Bacchus,  ses  fêtes,  le  vieux  Silène, 
les  faunes  et  tous  les  attributs  de  la  joie  et  de  la 
bonne  chère;  rien  n'est  plus  délicat  et  plus  gra- 
cieux; Bacchus  est  parfait  pour  les  formes  et  le 
coloris,  et  le  vieux  Silène,  plein  d'expression. 
Dans  les  deux  autres  appartements,  il  y  a  une 
infinie  quantité  de  petits  sujets,  et  tous  admirables. 
Je  conviens  que  j'ai  oublié  les  sujets.  J'étais  excu- 
sable :  une  très  jolie  demoiselle,  bien  faite,  bonne 
tournure,  assise  sur  un  bout  de  canapé,  à  côté  de 
moij  me  les  montrait;  il  est  permis  alors  d'être 
distrait. 

En  avant  du  château,  se  trouve  une  grande 
cour,  fermée  en  avant  par  une  muraille  très  élevée, 
en  fer  à  cheval,  avec  de  hautes  arcades.  A  droite, 
en  entrant,  sont  des  pavillons  ornés  aussi  de  pein- 
tures. On  y  remarque  le  supplice  horrible  de 
Régulus,  mais  surtout  une  femme  voilée,  seule  et 
appuyée,  qui  est  un  chef-d'œuvre;  elle  n'est  cou- 
verte que  d'un  voile  qui  descend  jusques  aux 
pieds;  c'est  vraiment  très  beau. 

Tous  les  appartements  de  ce  palais  sont  ainsi 
ornés,  mais,  en  beaucoup  d'endroits,  dévastés.  Il 
y  a  une  chambre  terrible  :  on  n'y  fait  pas  un  pas 
sans  être  entièrement  couvert  de  puces. 

Pour  les  arts,  il  n'y  a  pas  beaucoup  de  choses 


MANTOUE  125 

très  curieuses.  Il  y  a  un  Musée  assez  intéressant. 
Il  y  avait  à  Mantoue  une  Académie  (1)  où  l'on 
trouvait  quelques  hommes  instruits.  Il  y  avait  quel- 
ques morceaux  précieux.  On  les  a  envoyés  à  Paris, 
entre  autres  un  buste  de  Virgile,  qui,  né  à  Pietole, 
à  une  lieue  de  Mantoue,  était  regardé  en  grande 
vénération  dans  cette  ville;  il  y  avait  un  jour  qui 
lui  était  consacré,  où  on  faisait  mille  cérémonies 
en  son  honneur;  on  lui  avait  érigé  une  statue  en 
bronze.  Un  duc  de  Mantoue  fut  si  jaloux  des 
honneurs  prodigieux  qu'on  rendait  à  la  mémoire 
de  Virgile  qu'il  fit  jeter  cette  statue  dans  le  lac; 
elle  a  été  repêchée  depuis.  Les  Mantouans  ont 
regretté  infiniment  qu'on  leur  ait  enlevé  le  monu- 
ment élevé  à  ce  grand  homme;  ils  ont  demandé 
avec  instance  qu'on  leur  permît  d'en  faire  faire 
une  copie  (2). 


(l)Cf.,  sur  cotle  Académie  iiiantouane  des  sciences  et  des  arts, 
La  Lande,  VII,  205. 

(2)  «  Lorsque  je  visitai  Mantoue,  écrit  Millio  (II,  289),  cette 
ville  retentissait  encore  des  honneurs  rendus  à  Virgile  par  les 
cliefs  de  l'anntie  fran(;aise;  mais  le  cœur  était  peiné  de  sentir 
qu'au  milieu  de  ces  vives  démonstrations,  l'image  si  vénérée  du 
poète  lui  eût  été  enlevée  et  qu'elle  eût  été  remplacée  par  un 
plâtre.  C'était  élever  des  autels  à  un  dieu  dont  ou  avait  emporté 
la  statue."  Millin  ajoute  (son  livre  a  paru  en  1817)  que  les  Man- 
touans ont  recouvré  leur  Virgile,  mais  que  la  critique  pourrait 
leur  déplaire,  si  elle  s'avisait  d'examiner  l'authenticité  de  leur 
chère  image  :  «  Celte  tète  est  celle  de  Bacchus  ou  de  quelque 


126  JOURNAL   DE  VOYAGE   DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

J'ai  VU  le  jardin  botanique.  Il  est  placé  près  du 
rempart,  à  peu  de  distance  du  bastion  Saint-Alexis; 
il  est  bien  soigné,  propre,  bien  en  état,  mais  très 
grand,  et  n'a  rien  de  merveilleux  ;  il  est  arrangé  à 
la  française.  J'y  ai  vu  une  plante  grimpante, 
extrêmement  belle. 

A  Mantoue,  toutes  les  rues  portent  des  noms  de 
saints,  mais  toujours  avec  des  épithètes  au  bout, 
ce  qui  les  fait  très  longs.  11  y  a  dans  l'intérieur  de 
la  ville,  à  l'embouchure  du  Rio,  ou  ruisseau  qui 
traverse  la  ville,  un  port  assez  intéressant;  on  y 
voit  quelques  bateaux  avec  des  mâts  allant  à  la 
voile.  Il  s'y  trouvait  une  douzaine  de  chaloupes 
canonnières  qui  nous  avaient  servi  dans  le  siège 
et  pourraient  être  employées  à  la  défense.  Cha- 
cune avait  une  pièce  ou  un  obusier;  ornées  de 
leur  pavillon,  de  leurs  banderoles,  elle  sont  jolies 
à  voir;  elles  sont  construites  dans  le  goût  des  cha- 
loupes canonnières  de  mer. 

J'ai  vu  les  approvisionnements  de  siège  de  la 
place  de  Mantoue;  ils  sont  énormes.  Il  y  a  dans 
les  maisons  religieuses  des  caves  étonnantes  par 

jeune  berger;  aucun  caractère  n'y  fait  reconnaître  Virgile. 
Voir,  sur  le  culte  de  Virgile  à  Mantoue,  le  livre  de  Trolard,  De 
Rivoli  à  Magenta,  94-100,  et  lire  dans  les  Souvenirs  militaires 
d'un  jeune  abbé,  90-92,  le  pèlerinage  de  Cognet  en  1799  au  monu- 
ment de  Pietole. 


MANTOUE  127 

leur  immensité  et  bien  remplies  de  vins,  d'eau-de- 
vie  et  de  vinaigre. 

Il  y  a  une  boucherie  particulière  à  Mantoue; 
elle  n'a  rien  d'extraordinaire,  mais,  au  moins,  elle 
est  bien  placée  sur  le  bord  du  canal.  Dans  l'Italie, 
en  général,  les  tueries  sont  isolées  chez  chaque 
particulier,  ce  qui  est  mal  entendu,  malpropre  et 
désagréable  à  la  vue. 

A  distinguer i  hommes  : 

Le  général  Miollis,  âgé,  sort  de  Soissonnais  : 
brave  homme,  honnête,  doux^  tournure  et  mise 
originales  et  simples;  sert  très  exactement  et  d'une 
manière  très  distinguée  à  la  guerre  (1). 


(1)  Miollis  (1759-1828),  fils  d'un  conseiller  au  parlement  d'Aix, 
avait  été,  en  effet,  lieutenant  au  n'ginient  de  Soissonnais-infan- 
terie.  Capitaine  au  15"  régiment,  puis  lieutenant-colonel  du 
3*  bataillon  des  Bouches-du-Rhùne,  puis  adjudant-général  en 
1792,  général  de  brigade  en  1795,  il  avait  commandé  à  Ceva  et 
à  Alexandrie;  le  15  janvier  1797,  au  faubourg  Saint-Georges,  il 
repoussait  Provera,  et  Bonaparte  jugeait  qu'il  avait  été  en 
cette  occasion  «  aussi  actif  qu'intrépide  »;  le  4  février, 
il  avait  ordre  de  commander  Mantoue,  et,  le  2  mars,  tout  le 
Manlouan.  Après  le  traité  de  Campio-Forniio,  il  continua  de  ser- 
vir en  Italie.  Général  de  division  en  1799,  il  défendit  Gènes  sous 
les  ordres  de  Masséua.  En  1805,  il  revint  à  Mantoue  comme  gou- 
verneur. En  1806,  il  commandait  à  Venise,  et,  dit  Marmont,  on 
ne  pouvait  pas  en  conûer  la  garde  et  la  conservation  à  de  meil- 
leures mains.  Puis  on  le  trouve  à  Livourne  (1807),  à  Rome 
(1811),  à  Metz  (sous  les  Cent-Jours).  11  était  depuis  1808  comte 
de  l'Empire. 


128  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

Charton,  sort  du  5'  dragons  dont  il  a  été  colonel, 
maréchal  de  camp,  demeure  à  Versailles,  âgé, 
grand,  tète  grise,  cheveux  courts,  a  de  l'esprit, 
marié,  a  sa  femme  avec  lui,  âgée,  prétentions; 
une  nièce  aussi  avec  lui,  jeune,  et  les  agréments 
de  cet  âge  (1). 

Pelletier,  je  le  connais  peu  :  assez  âgé  aussi, 
figure  ronde,  joues  colorées,  yeux  noirs  un  peu 
enfoncés;  sur  la  joue  droite,  une  cicatrice  pro- 
fonde (2). 

(1)  Joachim  Charton,  né  à  Lyon  le  28  août  1746,  volontaire  à 
la  légion  de  Soubise  en  17G8,  sous-lieutenant  en  1769,  capitaine 
en  1772,  attaché  au  corps  des  dragons  en  1777,  grand  prévôt  de 
la  connétablie  en  1778,  commandant  de  la  garde  nationale  et 
aide  de  camp  de  La  Fayette  en  1789,  colonel  du  5^  dragons  en 
1791,  maréchal  de  camp  le  13  janvier  1792,  renvoyé  de  l'armée 
sur  une  sommation  de  «  Marat  et  consorts  »  et  emprisonné 
pendant  la  Terreur,  réemployé  à  force  de  démarches  et  envoyé 
en  Italie  en  mars  1797.  Il  avait  commandé  Mondovi,  et  le  15  sep- 
tembre Bonaparte  l'envoyait  commander  la  place  de  Porto- 
Legnago;  mais  quelques  mois  auparavant,  le  3  avril,  lorsqu'il 
passait  à  Palma  la  revue  de  la  division  Serurier,  il  avait  trouvé 
que  Charton  commandait  sa  brigade  avec  incertitude  et  mon- 
trait peu  d'instruction.  Le  6  janvier  1798,  Charton  mourait  à 
Padoue,  dans  la  maison  Salvatieri;  il  fut  inhumé  au  pied  de  la 
pyramide  triomphale  élevée  par  les  Français  sur  la  place  des 
Statues. 

(2)  Louis  Pelletier  (1754-1843),  soldat  au  régiment  du  Maine, 
capitaine  par  ancienneté  de  grade  en  1792,  bombardé  général  de 
brigade  à  la  fin  de  décembre  1793  pour  sa  belle  conduite  à  l'af- 
faire du  camp  de  Raous  (c'est  de  là  que  lui  venait  cette  cicatrice 
que  remarque  Desaix;  il  avait  alors  reçu  un  coup  de  feu  qui  lui 
emporta  la  pommette  de  la  joue  droite)  et  devant  Toulon, 
employé  à  l'armée  des  Pyrénées-Orientales  et.  à  celle  d'Italie  où 


MANTOUE  129 

Verrières,  de  l'artillerie  :  brave  homme,  âgé, 
figure  longue,  physionomie  un  peu  ridée,  parlant 
doucement  et  lentement  (1). 

Beaurevoir,  chargé  des  dépôts  des  remontes  de  la 
cavalerie  (2). 

Philippe,  commandant  de  la  place,  jeune  homme 
de  trente  ans  à  prétentions  :  grand  chapeau;  torse 
serré;  de  beaux  chevaux  fringants,  bien  équi- 
pés (3). 

il  se  signala,  notamment  à  Castiglione,  au  blocus  de  Mantoue  et 
dans  le  Tyrol,  commanda  le  Gard  et  l'Hérault  sous  l'Empire  et 
prit  sa  retraite  en  1814.  Il  est,  disait  Clarke,  sans  talents,  mais 
brave. 

(1)  Verrières  —  et  non  Verdière  comme  a  écrit  Desaix  —  de 
son  vrai  nom,  Aulmont,  né  à  Paris  en  1746,  gendarme  de  la 
garde  en  1762,  élève  d'artillerie  en  1765,  capitaine  en  1778  au 
régiment  de  La  Fère  où  il  connut  Napoléon,  lieutenant-colonel 
en  1792,  chef  de  brigade  en  1793  et  commandant  l'artillerie  à  la 
bataille  de  Kaiserslautern,  employé  à  l'armée  d'Italie  à  la  fin  de 
1795,  directeur  de  son  arme  aux  îles  Ioniennes  à  la  fin  de  1797, 
général  de  brigade  d'artillerie  en  1799,  inspecteur  général  en 
1802.  admis  à  la  retraite  en  1809,  commandant  de  Landau  de 
1812  à  1814,  mort  à  Saint-Germain-en-Laye  en  1831.  (Cf.  A.  Chu- 
QUET,  Jeunesse  de  Napoléon,  I,  315  et  463,  et  l'Alsace  en  1814, 
295.) 

(2)  Beaurevoir,  général  de  brigade  depuis  le  8  mars  1793,  com- 
mande durant  la  campagne  d'Italie,  tantôt  la  cavalerie  de  l'armée 
(avant  l'arrivée  de  Stengel),  tantôt  une  brigade,  tantôt  la  réserve, 
tantôt  la  cavalerie  de  la  division  Serurier.  Bon,  probe,  véritable- 
ment patriote,  dit  Clarke,  il  méritait  le  grade  de  divisionnaire 
par  sa  moralité,  ses  talents  et  la  manière  distinguée  dont  il  avait 
servi  à  l'armée  du  Rhin. 

(3)  François  Philippe,  né  à  Annecy  en  1774,  capitaine  au 
3*  bataillon  des  volontaires  du  Mont-Blanc  en  1793,  adjoint  à 


130  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   (iÉNÉRAL   DESAIX 

Clément^  chef  de  la  29'  demi-brigade  légère, 
quarante  ans,  tournure  militaire,  teint  bilieux  et 
plombé,  moustaches  noires;  adjudant -général 
après  la  prise  de  Toulon;  chef  de  la  29'  depuis 
quelques  mois  ;  rien  d'extraordinaire  comme  mili- 
taire (1) . 

Touret,  adjudant-général  de  quarante-cinq  ans, 
très  bel  homme,  belle  figure,  grand,  large,  la  tête 
grosse,  ridé,  les  yeux  noirs;  chef  d'état-major  de 
la  division  du  Mantouan;  on  croit  qu'il  sera  des 
premiers  supprimés  (2). 

l'adjudaat-général  Delort,  a  laissé  un  journal  de  marche.  (Fol- 
LiET,  les  Volontaires  de  la  Savoie,  273-305.)  Il  avait  été  blessé  à 
Loano,  puis  à  Lodi,  et  il  était  incapable  de  continuer  le  service 
actif;  il  commanda  l'île  Sainte-Marguerite,  reçut  le  grade  de  chef 
de  bataillon  en  mai  1800  pour  «  sa  conduite  valeureuse  et  ses 
blessures  honorables  à  l'attaque  du  pont  de  Lodi»,  et  mourut  en 
1803  à  Menthon,  où  il  était  venu  pour  rétablir  sa  santé. 

(1)  Claude  Clément,  né  à  Romans  le  1"  décembre  1757,  soldat 
au  régiment  du  Maine  et  caporal  en  1777,  parti  par  congé  absolu 
en  1783,  élu  chef  du  13°  bataillon  de  la  Drôme  en  1793,  adju- 
dant-général chef  de  bataillon  en  avril  1794,  chef  de  la  58®  demi- 
brigade  en  décembre  1796  et  de  la  29«  légère  en  janvier  1797, 
nommé  général  de  brigade  provisoire  par  Joubert  le  12  novembre 
1798  et  confirmé  dans  ce  grade  par  le  Directoire  le  15  mars  1799, 
fait  prisonnier  dans  Coni,  mis  en  décembre  1801  à  la  disposition 
de  Leclerc,  mort  à  Saint-Domingue  le  20  avril  1802.  Cf.  Lan- 
DRiEux,  Mémoires,  I,  186  et  344. 

(2)  Augustin  Touret,  né  à  Montargis  le  8  décembre  1742,  —  il 
avait  donc  cinquante-cinq  et  non  quarante-cinq  ans,  —  entra  au 
service  dès  1761.  Il  était  en  1783  porte-drapeau  au  régiment  du 
Maine  ou  28°  régiment,  sous-lieutenant  en  1790,  lieutenant  et 
chevalier  de  Saint-Louis  en  1791,  capitaine  en  1792;  il  se  distin- 


MANTOUE  131 

Béguin,  chef  de  bataillon  de  la  29%  sortant  de  la 
6'  lép^ère,  âgé  de  cinquante  ans  à  peu  près,  figure 
ridée,  livide,  annonçant  l'impression  de  l'air  du 
climat;  commande  la  citadelle  (i). 

Kister  le  frère,  jeune  homme,  a  acquis  assez 
bonne  tournure,  timide,  grièvement  blessé,  fait 
prisonnier  à  Trente,  bien  rétabli  ;  a  été  à  Spire  (2). 

La  29"  a  presque  toujours  été  en  Tyrol,  elle 
était  à  la  bataille  de  Saint-Georges. 

Administration    mantouane  -  française .    —    Était 


gua  aux  sièges  de  Toulon,  de  Gollioure  et  de  Roses.  Nommé 
adjudant-général  chef  de  brigade  par  Dugommier,  employé  pen- 
dant la  campagne  d'Italie  à  Finale,  puis  à  Oneille  auprès  de 
Despinoy,  puis,  par  décision  du  2  mars  1797,  à  Manloue  auprès 
de  MioUis,  et  confirmé  par  le  Comité  de  salut  public  en  juin  \  793, 
il  ne  fut  pas,  comme  Desaix  l'avait  prévu,  compris  dans  le  tra- 
vail de  réorganisation  du  corps  des  adjudants  commandants 
(3  août  1801;,  et,  en  décembre  1802.  il  était  pensionné.  •  Vieux, 
avait  dit  Clarke,  il  convient  de  lui  donner  la  retraite.  » 

(1)  François-Jean  Béguin,  alors  capitaine,  était  entré  le  pre- 
mier dans  Saint-Michel  et  avait  pris  les  Croates  qui  tiraient  des 
fenêtres  du  couvent  sur  la  29».  (Fabry,  Rapports  historiques,  457.) 
Il  devint  chef  de  bataillon  à  la  29*  demi-brigade  légère  et  mourut 
des  fatigues  de  la  guerre  au  mois  de  ventAso  an  IX  Sa  veuve  n'eut 
pas  de  pension  :  la  loi  ne  pensionnait  que  les  veuves  des  mili- 
taires morts  sur  le  champ  de  bataille  ou  des  suites  de  blessures 
reçues  à  la  guerre:  elle  se  fit  institutrice  à  Ribauvillé. 

(2)  C'est  André  Kister,  sous-lieutenant  au  6"  bataillon  de  chas- 
seurs  en  1792  et  en  1793;  Desaix  l'avait  connu  à  l'armée  du 
Rhin,  ainsi  (jue  .son  frère  Georges  Kister,  le  futur  général  do  bri- 
gade, celui  qui  remplaça  Thiébault  à  Fulda  et  que  Zozotte  nom- 
mait le  général  Klister. 


132  JOURNAL   DE  VOYAGE   DU   GENERAL  DESAIX 

nommée  par  le  général.  J'ai  remarqué  un  négo- 
ciant des  environs  de  Montpellier,  vieillard  tou- 
jours poudré  à  blanc  à  deux  boucles;  homme  hon- 
nête, probe  et  très  instruit,  Gouin  (1). 


(1)  La  commission  administrative  nommée  par  Bonaparte 
après  la  capitulation  de  Mantoue  comprenait  trois  membres, 
Marois-Duboscq,  Gouin  et  Feyt,  ainsi  que  le  secrétaire  Rouher; 
elle  a  laissé  les  plus  mauvais  souvenirs  à  Mantoue;  le  plus 
influent  des  «  triumvirs  »  était  Marois-Duboscq;  les  deux  autres 
n'étaient  que  des  comparses. 


PADOUE 

Départ  de  Mantoue.  —  Castellaro.  —  Sanguinetto.  —  Urea.  — 
Porto-Legnago.  —  Bevilacqua.  —  Este.  —  Monselice.  — 
Padoue.  —  Saint-Pierre.  —  Rues.  —  Enceinte.  —  Grande 
place.  —  Jardin  des  plantes.  —  Saint-Antoine  de  Padoue.  — 
Salle  de  justice.  —  Caractère  des  habitants.  —  Hommes.  — 
Existence  de  Padoue.  —  Départ  de  Padoue.  —  Campagne 
magnifique.  —  La  Noventa.  —  Strà.  —  Dolo. 

Départ  de  Mantoue.  —  Sortant  de  Mantoue,  dans 
un  instant  j'ai  traversé  Saint-Georges  et  suivi  la 
route  de  Porto-Legnago.  Ce  n'est  pas  une  grande 
route.  Aussi  est-elle  très  étroite,  tournant  à  tout 
instant  et  très  cahoteuse.  Le  pays  est  comme  celui 
que  nous  avions  traversé,  c'est-à-dire  extrême- 
ment coupé  de  haies,  de  fossés.  Cependant,  sur  la 
droite  du  chemin,  on  voit  deux  ou  trois  champs 
d'orge  assez  étendus,  malgré  cela  traversés  par 
des  fossés  d'arrosage. 

Castellaro.  —  Nous  sommes  bientôt  arrivés  à  la 
première  poste.  C'est  Castellaro,  petit  village  peu 
long,  où  la  poste  est  à  droite,  à  son  extrémité.  Il 
n'y  a  rien  de  remarquable.  A  quelque  distance  du 


134  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

village,  plusieurs  centaines  de  toises,  se  trouve  un 
canal  d'eau  très  vive  et  courante,  mais  pas  large  ; 
il  est  d'environ  six  toises;  on  y  établirait  avec 
peine  un  pont  sans  un  chevalet.  C'est  là  où  le 
général  Charton,  jeune  homme  tout  à  fait  plein  de 
zèle,  s'est  fait  tuer  en  se  portant  au-devant  du 
général  Wurmser.  Il  avait  demandé  avec  grande 
instance  d'être  employé  et  ne  faisait  que  d'arriver 
lorsqu'il  a  été  tué  (1). 

Sanguinetto.  —  De  Castellaro,  on  arrive  à  Sangui- 
netto.  C'est  un  endroit  assez  grand;  on  peut  l'ap- 
peler un  gros  bourg.  Au  milieu  est  un  haut  et 
vieux  château  en  briques.  Sanguinetto  est  très 
long.  Les  maisons  sont  basses  et  ont  chacune 
une  boutique.  A  l'extrémité  est  une  église  assez 
nue. 

(1)  Charles-François  Charton,  né  à  Boucq  (Meurthe)  en  1765, 
lieutenant  au  28«  d'infanterie  en  1792,  avait  fait  la  campagne 
d'Italie  en  179o  et  assisté  au  siège  de  Toulon  lorsqu'il  fut  nommé 
adjudant-général  chef  de  bataillon.  En  1795,  il  commandait  à 
Toulon  comme  général  de  brigade.  Il  périt  le  12  septembre  1796 
au  combat  de  Castellaro.  Bonaparte  raconte  ainsi  sa  fin  : 
«  Sahuguet  avait  envoyé  quelques  chasseurs  pour  harceler  et 
retarder  la  marche  de  Wurmser,  mais  il  avait  trop  peu  de 
monde  pour  y  réussir  :  Charton,  avec  trois  cents  hommes,  fut 
enveloppé  par  un  régiment  de  cuirassiers;  au  lieu  de  se  porter 
dans  les  fossés,  ces  braves  soldats  voulurent  payer  d'audace  et 
charger  les  cuirassiers;  après  une  vigoureuse  résistance,  ils 
furent  faits  prisonniers;  Charton  a  été  tué.  » 


PADOUE  135- 

Urea.  —  De  là,  nous  avons  été  àUrea  qui  est  un 
long  villag-e.  En  entrant,  on  trouve  un  très  large 
canal  d'environ  dix  toises;  on  le  traverse  sur  un 
pont  et  on  entre  droit  par  une  rue  large  qui  bientôt 
va  se  joindre  à  une  autre  rue  assez  longue  et  large 
qui  est  parallèle  au  canal.  A  Urea  fut  une  affaire 
assez  vive  où  le  général  Wurmser  eut  du  succès. 

Porto- Legnago.  —  De  là,  j'ai  été  àPorto-Legnago. 
Avant  que  d'y  venir,  nous  avons  trouvé  à  très  peu 
de  distance  un  canal  venant  de  l'Adige.  La  ville 
est  très  peu  considérable.  Elle  est  coupée  en  deux 
par  l'Adige  qui  y  est  assez  rapide  et  grand.  Cette 
rivière  est  très  réunie  dans  son  cours  et  m'a  paru 
de  la  largeur  de  la  Moselle,  mais  plus  rapide.  Elle 
était  couverte  de  beaucoup  de  très  grands  bateaux 
très  larges  et  terminés  en  pointe  très  émoussée. 
Us-  ont  dt*s  mâts  qui  servent  à  porter  des  voiles 
quand  l'occasion  est  favorable  et  à  attacher  les 
cordes  qui  servent  à  les  faire  remonter.  Les  bords 
de  la  ville,  le  long  de  la  rivière,  des  deux  côtés, 
sont  fermés  par  une  muraille  ancienne  dans 
laquellr  se  trouvent,  en  plusieurs  endroits,  mêlées 
des  maisons.  Le  pont  est  sur  pilotis;  il  a  ses 
arcades  assez  grandes;  il  y  a  un  pont-levis  de 
chaque  côté. 


136  JOURNAL  DE   VOYAGE  DU   GÉNÉRAL  DESAIX 

Porto-Legnago  est  une  très  petite  place,  presque 
pas  à  l'abri  d'un  coup  de  main.  Elle  a  cependant 
une  enceinte  bastionnée  avec  de  bons  revêtements 
passablement  élevés.  Du  côté  de  Mantoue,  les 
fossés  étaient  pleins  d'eau;  mais  ils  m'ont  paru 
peu  profonds,  puisqu'on  voyait  beaucoup  de  joncs 
qui  les  dépassaient.  Sur  l'autre  côté,  les  fossés 
étaient  marécageux;  il  y  a  des  demi-lunes  sur 
les  courtines  et  des  chemins  couverts  bien  des- 
sinés, mais  détruits.  On  travaillait  à  la  sortie 
de  la  place  à  creuser  une  cunette  au  pied  du 
rempart. 

Legnago  n'est  qu'un  village;  en  effet,  les  mai- 
sons y  sont  mal  bâties.  Deux  sont  pourtant  belles  : 
une  sur  la  place,  la  seule  de  la  ville  sur  la  rive 
droite  —  le  chef  de  brigade  Dessaix,  de  la  21'  (1), 
y  était;  —  l'autre  au  bord  du  rempart,  de  l'autre 
côté  de  la  ville;  pour  y  aller,  on  va  parallèlement 
au  rempart;  le  commandant  de  la  ville  y  était 
logé. 

(1)  Joseph-Marie  Dessaix,  le  Bayard  de  la  Savoie,  né  à  Thonon 
en  1764,  mort  en  1834;  médecin,  comme  son  compatriote  le 
général  Doppet,  capitaine,  puis  chef  de  bataillon,  puis  chef  de 
brigade  dans  la  légion  des  Allobroges;  il  s'était  signalé  aux 
côtés  de  Leclerc  dans  la  poursuite  des  vaincus  de  Roveredo;  il 
devint  général  de  division.  Il  commandait  alors  la  27«  demi-bri- 
gade d'infanterie  légère.  (Cf.,  dans  les  Rapports  historiques 
publiés  par  le  capitaine  Fabry,  le  récit  de  Dessaix,  p.  43l-i46). 


PADOUE  137 

Bevilacqua.  —  De  Porto-Legnago,  nous  avons 
été  à  Bevilacqua,  grand  village  où  on  traverse,  en 
sortant,  un  large  canal.  Il  n'y  a  pas  de  pont;  on  est 
obligé  de  passer  dans  Feau. 

On  va  à  Montagnana,  ville  fort  longue  et  singu- 
lière. Elle  a  un  très  grand  faubourg.  La  ville  a  une 
grande  enceinte,  très  élevée  en  briques  avec  des 
créneaux,  très  larges;  au  milieu  est  une  place 
carrée;  les  maisons  ont  des  arcades. 

Este,  la  montagne,  le  faubourg,  la  ville,  le 
canal. 

Monselice,  jolie  ville,  la  porte... 

Escale,  vieux,  cheveux  blancs, de  grandes  rides. 
Ancien  officier,  très  brave,  adjudant-général  à 
Arcole  pour  trait  de  valeur  (1). 

Solignac,  chef  d'état-major,  très  actif,  pillard  à 
l'excès  (2). 

(1)  Escale  (Louis-Annibal),  né  à  Bédariôux,  dans  l'Hérault,  en 
1737,  avait  alors  soixante  ans  et  paraissait  très  vieux.  Un  adjoint, 
dit  Thiébault  (Mémoires,  II,  36),  le  rencontrant  un  jour, 
s'écriait  :  «  Comment,  père  Escale,  encore  de  ce  monde!  La  mort 
n'a  donc  pas  faim?  »  Lieutenant  dans  les  milices,  les  troupes 
provinciales  et  aux  f^renadiers  de  Royal-Roussillon  de  1758  à 
1791,  lieutenant-colonel  en  second  du  2«  bataillon  des  volon- 
taires de  l'Hérault  en  1792,  adjudant-général  en  juin  1795,  Escale 
fut  tué  devant  Saint-Jcan-d'Acrc  le  28  mars  1799.  «  Bon,  avait 
dit  Clarke,  et  sans  grands  talents.  » 

(2)  Solignac,  dit  en  ellet  Thiébault  (Mitmoiret,  II,  126),  était 
plein  de  moyens  et  d'activité;  «  quelques  heures  lui  suffisaient 
pour  qu'il  fît  la  besogne  de  toute  une  journée;  mais  chez  lui  ces 


138  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

Ram.pon,  général  de  brigade,  chef  de  brigade  à 
la  32%  sort  de  Médoc;  figure  carrée,  voix  douce; 
fait  la  cour  à  l'ambassadrice  d'Espagne  ;  pas  voleur  ; 
grand;  se  tient  renversé;  peau  très  noire  (1). 

rages  étaient  rares,  et  seulement  lorsqu'il  n'y  avait  plus  moyen 
de  les  reculer.  »  Mais  Thiébault  ajoute  qu'il  avait  su  en  Italie 
faire  une  fortune  magnifique.  Bonaparte  n'avait-il  pas  oidonné 
à  Solignac.  le  14  avril  1797,  de  rembourser  dans  les  vingt-quatre 
heures  les  1,000  ducats  de  contribution  que  l'adjudant-général 
avait  indûment  prélevés  à  Leoben?  Né  à  Milliau  en  1773,  .'^oidat 
à  Vermandois,  capitaine  au  2«  bataillon  des  Pyrénées-Orientales, 
adjudant-général,  employé  à  Paris  au  13  vendémiaire  où  il  con- 
nut Bonaparte,  puis  en  Italie  où  il  fut  nommé  général  de  bri- 
gade en  17^9,  attaché  à  la  personne  du  premier  consul  qu'il  avait 
couvert  de  son  corps  au  19  Brumaire,  attaché  de  nouveau  à 
l'armée  d'Italie,  destitué  en  1806  pour  concussions,  —  mon 
intention,  disait  Napoléon,  est  de  lui  faire  rendre  tout  ce  qu'il  a 
pris  —  réintégré  l'année  suiranle,  envoyé  en  Portugal  et  en 
Espagne,  général  de  division  en  1808,  destitué  derechef  en  1811, 
membre  de  la  Chambre  des  Cent-Jours,  rayé  en  1815  des  con- 
trôles de  l'armée,  Solignac  fut  mis  à  la  retraite  en  1819,  réin- 
tégré en  1830,  réadmis  à  la  retraite  en  1834.  «  Le  desordre,  a 
dit  Thiébault,  les  profusions,  la  folie,  un  luxe  du  plus  mau- 
vais goût,  le  jeu  surtout  dévorèrent  je  ne  sais  combien  de  fois 
ce  que  l'activité,  la  capacité,  le  bonheur,  l'audace  avaient 
obtenu;  il  était  de  ceux  chez  qui  l'amour  des  situations  violentes 
fait  naître  un  égal  besoin  de  richesse  et  de  ruine.  » 

(1)  Rampon  (1759-1842),  enrôlé  en  1775  au  régiment  de  Médoc 
où  il  passa  par  tous  les  grades  jusqu'à  celui  de  capitaine,  adju- 
dant-généial  chef  de  bataillon  et  chef  de  la  itil«  demi-brigade  en 
1793,  prisonnier  en  Espagne  durant  près  de  deux  ans,  prend  le 
commandement  de  Monte-Legino  comme  plus  ancien,  et  reçoit 
tous  les  éloges  et  honneurs  dus,  au  moins  en  partie,  à  Fornésy; 
général  de  brigade  du  11  avril  1796,  général  de  division  et  séna- 
teur en  1800,  comte  en  1808,  pair  de  France.  Lorsque  Desaix  le 
rencontra,  il  venait  de  recevoir  (en  mars  1797)  une  gratification 
de  10.000  livres  et  il  menait  la  2«  brigade  de  la  1"  division  ou 


PADOUE  139 

Brune,  général  de  brigade,  âgé  de  trente-trois 
ans,  assez  grand,  cheveux  noirs,  figure  oblongue, 
un  peu  étroite  du  bas,  de  grands  yeux  noirs,  teint 
bilieux.  Général  depuis  longtemps.  A  été  employé 
à  Bordeaux  et  à  Marseille  du  temps  de  la  Terreur. 
Brave,  a  de  l'esprit,  surtout  dans  le  cabinet  (1). 

Sornet,  grand,  couleurs  fortes;  sort  de  l'artillerie 


division  Masséna,  composée  de  la  32'  et  de  la  75«  demi-brigades 
de  ligne.  «  Brave,  disait  Clarke,  bon  général  de  brigade  et  s'est 
distingué.  » 

(1)  Brune,  né  en  1763,  avait,  en  effet,  trente-trois  ans.  II  était 
grand;  Danton,!  son  ami,  le  surnommait  le  Patagon,  et  Thiébault 
l'appelle  un  grand  dégingandé.  Général  de  brigade  depuis  le 
mois  d'août,  il  devait  ce  grade  à  ses  services  révolutionnaires  : 
il  allait,  en  1793,«  régénérer  »  Bordeaux,  et,  en  1796,  apaiser,  sous 
les  ordres  du  représentant  Fréron,  les  troubles  de  Marseille. 
Bonaparte  qui  le  connut  en  vendémiaire,  et  qui,  selon  Marmont, 
«  cédait  à  l'effet  toujours  produit  sur  lui  par  une  grande 
taille,  »  s'engoua  de  Brune.  Il  mandait  que  Brune  avait  eu  ses 
habits  percés  de  sept  balles,  à  l'affaire  du  12  janvier  1797,  en 
repoussant,  à  la  tête  des  grenadiers  de  la  75",  une  attaque  des 
Autrichiens  contre  Saint-Michel,  en  avant  de  Vérone,  et  le 
16  août  il  le  nommait  général  de  division,  lui  confiait  le  com- 
mandement de  la  2«  division  jusqu'alors  conduite  par  Augereau, 
parce  que,  disait-il.  Brune,  d'ailleurs  le  plus  ancien  général  de 
brigade  de  l'armée,  avait  «  donné  des  preuves  de  talent  militaire 
et  d'un  courage  distingué  à  la  bataille  de  Rivoli,  au  combat  de 
Tarvis  et  dans  tous  les  événements  de  la  campagne  ».  Plus  tard. 
Brune  fut  conseiller  d'Etat,  commandant  en  chef  de  l'armée 
d'Italie,  maréchal.  Disgracié  en  1807,  il  reparait  en  1815  pour 
être  assassiné  à  Avignon.  Desaix  dit  qu'il  avait  de  l'esprit  sur- 
tout dans  le  cabinet:  Marmont  écrit  de  même  qu'il  ne  manquait 
pas  d'esprit  et  do  (inesse,  qu'il  avait  beaucoup  lu,  mais  qu'il 
avait  mal  digéré  ses  lectures,  et  ijud  sa  tète  ressemblait  à  une 
bibliothèque  dont  les  volumes  sont  mal  rangés. 


140  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

sous-officier  ;  depuis  quatre  ans  avec  le  g^énéral 
Masséna;  ne  passe  pas  pour  très  brave  ni  pour  très 
habile,  mais  se  trouve  depuis  si  longtemps  avec  le 
général  Masséna  que  celui-ci  le  conserve  tou- 
jours (1). 

Ménard,  général  de  brigade  depuis  93,  une  espèce 
de  soldat  sans  grands  moyens,  seulement  brave; 
teint  du  Midi,  un  peu  livide,  figure  oblongue,  les 
cheveux  abattus  des  deux  côtés  (2). 

Le  général  Motte  :  je  l'ai  vu  à  Este,  grand,  assez 


(1)  Henry  Sornet,  né  à  Metz  en  1753,  était  fils  d'un  musicien 
de  la  cathédrale,  et  il  servit  comme  musicien,  de  même  que 
Victor,  au  4»  régiment  d'artillerie,  à  Valence,  de  1780  à  1792. 
Élu  lieutenant  de  canonniers  au  3'  bataillon  des  Bouches-du- 
Rhône  le  1"  octobre  1792  et  aussitôt  adjoint  de  l'état-major  de 
l'armée  du  Var  ou  d'Italie,  il  fut  nommé  adjudant-général  chef 
de  bataillon  par  les  représentants  au  mois  de  janvier  1795;  puis, 
après  Roveredo,  où  il  avait  attaqué  l'ennemi  à  la  tête  de  la 
18^  demi-brigade  d'infanterie  légère,  adjudant-général  chef  de 
brigade  sur  la  demande  de  Bonaparte  (16  mai  1797).  Il  fut  tué 
en  Egypte,  à  la  bataille  de  Canope,  le  21  mars  1801. 

(2)  Philippe-Romain  Ménard  (1750-1810),  enrôlé  au  régiment  de 
Champagne  où  il  devint  capitaine  en  1792,  adjudant-général  en 
1793,  général  de  brigade  en  1795  et  de  division  en  1798,  com- 
mandant en  Corse,  puis  en  Piémont,  employé  à  l'armée  d'Hel- 
vétie,  à  l'armée  de  Batavie  et  à  Besançon,  devait  prendre  sa 
retraite  en  1806.  Il  commandait  alors,  sous  Masséna,  la  1"  bri- 
gade de  la  1"  division  (18«  et  25«  demi-brigades  de  ligne),  et  Bona- 
parte, qui  le  nommait  le  brave  Ménard,  lui  avait  donné  en  mars 
1797  une  gratification  de  10,000  livres  :  «  Homme  fort  ordinaire, 
a  dit  Thiébaclt  (Mémoires,  II,  35),  mais  un  de  ces  hommes 
maniant  bien  les  soldats  devant  l'ennemi.  »  Et  Clarke  l'appréciait 
ainsi  :  «  Bon  général  de  brigade,  et  brave.  » 


PADOUE  141 

bel  homme,  figure  maigre,  homme  de  trente-cinq 
ans,  n'a  pas  le  teint  sain,  un  peu  de  taches  de 
rousseur;  sort  de  La  Sarre,  est  du  Vivarais,  a  été 
adjoint  à  l'état-major  avec  Dugommier  à  Toulon, 
de  là  aux  Pyrénées-Orientales,  est  revenu  en 
Italie  :  brave,  sévère,  très  honnête  homme  et 
estimé  (1). 

Le  général  Mignotte,  très  grand,  mince,  figure  un 
peu  noire;  manquent  les  deux  dents  de  devant; 
une  inoustache,  assez  bonne  tournure;  honnête  et 
assez  bon  ton  (2) . 

Madame  Papafava,  famille  très  illustre  de  Pa- 


(1)  Robert  Motte  n'était  pas  du  Vivarais,  puisqu'il  était  né  à 
Fresny,  dans  le  Calvados,  en  1754,  et  que,  de  son  témoignage, 
il  a  toujours  n'sidé  à  Montpinçon,  dans  le  même  département;  il 
sortait  du  régiment  de  La  Sarre  où  il  était  sous-lieutenant  en 
1792  :  il  avait  été  nommé  adjudant-général  chef  de  bataillon 
devant  Toulon  et  général  de  brigade  à  l'armée  des  Pyrénées- 
Orientales.  Plus  tard,  il  commanda  la  Drôme,  le  Tarn,  l'Isère. 
Il  prit  sa  retraite  en  1815  et  mourut  en  1829.  Il  était  alors 
aux  ordres  de  Masséna  (1"  division)  et  menait  la  1"  brigade 
d'infanterie  légère,  composée  de  la  2"  et  de  la  11"  demi- 
brigades. 

(2)  Joseph  Mignotte,  né  en  1755  à  Auxonne,  canonnier  au  régi- 
ment de  Grenoble,  cavalier  au  2"  régiment,  lieutenant  en  1792, 
capitaine  en  1793,  adjudant-général  chef  de  bataillon  en  1795, 
général  de  brigade  le  1"  janvier  1796,  passa  en  1798  dans  la  gen- 
darmerie où  il  servit  comme  chef  de  légion  jusqu'en  1815.  Au 
4  octobre  1797,  il  commandait  la  1"  brigade  (!*'  hussards  et 
20*  dragons)  de  la  division  Rey. 


142  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DËSAIX 

doue  (1).  —  Leclerc  logé  chez  elle  (2).  —  Très 
aimable.  —  Leclerc  la  reçoit.  —  Ses  filles  sont 
les  plus  jolies  de  Padoue. 

Madame  Polcastro,  grosse,  belle  gorge  trem- 
blante, beau  teint,  belle  femme,  figure  un  peu 
longue  et  grasse.  Le  mari,  noble  vénitien,  membre 
du  gouvernement  cisalpin.  Le  fils  de  Leclerc  était 
très  assidu  près  d'elle  (3). 

(1)  Cf.,  sur  cette  comtesse  Papafava  et  ses  deux  filles,  la  com- 
tesse Polcastro  et  la  comtesse  Dolti,  les  Mémoires  de  Thiébault 
(II,  lH-112).  Son  jardin  passait  pour  une  des  curiosités  de  la  ville  : 
«  Noch  ist  sehenswûrdig  der  Garten  des  Papafava,  »  lisons-nous 
dans  une  Topographie  des  nouvelles  possessions  italiennes  de 
l'Autriche  (1799),  et  le  palais  Papafava  existe  encore. 

(2)  Pierre  Leclerc  d'Ostein,  né  à  Marcellus,  dans  le  Lot-et- 
Garonne,  le  17  novembre  1754,  cavalier  au  4<|  dragons  en  1762, 
maréchal  de  logis  en  1765,  porte-étendard,  puis  sous-lieutenant 
en  1772,  sous-aide  major  en  1773,  passé  au  10"  chasseurs  en 
1779,  lieutenant  en  second  (1780),  lieutenant  en  premier  (1785), 
capitaine  en  second  (1788),  capitaine  commandant  en  1792,  chef 
d'escadron  en  1793,  chef  de  brigade  en  juillet  1794,  avait  par 
trois  fois  refusé  le  grade  de  général  en  assurant  qu'il  avait  beau- 
coup de  bonne  volonté  et  peu  d'expérience,  lorsqu'il  accepta  enfin 
ce  grade  de  Bonaparte  le  11  septembre  1796.  Mais  Bonaparte  ne 
disait-il  pas,  en  octobre  1797,  que  Leclerc  était  son  meilleur  offi- 
cier de  cavalerie,  qu'il  avait  fait  l'avant-garde  et  l'arrière-garde 
de  l'armée  dans  les  circonstances  les  plus  difficiles,  qu'il  souhai- 
tait à  la  République  six  généraux  de  cavalerie  comme  Leclerc? 
A  l'armée  du  Rhin,  Desaix  n'avait-il  pas  témoigné  que  Leclerc 
servait  au-dessus  do  tout  éloge  et  se  signalait  par  son  amour 
pour  la  discipline  et  le  bon  ordre  ainsi  que  par  ses  talents  en 
fait  de  manœuvres?  Et  Marmont  n'a-t-il  pas  écrit  que  Leclerc  est 
un  des  plus  braves  soldats  qu'ait  eus  la  France?  Il  mourut  au 
Caire  en  novembre  1800. 

(3()  Le  fils  de  Leclerc,  François  Leclerc,  né  le  10  avril  1776  à 


PADOUE  U3 


Madame  Dotti,  très  jolie,  jeune,  agréable  tour- 
nure, jolis  yeux,  belle  poitrine,  beau  teint.  Son 
mari,  aussi  noble  vénitien,  grand,  assez  beau  gar- 
çon, mais  pas  un  homme  extraordinaire.  Colbert 


lui  adresse  ses  hommages. 


Saint-Pierre.  —  J'ai  vu  à  Padoue  l'église  Saint- 
Pierre  dont  le  portail  est  très  laid;  ce  n'est  autre 
chose  qu'une  grande  muraille  grise  qui  n'est  pas 
crépie.  Il  y  a  une  porte  très  simple.  A  droite  est 
une  tour  en  briques,  couverte  en  tuiles.  Le  bâti- 
ment est  surmonté  d'un  dôme  un  peu  semblable  à 
celui  des  Invalides,  couvert  en  fer-blanc  II  y  a 
devant  cette  église  une  place  infiniment  étendue. 
L^intérieur  paraît  tout  neuf;  elle  est  très  large;  elle 
est  quasi  comme  toutes  les  églises,  assez  élevée, 
blanchie  en  dedans  et  sans  peintures.  Elle  forme 
des  deux  côtés  une  galerie  soutenue  par  des 
colonnes  carrées  extrêmement  massives.  Les  orne- 
ments sont  d'ordre  corinthien  et  de  couleur  grise. 

Padoue.  —  Padoue  est  une  très  ancienne  ville. 


Gaujac  en  Lot-et-Garonne,  entré  au  service  en  janvier  1795, 
avait  été  nommé  sous-lieutenant  au  10"  chasseurs  et  aide  de 
camp  de  son  père  le  27  novembre  1796,  et  devait  être  promu 
lieutenant  le  27  novembre  1797.  Il  devint  général  de  brigade 
(18iJ!))  et  mourut  on  1857. 


144  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

immense  par  son  étendue,  d'une   population  de 
40,000  âmes,  capable  d'en  contenir  trois  fois  plus. 

Rues.  —  Les  rues  sont  étroites,  mais  aussi,  des 
deux  côtés,  il  y  a  toujours  sous  les  maisons  des 
arcades  très  commodes  pour  les  gens  de  pied, 
d'abord  parce  qu'elles  mettent  à  l'abri  du  soleil,  et 
qu'en  second  lieu  on  y  a  presque  toujours  frais, 
parce  que  les  habitants  placent  entre  les  arcades 
de  grandes  pièces  de  toile  qui  ne  permettent  pas 
au  soleil  d'y  pénétrer,  mais  aussi  donnent  de  l'air 
au  moindre  vent  (1). 

Enceinte.  — La  ville  est  immense;  elle  a  la  forme 
d'un  triangle  ou  à  peu  près;  elle  a  une  vieille 
enceinte  formée  moitié  de  grandes  tours,  moitié 
de  bastions.  Ils  ne  sont  pas  très  élevés;  il  y  a  au 
pied  un  fossé  marécageux,  profond  et,  en  beau- 
coup d'endroits,  plein  d'eau.  Toute  la  partie  orien- 
tale est  baignée  par  la  Brenta  qui  suit  d'abord  au 
midi  une  partie  des  murailles  et  puis,  entrant  dans 
la  ville,  suit  le  long  des  remparts;  à  l'est,  plusieurs 


(1)  «  Les  rues,  dit  La  Lande  (VII,  94),  sont  longues  et  res- 
semblent à  des  cloîtres,  soutenus  par  de  gros  piliers  courts  et 
sans  goût;  mais  on  y  a  l'extrême  commodité  des  portiques  sous 
lesquels  on  est  à  couvert  le  long  des  rues,  comme  à  Bologne.  » 


PADOUE  145 

canaux  parcourent  la  cité  en  divers  sens.  Du  grand 
canal  de  la  Brenta  qui  entre  dans  la  ville,  il  se 
détache  au  milieu  un  bras  qui  vient  en  demi-cercle 
se  joindre  au  grand  bras,  de  manière  qu'entre  eux 
deux,  ils  forment  une  portion  ronde  au  centre  de 
Padoue.  Il  se  détache  aussi  de  ce  bras  un  autre 
qui  coule  parallèlement  au  grand,  allant  du  midi 
au  nord  et  se  trouvant  dans  l'intérieur  de  la  ville. 

Grande  place.  —  J'ai  vu  à  Padoue  la  grande 
place  des  Statues,  très  considérable,  sans  être  ornée 
de  beaux  bâtiments.  Au  milieu  est  un  ovale  formé 
par  un  canal.  Cette  partie  est  toute  remplie  de 
statues,  pas  merveilleuses.  C'est  la  promenade  du 
soir  de  Padoue. 

Eglise  Sainte-Justine.  —  A  côté  est  l'église  Sainte- 
Justine.  C'est  une  église  neuve  qui  a  de  très  belles 
choses.  Le  portail  est  affreux.  Il  consiste,  comme 
le  dôme,  en  une  seule  muraille  de  briques,  sans  le 
moindre  ornement,  avec  trois  portes.  Le  toit  de 
l'église  est  formé  par  plusieurs  dômes,  au  nombre 
de  quatre  ou  cintj  au  moins,  qui  sont  couverts  en 
plomb.  L'église,  en  dedans,  est  neuve,  bien 
blanche,  et  d'une  grande  richesse.  Tout  le  pavé 
est  en  marbre  de  plusieurs  couleurs.  Les  autels 


146  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

(le  chaque  chapelle  sont  de  plusieurs  espèces  de 
marbre  rapporté  qui  forment  de  très  beaux  dessins. 
Le  maître-autel  surtout  est  d'une  grande  richesse 
en  ce  genre  ;  les  ornements  de  marbre  forment  des 
dessins  de  fleurs  très  beaux.  Il  y  a  à  remarquer  au 
fond  de  l'église  un  tableau  de  Paul  Véronèse,  qui 
est  très  beau  :  le  martyre  de  sainte  Justine  dont  on 
voit  les  préparatifs  et  le  ciel  ouvert  avec  les  anges 
prêts  à  recevoir  son  âme  ;  il  y  a  surtout  deux  sol- 
dats romains,  sur  la  gauche  du  tableau,  dont  j'ai 
admiré  la  touche  et  les  proportions  (1). 

Jardin  des  plantes.  —  Près  de  Sainte-Justine  est 
le  Jardin  des  plantes.  Il  est  parfaitement  tenu,  avec 
un  grand  luxe.  Il  est  de  forme  française,  c'est-à- 
dire  dessiné  de  mille  formes.  Le  centre  est  un  grand 
ovale  entouré  de  jardins  particuliers  qui  viennent 
s'y  attacher  par  des  murailles  et  forment  le  carré. 
Il  y  a  beaucoup  de  grilles  de  fer  qui  séparent  les 
jardins  et  les  carrés  particuliers  des  jardins.  Chaque 
plante  y  a  son  carré  particulier  formé  en  pierre. 
J'y  ai  vu  des  arbres  de  la  plus  grande  beauté  et 

(1)  «  Tous  les  auteurs  l'ont  cilé  comme  un  des  plus  beaux 
ouvrages  de  ce  maître...  On  trouve  des  beautés  de  détail  dans 
les  têtes  et  les  figures.  »  (La  Lande,  VII,  104.)  «  Composition 
grande,  magnifique  et  très  ingénieuse;...  quantité  de  choses 
admirables  en  détail.  »  (Cocmx,  Voyage  d'Italie,  III,  165.) 


PADOUE  147 

venus  à  un  développement  prodigieux,  un  tuli- 
pier de  la  hauteur  des  plus  grands  arbres,  beau- 
coup de  plantes  rares;  le  café,  le  sucre  y  avaient 
quitté  les  serres  chaudes;  celles-ci  sont  peu  éten- 
dues (1). 

Saint-Antoine  de  Padoue.  —  On  remarque  à  Pa- 
doue  la  fameuse  église  consacrée  au  très  fameux 
saint  Antoine  de  Padoue.  Elle  ressemble  à  l'exté- 
rieur à  Sainte-Justine,  c'est-à-dire  qu'elle  a  son 
toit  pareil,  couvert  d'une  grande  quantité  de  dômes 
revêtus  de  plomb.  Elle  est  aussi  distribuée  comme 
Sainte-Justine.  Son  portail,  sans  être  beau,  est 
plus  orné  et  forme  quelques  arcades  gothiques  avec 
des  ornements.  Sur  la  place,  près  de  l'église,  est  un 
cheval  de  bronze,  de  belles  proportions,  monté  par 
un  guerrier  padouan  ayant  à  la  main  un  bâton  de 
commandement  et  armé  d'éperons  d'une  immense 
grandeur  (2).  Cet  ouvrage  paraît  très  vieux  et  un 
peu  ravagé  par  le  temps  :  en  effet,  un  des  yeux,  le 
droit,  est  enfoncé,  de  manière  qu'on  voit  que  le 
cheval  est  creux.  La  principale  chose  à  remarquer 

(1)  Cf.,  sur  le  jardin  des  plantes  ou  de  botanique,  Orto  de'  sim- 
plici,  la  description  de  La  La.nue,  VII,  117-119. 

(â)  C'est  lu  statue  d'Érasme  de  Narui,  général  dos  troupes  de 
Venise,  par  Donalelio.  Mme  Vigée  Le  Biu'.v,  dans  ses  Souvenirs 
(I,  254),  la  juge  digne  d'attention. 


148  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

dans  l'église  de  Saint-Antoine,  nommé  par  excel- 
lence le  Saint,  ilSanto,  c'est  la  chapelle  de  ce  saint. 
Elle  est  ornée  toujours  de  plusieurs  cierges  qui 
brûlent  en  son  honneur.  11  «st  placé  dans  une  châsse 
de  plomb,  couverte  d'une  châsse  d'argent,  dans  un 
autel  dont  on  peut  faire  le  tour.  L'autel  de  la  cha- 
pelle est  orné  de  grands  rehefs  en  marbre  blanc  qui 
représentent  six  ou  sept  des  miracles  du  saint  :  tan- 
tôt il  ressuscite  un  mort,  tantôt  il  guérit  un  enfant  et 
le  rend  à  sa  mère  éplorée.  Tous  ces  ouvrages  sont 
presque  de  grandeur  naturelle.  Toutes  les  colonnes 
de  l'église  sont  ornées  de  monuments  élevés  à  la  mé- 
moire de  particuliers.  J'en  ai  surtout  remarqué  un, 
près  de  la  chapelle  de  Saint- Antoine,  qui  est  élevé 
à  un  savant  par  ses  amis  ;  il  est  bien  fait  (1) .  On  voit 
aussi  dans  le  cliœur  des  reliefs  en  bronze  qui  repré- 
sentent les  événements  de  l'Écriture  sainte  et,  sur- 
tout, à  côté  de  l'autel,  deux  chandeliers  en  bronze, 
énormes,  fondus  d'un  seul  jet  et  couverts  de  traits 
d'histoire  et  d'ornements;  ils  sont  carrés,  extrême- 
ment hauts,  de  quinze  à  vingt  pieds.  Au  fond  de 
l'église  est  une  salle  où  se  trouve  un  rehquaire  pré- 
cieux et  fort  grand;  elle  a  des  portes  très  ornées  et 
très  riches.  Padoue  n'offre  rien  déplus  intéressant. 

(1)  Sans  doute  le  moQument  du  cardinal  Bembo. 


PADOUE  149 

Salle  de  justice.  —  Je  n'ai  pas  assez  parlé  de  la 
grande  salle  de  justice  (1).  Son  toit  est  très  curieux; 
il  était  autrefois  très  beau,  orné  de  peintures;  il  y 
a  vingt  ans  qu'un  ouragan  terrible  le  renversa  et 
brisa;  un  paysan  proposa  de  le  remplacer  par  un 
autre  qu'il  plaça  d'une  seule  pièce.  Ce  toit  est 
en  effet,  et  dans  l'intérieur  et  dans  son  mécanisme, 
d'une  simplicité  étonnante.  Il  n'est  point  soutenu 
par  des  poutres  ni  par  un  grand  échafaudage, 
mais  seulement  quelques  barres  de  fer  le  tra- 
versent; il  en  supporte  d'autres  qui  viennent  se 
joindre  au  plancher.  Il  est  dommage  qu'il  ne  soit 
pas  peint;  car  cette  couleur  de  vieilles  planches 
qu'il  présente  est  triste  et  désagréable  (2) 

Caractère  des  habitants.  —  J'ai  à  remarquer  le 
caractère  des  habitants  dans  tout  le  pays  que  j'ai 
vu.  La  très  grande  majorité  des  habitants,  ou  pour 
mieux  dire  tous  ceux  de  terre  ferme,  ne  pouvant 
pas  avoir  droit  aux  places  du  gouvernement  et  pos- 

(1)  Ou  le  Salone  (La  La.nde,  VII,  Hl),  «  la  plus  grande  salle 
qui  soit  au  monde.  » 

(2)  Ce  fut  le  17  août  17o6  que  l'ouragan  renversa  la  voûte  du 
Salone  ;  elle  fut  refaite  par  Bartliélcmy  Ferracini,  «  artiste  éton- 
nant dans  le  goût  des  maciiines,  qui  ne  s'appliquait  jamais  & 
rendre  raison  do  ce  qu'il  inventait,  et  qui  allait  toujours  au  but 
sans  s'en  douter,  par  la  raison  la  plus  ingénieuse  et  la  plus 
simple.  ..  (La  Lande,  VII,  112  et  127.)  >/ 


150  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL  DESAIX 

sédant  très  peu  de  moyens  de  se  placer,  vu  que  le 
militaire  n'était  rien,  la  marine  peu  de  chose,  et 
ne  pouvant  pas  parler  du  gouvernement^,  se  trou- 
vaient être  sans  ambition,  sans  désir  d'instruction; 
ils  devaient  donc  naturellement  se  livrer  au  goût 
que  favorisait  le  climat,  c'est-à-dire  à  la  paresse  et 
à  la  mollesse.  En  effet,  rien  de  plus  monotone  que 
leur  existence.  Presque  tout  le  monde  était  noble, 
mais  sans  en  avoir  les  droits  seigneuriaux  et  sans 
que  cela  menât  à  aucun  avantage  réel.  Tout  le 
bonheur  de  ceux  de  cette  classe  était  de  pouvoir 
avoir  des  loges  particulières  et  des  cafés  particuliers 
où  l'on  s'assemblait.  Les  Italiens  ne  tiennent  point 
à  la  bonne  chère,  avec  toute  la  facilité  possible 
pour  en  avoir  une  délicieuse  par  la  proximité  de  la 
mer  qui  fournit  de  la  marée,  par  la  quantité  de 
rivières  et  de  lacs  qui  arrosent  le  pays,  par  sa  fer- 
tilité; ils  ne  s'y  attachent  pas;  ils  ne  font  pas  un 
effort  pour  jouir  par  un  peu  plus  de  travail.  Tous 
nos  fruits  sont  plus  beaux,  nos  légumes  aussi;  leur 
vin  est  mal  fait  et  préparé;  jamais  ils  ne  le  mettent 
en  bouteille,  ni  ne  le  mettent  au  frais;  leur  volaille 
n'est  jamais  grasse.  Ils  se  donnent  peu  de  repas. 
Ils  ne  se  donnent  pas  non  plus  la  réjouissance  des 
bains  si  naturels  chez  eux,  point  le  plaisir  des  pro- 
menades sous  de  jolis  ombrages.  Dans  toutes  les 


PADOUK  151 

villes  d'Italie  que  j'ai  vues,  il  n'y  a  point  de  prome- 
nades agréables,  ou  elles  sont  peu  fréquentées.  A 
Mantoue,  à  Padoue,  il  n'y  en  a  point.  Toute  l'exis- 
tence des  gens  riches  est  dans  la  représentation 
extérieure;  leur  luxe  est  d'avoir  un  g-rand  nombre 
de  domesliques,  de  chevaux  et  de  voitures.  On  se 
lève  d'ordinaire  très  tard;  en  se  levant,  après  la 
toilette,  les  hommes  vont  faire  quelques  tours  dans 
les  cafés,  demander  des  nouvelles  des  santés  les 
uns  des  autres,  et  puis  ils  vont  dmer,  dorment 
jusque  vers  les  cinq  heures;  alors  ils  montent  dans 
leur  voiture,  vont  faire  quelques  tours  aux  places 
principales,  se  placent  à  coté  d'un  café  sans  des- 
cendre, se  font  donner  une  glace  ou  autres  rafraî- 
chissements, etpuis,  après  être  restés  ainsi  quelques 
heures,  vont  au  spectacle  très  monotone  et  très 
triste  auquel  ils  prennent  peu  d'intérêt,  boivent,  et 
mangent,  et  puis  s'en  vont  se  coucher.  Le  spectacle 
commence  vers  les  dix  iieures  et  finit  après  minuit. 
Les  femmes  n'y  marchent  jamais  sans  un  abbé  et 
un  cavalier  servant,  ou  amant,  et  un  autre  attaciié 
souvent,  qui  est  l'officieux  de  la  maison.  Cepen- 
dant, il  y  a  quelques  hommes  de  goût;  on  remarque 
à  Baltaglia,  à  deux  lieues  de  Padoue,  une  superbe 
maison  où  le  propriétaire  a  rassemblé  un  muséum 
très  curieux  et  précieux. 


loâ  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Hommes.  —  J'ai  à  remarquer  à  Padoue  quelques 
hommes.  Les  corps  qui  s'y  trouvent  sont  la  32% 
extrêmement  fameuse,  commandée  par  un  nommé 
Dupuy  (i).  un  gros  homme  assez  jeune,  cheveux 
courts  sur  la  tète,  cependant  liés  en  queue.  Ce 
corps  est  fameux;  elle  a  écrit  sur  ses  drapeaux  ce 
mot  du  général  en  chef  :  «  J'étais  tranquille,  la  32' 
était  là  (2).  »  J'ai  vu  son  chirurgien-major,  vieux 
bonhomme  de  quatre-vingts  ans  (3).  Dupuy,  le  chef, 

(1)  Cf.,  sur  Dupuy,  les  Mémoires  de  Thiébault  (II,  35)  et  ceux 
de  RoGUET  (I,  154-160  et  308-309).  Né  à  Toulouse  en  1767,  Domi- 
nique-Martin Dupuy  était  négociant  lorsqu'il  fut  élu  lieutenant- 
colonel  du  1"  bataillon  de  la  Haute-Garonne.  Il  se  distingua  à 
l'armée  d'Italie,  en  1793,  à  la  tête  du  2«  bataillon  des  grenadiers, 
mais  il  partagea  la  disgrâce  du  général  Brunet  et  comparut, 
comme  lui,  devant  le  tribunal  révolutionnaire.  Acquitté,  renvoyé 
à  l'armée  d'Italie,  nommé  chef  de  la  32",  blessé  à  Dego  et  à 
Caldiero,  il  accepta  en  1798,  au  lendemain  de  la  journée  des 
Pyramides,  le  grade  de  général  de  brigade  qu'il  avait  i*efusé  en 
1797,  et  périt  le  21  octobre  1798  au  Caire,  dans  une  sédition.  Ses 
sentiments  jacobins  étaient  connus  :  «  Dupuy,  disait  Bonaparte, 
bien  brave  colonel,  bon  cœur,  mauvaise  tète.  »  Mais,  comme  en 
témoigne  Desaix,  ses  sous-ofûciers  le  détestaient  et  le  traitaient 
de  tyran. 

(2)  La  32«  venait  justement  —  le  17  messidor  ou  5  juillet —  de 
terminer  l'historique  de  ses  exploits  (Cf.  Fabry,  Rapports  histo- 
riques, 124-145);  on  y  lit  que  la  moitié  de  ses  hommes  portent  les 
cicatrices  de  blessures  reçues  dans  la  campagne,  que  son  histo- 
rique renferme  une  grande  partie  do  l'historique  de  l'armée.  «  Si 
un  jour,  en  rentrant  dans  leur  patrie,  les  Français  qui  ont  servi 
sous  Bonaparte  disent,  dans  un  juste  sentiment  d'orgueil  :  J'étais 
de  l'armée  d'Italie,  peut-être  y  aura-t-il  aussi  quelque  honneur 
d'ajouter  à  cette  phrase  ce  nouveau  titie  :  J'étais  de  la  32°.  » 

(3)  L'historique  de  la  32*  (Fabry,  Rapports  historiques,  134)  le 


PADOUE  153 

n'est  pas  aimé;  il  est  roide  et  dur,  et  peu  honnête 
avec  l'officier  ;  très  brave,  mais  une  tête  bien  chaude 
et  bien  révolutionnaire  ;  il  a  passé  par  tous  les 
événements  du  Midi. 

La  lï)'  est  commandée  par  Maugras,  homme  de 
trente  ans,  grand,  mince,  maigre  de  ligure,  peu 
d'expression;  assez  bon  chef  (1). 

La  75*  a  mis  sur  ses  drapeaux  :  La  terrible  75' 
que  rien  n'arrête  (2).  Elle  a  un  second  chef  de  bri- 
gade, un  vieillard  âgé,  à  clieveux  blancs,  un  Gascon 
nommé  Barbacane.  Il  est  président  du  conseil  mili- 

nomme  Saint-Ours  et  dit  qu'à  Roveredo,  il  chargeait  à  cheval 
avec  les  cliasseurs  de  la  demi-brigade.  François  Saint-Ours,  né 
à  Veurey,  dans  l'Isère,  le  5  mai  1770,  fils  d'un  maître  en  chirur- 
gie, étudiant  à  Grenoble,  cliirurgien-major  du  3'  bataillon  de 
l'Isère,  avait  dirigé  le  service  des  ambulances  devant  Lyon  et 
Toulon;  il  devait  mourir  à  l'armée  d'Orient  en  mai  179!<.  On  ne 
conçoit  pas  que  Desuix  lasse  de  cet  iiomme  de  vingt-sept  ans  un 
«  vieux  bonhomme  de  quatre-vingts  »;  peut-être  le  père  de  Fran- 
çois Saint-Ours,  Claude  Saint-Ours,  le  chirurgien  juré  de  Veu- 
rey, était-il  alors  à  Padoue,  et  Desaix  aura  confondu  le  père  avec 
le  fils. 

(i)  Antoine  Maugras,  né  à  Bellenot,  dans  la  Côle-d'Or,  eu 
1768;  chef  du  2"  bataillon  des  volontaires  do  la  Côte-d'Or  en 
1793,  passé  à  la  117°  demi-brigade,  puis  à  la  75%  chef  provi- 
soire de  cette  dernière  brigade  en  1796,  puis  titulaire  en  1797. 
11  venait,  au  mois  de  mars,  de  recevoir  une  gratification  de 
10,000  livres  et  il  fut  promu  général  de  brigade  le  23  septembre 
1800. 

(2)  Voir,  sur  la  75«  demi-brigade  de  bataille,  le  «  Détail 
historique  de  la  7o«  pendant  les  campagnes  de  l'an  IV  et  V  en 
Italie  et  en  Allemagne.  »  (Fabry,  Happorls  historiques,  247- 
260.) 


154  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

taire  (1).  Un  autre  chef  de  ce  corps,  chef  de  batail- 
lon, nommé  Camut,  a  une  assez  belle  figure;  grand, 
honnête  et  bon  ton;  est  aussi  du  conseil  mili- 
taire (2).  J'ai  vu  le  quartier-maître  nommé  Guil- 
lon  (3)  qui  est  de  la  Creuse;  il  a  la  physionomie  de 
Cassagne  (4),  les  yeux  noirs,  la  figure  un  peu  allon- 
gée; il  est  de  la  connaissance  de  Fririon  (5);  il  a 
de  l'esprit  et  des  connaissances. 

La  25' demi-brigade  est  commandée  par  un  nommé 

(1)  Le  nom  est  en  blanc  dans  le  manuscrit.  Paul  Barbacane, 
n6  en  1746  à  Cescau,  dans  les  Basses-Pyrénées,  engagé  en  1768  au 
82«  où  il  devint  en  1792  capitaine  après  avoir  passé  par  tous  les 
grades,  était  chef  de  bataillon  depuis  le  mois  d'août  1794  et  fut 
remplacé  en  août  1798  sur  l'ordre  de  Bonaparte. 

(2)  Le  nom  est  également  en  blanc  dans  l'original.  Jean-Bap- 
tiste Camut,  né  au  Creutot,  dans  le  Doubs,  en  1760,  ancien  sol- 
dat au  corps  de  la  marine,  sous-lieutenant  au  5«  bataillon  de  la 
Moselle,  capitaine  au  7^  de  la  Marne,  chef  de  bataillon  depuis  le 
mois  de  mars  1794,  mourut  de  maladie  en  juillet  1801. 

I  (3)  Arnaud-Léonard  Guillon,  né  en  1768  au  Moutier-d'Ahun, 
dans  la  Creuse,  quartier-maître  trésorier  au  2"  bataillon  de  la 
Creuse  en  septembre  1792,  et  à  la  75°  demi-brigade  en  mars 
1796;  il  devint  commissaire  des  guerres. 

(4)  Sans  doute  le  Cassagne  qui  fut  général  de  brigade  et 
baron  de  l'Empire,  et  qui,  en  1815,  défendit  Philippeville.  Desaix 
l'avait  connu  à  l'armée  du  Rhin  où  il  s'était  signalé  en  diverses 
affaires,  au  combat  d'Oberkamlacii  et  au  siège  de  la  tête  de 
pont  d'Huningue,  notamment  dans  la  nuit  du  28  au  29  janvier 
1797  :  «  Il  a  fait,  écrivait  Desaix  à  Saint-Cyr,  une  sortie  très 
heureuse,  culbuté  tous  les  travaux  des  ennemis,  encloué  cinq 
canons  ;  c'est  très  beau.  » 

(5)  Il  s'agit  évidemment  de  François-Nicolas  Fririon,  le  futur 
général,  l'ami  et  compagnon  d'armes  de  Desaix,  alors  adjudant- 
général  de  l'état-major  de  l'armée  de  Rhin  et  Moselle. 


PADOUE  155 

Venoux,  jeune,  pas  grand,  les  cheveux  noirs,  assez 
bon  enfant,  pas  très  merveilleux  (1). 

Le  20'  dragons,  à  revers  jaunes,  est  un  régiment 
presque  tout  belge;  il  a  près  de  400  chevaux  en 
bon  état.  Ce  régiment  est  assez  bien  habillé,  tous 
en  chapeau;  il  est  commandé  par  un  nommé 
Houssard ,  un  gros  homme,  figure  ouverte,  assez 
belle,  yeux  grands;  ne  paraît  pas  grand  génie,  est 
sans  éducation  (2).  Chef  d'escadron  Terray,  adju- 
dant-général à  l'armée  du  Riiin  (3). 

(1)  Jean-Baptiste  Venoux,  né  à  Plialsbourg  en  1765,  enrôlé  au 
rrgiment  suisse  d'Ernest  en  1772,  où  il  devient  sergent  en  1786 
et  obtient  son  congé  en  1790,  lieutenant-colonel  en  second  du 
6»  bataillon  des  Bouchcs-du-Rhone  en  octobre  1792,  clief  de  bri- 
gade depuis  le  mois  de  janvier  1795,  venait  de  recevoir  une  gra- 
tification de  10,000  livres.  (Cf.,  dans  les  Rapports  historiques  de 
Fabry,  106-117,  l'bistoriquc  daté  de  Padoiie,  «  des  affaires  où 
s'est  trouvée  la  25«  demi-brigade  d'infanterie  de  bataille  depuis 
l'ouverture  de  la  campagne  de  l'an  IV.  »)  Il  fut  tué  devant  Saint- 
Jean-d'Acre  le  10  mai  1799. 

(2)  Cf.  l'historique  du  20°  régiment  de  dragons  dans  Fadry, 
Happorls  historiques,  516-519.  André-Josepli  Boussard,  né  à 
Binclie,  en  Belgique,  en  1758,  capitaine  en  1792  et  lieutenant- 
colonel  en  1793  aux  dragons  de  Hainaut,  passé  au  20''  dragons 
comme  chef  d'escadron,  chef  de  brigade  en  1797  pour  sa  belle 
conduite  à  Mondovi,  au  passage  de  l'Adda  et  à  Castiglione, 
général  de  brigade  en  Egypte,  baron  de  l'Empire  en  1808,  géné- 
ral de  division  en  1812,  mort  la  même  année  à  Bagnéres-de- 
Bigorre  des  suites  de  ses  blessure».  Desaix  l'avait  bien  jugé  : 
c'était  un  brave  soldat,  mais  qui  menquait  de  prudence  et  de 
sang-froid;  Go.n.neville  (Souvenirs,  202)  dit  même  qu'il  était 
illeltré,  inepte,  stupide,  incapable  de  donner  ou  do  comprendre 
un  ordre. 

(3)  Terraj'.né  on  1708  à  Bois-Mottin,  en  Su6nc-et-Loire,  soldat 


1S6  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

Le  24*  chasseurs,  à  parements  rouges  et  collet 
jaune,  joli  régiment,  peu  nombreux,  mal  équipé, 
tous  en  dolman,  formé  de  jeunes  gens  du  Midi,  de 
jolie  tournure,  vifs  et  intelligents.  Le  chef  est  un 
homme  d'une  jolie  et  agréable  tournure  nommé 
Bron;  il  sort  du  18*  dragons,  est  élégant  et  paraît 
estimé  (1). 

J'ai  vu  Thiébault,  adjoint  à  l'état-major,  homme 
estimable,  habitant  Paris.  Il  est  grand,  figure  douce 
et  physionomie  agréable,  le  nez  long,  les  manières 
simples.  Il  a  servi  avec  Donzelot,  et  est  de  la  con- 
naissance de  Bâcher  très  particulièrement  (2). 

aux  chasseurs  de  Gévaudan  (1786-1790),  volontaire  au  l"""^  batail- 
lon de  l'Ain  en  1791,  lieutenant  en  1792,  adjudant-major  en  1793, 
adjudant-général  chef  de  bataillon  en  janvier  1794,  réformé  par 
l'organisation  du  25  prairial,  réintégré  et  nommé  chef  d'esca- 
dron au  20'*  chasseurs,  eut  ordre  en  juillel  1804  de  cesser  ses 
fonctions  pour  jouir  du  minimum  de  la  solde  de  retraite  parce 
qu'il  avait  correspondu  avec  des  auteurs  ou  copistes  de  libelles 
dirigés  contre  le  gouvernement.  Desaix  l'avait  connu  à  l'armée 
du  Rhin  et  Gouvion-Saint-Cyr  le  cite  dans  ses  Mémoires  (II, 
37-39). 

(1)  Cf.  dans  les  Rapports  historiques  de  Fabry,  566-574,  le 
u  récit  historique  des  marches  du  24«  régiment  de  chasseurs  à 
cheval  et  des  affaires  oîi  il  s'est  trouvé  dans  le  cours  de  la  cam- 
pagne d'Italie  ».  Bron  de  Bailly,  né  à  Vienne  (Isère)  en  1757, 
capitaine  au  18«  dragons  en  1793,  chef  d'escadron  au  24»  chas- 
seurs en  1794  et  chef  de  brigade  de  ce  régiment  en  1797,  général 
de  brigade  en  1801  après  avoir  fait  la  campagne  d'P^gypte,  baron 
en  1813,  mis  à  la  retraite  eu  1815. 

(2)  Thiébault,  dans  ses  Mémoires  (II,  109),  ne  se  rappelle  pas 
qu'il  a  vu  Desaix  à  Padoue;  mais  il  dit  qu'il  a  fait  à  Padoue  un 
séjour  de  cinq  mois,  le  plus  long  des  séjours  qu'il  ait  faits  en 


PADOUE  157 

J'ai  VU  son  camarade,  joli  jeune  homme,  grand, 
jolie  figure,  doux,  yeux  noirs,  un  peu  petit;  il  sort 
du  10'  dragons  (1). 

Existence  de  Padoue.  —  Padoue  doit  en  grande  par- 
lie  aussi  son  existence  à  la  fête  de  Saint-Antoine. 
Il  y  a  alors  des  fêtes,  des  foires,  des  plaisirs  pen 
dant  quinze  jours  ;  ils  y  attirent  une  grande  quantité 
de  monde  qui  vient  y  jouir  de  tous  les  agréments 
du  carnaval  de  Venise.  Pendant  deux  mois  d'au- 
tomne aussi,  un  grand  nombre  de  riches  nobles 
vénitiens  vont  passer  à  Padoue  des  moments  d'agré- 

ciaq  ans  dans  aucune  ville  d'Italie.  Comme  écrit  Dcsaijs,  Thié- 
bault  avait  été  adjoint  de  Donzelot  et  il  connaissait  particulière- 
ment Bâcher,  agent  de  la  République  française  à  Bâle  et  plus 
tard  ministre  à  la  diète  de  Ralisbonne. 

(1)  Ce  camarade  est  évidemment  Burthe,  dont  Thiébault  a 
tracé  le  portrait  dans  le  deuxième  tome  de  ses  Mémoires  :  «  Le 
jeu,  le  vin,  les  duels,  les  filles  se  partageaient  sa  vie  ;  il  aurait 
pu  être  un  officier  distingué,  mais  tout  se  bornait  pour  lui  à  trois 
choses,  s'amuser,  ravaler  ses  chefs  et  se  vanter  à  toute  outrance; 
aussi,  il  ne  joua  aucun  rôle,  et  son  nom  ne  se  rattache  à  rien 
qui  vaille  la  peine  d'être  cité.  »  Le  jugement  est  sévère.  André 
Burthe  a  pourtant  de  beaux  états  de  service.  Il  naquit  à  Metz  le 
8  décembre  illi  :  enrôlé  en  1791  au  2"^  dragons,  sous-lieutenant 
en  1793,  lieutenant  en  1706,  capitaine  en  1797,  aide  de  camp  de 
Masséna  durant  la  campagne  d'Helvétio  et  au  siège  de  Gênes, 
chef  d'e.-cadron  en  17'.IW,  adjudant-commandant  en  1800,  envoyé 
en  Louisiane  (1803-1804),  colonel  du  4"  hussards  en  1805,  baron 
de  l'Empire  en  1808,  général  de  brigade  à  la  fin  de  1810,  blessé 
dans  la  campagne  de  Russie  et  prisonnier,  il  assiste  en  1815  à 
la  bataille  de  Ligny  et  au  combat  de  Rocquencourt,  obtient  sa 
retraite  en  1825  et  meurt  à  Paris  le  3  avril  1830. 


158  JOURNAL   DE   VOYAGE  DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

ment;  le  spectacle  est  alors  très  beau;  les  plaisirs 
non  interrompus,  la  bonne  chère,  tout  alors  a 
lieu  (1). 

Départ  de  Padoue.  —  Nous  sommes  partis  de 
Padoue;  il  était  très  tard,  déjà  4  heures.  Alors  la 
difficulté  des  passages  des  rues  nous  a  obligés  de 
nous  allonger,  et,  par  la  place  des  Statues,  de 
passer  devant  Saint-Antoine,  puis  de  suivre  assez 
droit  pour  nous  rendre  à  la  porte  de  Venise.  Nous 
avons  franchi  la  Brenta  qui  est  très  large,  bordée 
de  digues  élevées  faisant  grande  route.  Elle  baigne 
les  murs  de  Padoue,  terminée  de  ce  côté  par  une 
ancienne  tour  ronde.  La  Brenta  se  rend  dans  le 
port  de  Venise  par  beaucoup  de  canaux  qui  ren- 
dent la  navigation  très  facile;  aussi,  à  tout  instant, 
on  trouve  des  bâtiments  considérables  qui,  con- 
duits par  un  cheval,  la  remontent,  ou,  sans  ce 
secours,  la  descendent  avec  facilité.  Les  bords  de 
la  Brenta  des  deux  côtés  sont  admirables;  la  route 
est  semée  de  belles  et  magnifiques  habitations  où  se 
rendent  d'ordinaire,  en  été,  les  riches  Vénitiens  (2). 


(1)  Les  grandes  foires  de  Padoue.  qui  commençaient  le  12  juin 
et  le  6  octobre  (La  Lande,  VII,  107),  so  tenaient  sur  la  vaste 
place  qui  est  devant  Sainte-Justine  et  qui  s'appelle  Prato  dcUa 
Valle. 

(2)  La  Lande  (VII,  88)  remarque  pareillement  .•  «  Une  double 


PADOUE  159 

Campagne  magnifique.  —  Tout  près  de  Padoue,  à 
un  mille,  il  en  est  une  très  belle  sur  la  gauche  de 
la  route  ;  elle  est  élevée,  pas  très  grande,  bien  bâtie, 
et  paraît  bien  distribuée  :  le  long  de  la  route,  elle 
est  bordée  d'un  mur  assez  bas,  à  claire-voie,  orné 
de  magots  ou  grotesques  en  pierre,  fort  plai 
sants;  ils  ont  tous  des  attitudes  singulières  qui 
m'ont  beaucoup  amusé.  J'ai  remarqué  une  femme 
allaitant  son  enfant  avec  une  mamelle  énorme  qui 
va  par-dessus  son  épaule;  j'en  ai  bien  ri.  J'y  ai 
remarqué  de  très  belles  promenades,  fort  grandes, 
bordant  un  jardin  français;  il  présentait  de  l'om- 
brage bien  précieux  dans  les  pays  chauds.  Dans 
celui-là,  les  eaux,  les  bosquets  sont  inconnus,  et  les 
beaux  jardins  anglais  qui  devraient  être  un  délice 
dans  ces  cantons,  et  pas  difficiles  et  coûteux  à  faire. 


Ole  de  villages  et  de  maisons  qui  se  succèdent  sans  interruption; 
des  palais  superbes,  des  casins  ornés,  des  jardins  sans  nombre, 
une  belle  verdure;  je  n'ai  point  vu  do  rivages  aussi  riants  et 
aussi  bien  peuplés.  »  Miot  fit  ce  chemin  en  1796  :  «  La  riante 
vallée  de  la  Brenta,  dit-il  (Mémoires,  I,  87),  s'offrait  au  voya- 
geur, animée  par  le  luxe  des  riches  propriétaires  de  cent  palais 
magnifiques,  élevés  sur  les  bords  do  la  rivière  dont  les  eaux 
étaient  sillonnées  en  tous  sens  et  sans  interruption  par  les  gon- 
doles cl  les  barques.  »  Cf.  Thiébault,  Mémoires,  II,  119  (il  parle 
de  1797)  :  «  Do  Padoue  jusqu'à  Venise,  le  chemin  que  longe  le 
beau  canal  de  la  Brenta  était  ravissant:  »  et  la  Topographie 
aulricliicnne  de  1799  :  «  Eu  été,  nobles  et  riclies  habitent  leurs 
belles  villas  de  la  Brenta,  contrée  qu'on  peut  nommer  réellement 
un  paradis  terrestre.  » 


160  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

La  Noveîita.  —  Cette  campagne  est  celle  où  le 
général  Masséna  comptait  s'établir  l'été  pour  y 
jouir  de  la  campagne  et  sortir  de  l'assommante 
Padoue.  La  maison  s'appelle  la  No  venta  (1). 

Strà.  —  Bientôt  après  avoir  vu  grande  quantité 
de  maisons  assez  intéressantes,  beaucoup  d'an- 
ciennes, avec  de  jolies  promenades,  des  jardins  du 
même  genre,  je  suis  arrivé  à  Strà  (2).  C'est  un 
très  grand  village  où  a  été  longtemps  le  20'  de 
dragons,  qui  y  était  à  merveille.  On  y  trouve  des 
habitations  charmantes.  Il  faut  en  remarquer  sur- 
tout deux.  La  première  casa  est  très  belle,  presque 
neuve,  remarquable  surtout  par  de  magnifiques 
écuries  construites  avec  la  plus  grande  élégance, 
et  présentant  toutes  les  apparences  d'un  bâtiment 
d'une  autre  destination.  Près  de  là  est  une  autre 
maison,  pas  aussi  neuve,  mais  beaucoup  plus 
vaste,  offrant  une  très  longue  façade,  une  fort  belle 


(1)  Noventa  est  un  village  à  deux  milles  de  Padoue  et  à  trois 
milles  de  Strà  (La  Lande,  VII,  89),  et  la  maison  où  Masséna 
comptait  s'établir  est  sans  doute  le  palais  Giovanelli,  «  une  des 
plus  belles  maisons  de  campagne  qui  soient  sur  la  route;  le 
bâtiment  est  très  grand;  l'entrée  est  d'un  très  beau  caractère; 
les  jardins  sont  surtout  très  beaux,  quoique  sur  un  plan  très 
simple.  » 

(2)  Strà,  gros  bourg  à  cinq  milles  de  Padoue  et  à  vingt  milles 
de  Venise. 


PADOUE  161 

cour.  Elle  se  nomme (1).  Ce  village,  fort  long, 

bien  bâti,  contient  un  grand  nombre  de  maisons 
très  belles,  mais  moins  magnifiques. 

Dolo.  —  L'espace  entre  Strà  et  la  poste  de  Dolo 
est  assez  court  et  très  varié  par  les  belles  habi- 
tations, par  le  mouvement  du  canal  et  par  le 
plaisir,  lorsque  la  route  s'élève  sur  la  digue,  de 
voir  un  peu  plus  loin  ;  car  le  pays  est  toujours  le 
même,  très  coupé,  très  cultivé  et  couvert.  Le 
Dolo  est  un  long  village  placé  en  croissant  sur  la 
Brenta;  il  est  beau,  bien  bâti;  il  a  un  quai  large  et 
une  infinité  de  monuments  (2). 


(1)  Le  nom  est  en  blanc  dans  l'original.  Mais  ce  doit  être  la 
maison  Pisani.  La  Lande  (VII,  89)  vante  l'étendue  et  l'extraor- 
dinaire magnificence  des  bâtiments  et  des  jardins  :  «  Quantité  de 
pelouses  à  l'anglaise  et  de  charmilles  tailli  es  dans  le  goût  de 
celles  de  Marly;  un  beau  berceau  de  limoniers;  terrasses,  pein- 
tures, statues,  colonnes  de  marbre,  tous  les  genres  de  décora- 
tion annoncent  un  des  plus  riclies  possesseurs  de  Venise.  » 
Stendhal  a  parlé  de  ce  «  joli  palais  »  qui  fut,  dit-il,  volé  aux 
Pisani  par  Buonaparte  :  «  Buonaparle  eut  l'idée  de  réclamer  tout 
l'arriéré  de  l'impôt  dont  les  nobles  de  Venise  se  faisaient  grâce; 
les  Pisani  se  trouvèrent  devoir  une  somme  énorme,  et  on  leur 
prit  leur  beau  palais  de  Strà.  » 

(2)  Dolo,  bourg  considérable,  à  dix-sept  milles  de  Venise 
(La  Lamje,  VII,  88-89).  «  On  y  passe  des  écluses  et  l'on  entre 
dans  la  Brenta,  qu'on  a  détourn(!e  des  lagunes  et  qui  va  jusqu'à 
la  mer,  par  le  canal  appelé  Brontone.  »  La  Lande  cite  deux 
maisons  fort  belles,  la  maison  Tron  et  la  maison  Tiepolo. 


11 


VENISE 

Venise.  —  Port.  —  Vaisseaux.  —  Arsenal.  —  Français.  —  Ita- 
liens. —  Murano.  —  Place  Saint-Marc.  —  Emo.  —  Palais  du 
doge. 

Venise.  —  Arrivée  à  Mestre.  —  Embarcation. 
Dispute  de  postillons.  Ennui  de  quantité  d'impor- 
tuns. —  Canal  de  Mestre.  —  Impatience  de  voir  la 
mer.  Son  odeur,  son  goût.  Étincelles  brillantes 
sous  la  rame  dans  la  mer. — Pleine  mer.  —  Arrivée 
dans  Venise.  —  Configuration. 

Port.  —  Ses  entrées  au  nombre  de  quatre,  la 
Chioza,  Malamocco,  la  petite  entrée.  —  Vaisseau 
de  74  coulé  bas;  relevé  à  grand  frais;  son  beau 
contour  de  loin.  —  Forme  du  port,  sa  longueur, 
son  peu  de  largeur.  —  Forts  qui  défendent  les 
entrées.  —  Digue  magnifique  entre  la  Chioza  et 
Malamocco,  6  milles.  —  Peu  de  profondeur  du 
port,  souvent  à  découvert  dans  la  marée  basse.  — 
La  marée  la  plus  forte  de  la  Méditerranée  de  5  à 
6  pieds;  on  ne  peut  naviguer  que  par  les  canaux; 
ils  sont  marqués  par  des  poteaux.  —  Soins   et 


VENISE  163 

dépenses  pour  que  la  mer  d'un  côté  et  les  rivières 
de  l'autre,  de  même  que  les  immondices,  ne  les 
comblent. 

Vaisseaux.  —  Il  n'entre  dans  le  port  que  des 
vaisseaux  marchands  ou  des  bricks  de  huit  ou  dix 
canons,  des  bâtiments  de  300  tonneaux.  Leur 
nombre.  —  Forêt  de  mâts.  —  Différence  des  cons- 
tructions. —  Galères.  —  Français  mis  pour  disci- 
pline attachés  à  un  anneau.  —  Bâtiment  romain  à 
voiles  latines,  à  large  proue.  — Construction  gros- 
sière. —  Dix  matelots,  deux  voiles.  —  Chambre 
du  capitaine  —  ses  détails  —  chambre  de  dessous 
—  cuisine  au  bout  opposé.  —  Quatre  ou  cinq 
fusils  contre  pirates.  —  Pont  propre,  à  l'abri  du 
soleil  par  une  tente. 

Arsenal. — Arsenal  vaste  —  entrée —  deux  lions 
énormes,  vieux,  plus  vantés  qu'ils  ne  valent.  — 
Grand  hangar  couvert  pour  les  constructions.  — 
Vieux  vaisseaux  de  80,  60,  30,  etc.,  gros,  finis, 
commencés,  les  plus  jeunes,  il  y  a  quinze  à  vingt 
ans.  —  Construction  pas  commode  pour  des  Fran- 
çais. Les  côtés  très  séparés  rendent  les  bordages 
faibles;  épaisseur  du  bois  de  9  ou  10  pouces 
moindre;  vaisseaux   beaucoup   plus   courts,  trop 


164  JOURNAL   DE  VOYAGE   DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

larges,  quille  et  côtés  plats,  convenant  à  une  mer 
très  basse,  si  fort  qu'on  ne  pouvait  armer  ni 
équiper  les  bâtiments  à  Venise;  ils  recevaient 
canons  et  tout  en  Istrie;  elle  en  fournissait  la 
matière.  —  La  Dalmatie,  20.000  matelots;  Ve- 
nise, 600  bâtiments. 

A  l'arsenal  il  faut  remarquer  :  1"  la  chambre 
des  modèles,  tous  les  bâtiments  de  différente  gran- 
deur, ancienne  et  nouvelle  construction,  chaloupe 
canonnière  ;  de  là,  suivre  les  différents  travaux  des 
vaisseaux  de  74.  Je  suis  monté  dedans  par  l'exté- 
rieur; parcouru  la  cale,  le  premier  pont,  le  second 
pont;  vu  la  chambre  du  conseil,  examiné  la  forme. 
La  marine  française  n'aime  pas  ces  vaisseaux  ;  elle 
ne  les  trouve  pas  à  sa  fantaisie.  Frégates,  bonnes, 
passables^  et  pouvant  être  employées;  les  autres 
en  [flûtes,  en  hôpitaux,  etc.  Tous  les  hangars  sont 
grands,  vastes,  la  mer  les  touche;  les  bâtiments 
n'ont  qu'un  pas  pour  aller  à  la  mer.  On  y  met  en 
activité  quelques  bâtiments  qui  porteront  le  nom 
des  généraux  français  morts  dans  les  combats,  le 
Laharpe,  la  Muiron,  le  Steiigel.  Trois  seront  bientôt 
prêts  (1). 


(1)  Laharpe  était  tombé/sans  doute  sous  des  balles  françaises, 
le  soir  du  8  mai  1796,  à  Codogno;  Muiron  avait  péri  au  pont 
d'Arcole  en  recevant  le  coup  destiné  à  Bonaparte  (et  on  sait 


VENISE  165 

Nous  avons  traversé  le  canal  de  l'arsenal  sur  un 
grand  bâtiment.  Quantité  de  rameurs. 

Vu  le  Bucentaure,  beau  vaisseau  tout  doré  dont 
la  proue  est  recouverte  par  un  toit  orné  d'un 
immense  drap  magnifique  orné  de  crépines  ou 
franges  de  grand  prix. 

Français.  —  Fiorella,  brave  homme,  Corse, 
grand,  belle  figure  et  physionomie  honnête,  doux, 
bonnes  façons;  a  servi  dans  Royal-Corse  et  la 
4'  de  ligne  (1). 

que  la  Muiron  était  la  frégate  qui  ramena  d'Egypte  le  général; 
que  lorsqu'elle  vieillit  et  se  fatigua,  il  prescrivit  de  la  garder 
comme  un  monument  à  l'arsenal  de  Toulon);  Stengel  était  mort 
le  28  avril  d'une  blessurs  reçue  le  21  à  la  bataille  de  Mondovi. 
Il  y  eut  aussi  le  Sandos,  le  Beyrand,  le  Robert,  le  Causse,  le 
Banel,  le  Dubois  (d'Alexis  Dubois  mort  à  Roveredo),  la  Carrère 
(du  colonel  d'artillerie  Carrère,  tué  aux  gorges  de  Neumarkt;  ce 
fut  la  frégate  sur  laquelle  Murât,  Lannes,  Marmont  et  autres 
s'embarquèrent  au  départ  d'Kgypte,  pendant  que  Bonaparte  et 
Berthier  prenaient  place  sur  la  Muiron).  D'autres  bâtiments 
reçurent  des  noms  de  victoire  :  le  Mondovi,  la  Mantoue,  la  Mon- 
tenotte,  la  Lodi,  la  Lonalo,  la  Rivoli,  la  Léoben. 

(1)  Fiorella,  né  à  Ajaccio  en  1752,  volontaire  dans  Royal-Corse- 
infanterie  en  1770,  capitaine  en  second  dans  l'année  1781,  capi- 
taine au  bataillon  des  cbasseurs  corses  en  1788,  lieutenant-colo- 
nel en  premier  du  4«  bataillon  des  volontaires  de  l'Isère  en  1791, 
clief  de  la  ♦6«  demi-brigade  en  1794,  général  de  brigade  en  1795, 
passe  au  service  italien,  devient  général  de  division  en  1804  et 
sénateur  du  royaume  en  1809,  commande  en  Corse  sous  les 
Cenl-Jours,  meurt  à  Ajaccio  en  1818.  Il  avait,  pendant  qu'il  con- 
duisait provisoirement  la  division  Serurier,  contribué  au  succès 
de  Castiglione  et  emporté  Vérone,  et,  depuis  mars  1797,  il  était 


166  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Fornésy,  chef  de  la  17'  demi-brigade,  sort  de 
Reinach-Suisse,  petit,  figure  ronde  (1). 

Lévêque,  chef  du  même  corps  tout  suisse,  et  sorti 
du  bataillon  franc  commandé  par  Duhesme  (2). 

D'Hilliers;  sa  femme.  Détail  de  position,  de  leur 
vie  (3). 

employé  à  la  division  Bemadotte.  «  Il  est,  disait  Clarke,  assez 
bon,  et  il  a  été  utile.  » 

(1)  Desaix  a  écrit  Desfournis  (de  même  que  Roguet  écrit 
Fourneri);  mais  il  faut  lire  évidemment  Fornésy.  Né  à  Orbe  en 
1750,  cadet  en  1763  à  Reinach-Suisse,  où  il  devint  lieutenant  en 
1780  et  capitaine  en  1790,  lieutenant-colonel  du  corps  franc 
attaché  au  12«  régiment  de  chasseurs  à  cheval  en  1792,  chef  de 
brigade  de  la  32»  légère  en  1794,  puis  de  la  17'  légère  en  1796, 
autorisé  en  1798  à  rentrer  dans  ses  foyers  à  cause  de  ses  bles- 
sures, retraité  en  1799  avec  pension  de  trois  mille  francs,  For- 
nésy mourut  en  1811  dans  sa  ville  natale.  C'est  le  héros  de 
l'affaire  de  Monte-Negino,  et  justice  lui  a  été  rendue  sur  ce  point 
par  Koch  (Mémoires  de  Masséna,  II,  22  et  430),  et  par  Thiébault 
(Mémoires,  II,  41-46),  qui  fait  l'éloge  de  ce  soldat  «  si  brave,  non 
moins  modeste  que  désintéressé  ».  (Cf.  Félix-Bouvier,  Bona- 
parte en  Italie,  1796,  p.  229-242.) 

(2)  Joseph-Séverin  Lévêque,  né  à  Landrecies  le  12  février 
1768,  sert  à  Lorraine-dragons  de  1783  à  1790,  commande  la  garde 
nationale  de  sa  ville  natale  jusqu'à  la  fin  de  1792,  devient  lieu- 
tenant d'une  compagnie  franche  dite  des  chasseurs  de  Mormal, 
entre  avec  le  même  grade  dans  le  4«  bataillon  des  chasseurs 
francs  du  Nord,  dit  bataillon  du  Hainaut,  composé  des  compa- 
gnies franches  do  Saône-et-Loire,  du  Calvados,  de  Blanzac,  de 
Mormal,  et  commandé  par  Duhesme  (15  novembre  1792),  obtient 
promptement  le  grade  de  capitaine  (5  janvier  1793),  puis  celui 
de  chef  de  bataillon  à  la  32«  demi-brigade  d'infanterie  légère 
(15  décembre  1794);  lorsque  Desaix  fait  sa  connaissance,  il  est 
second  chef  de  bataillon  de  la  17*  légère. 

(3)  Cf.,  sur  Louis  Baraguey-d'Hilliers  qui  venait  d'être  fait  géné- 
ral de  division  (10  mars  1797),  les  Mémoires  de  Lavallette,108- 


VENISE  16T 

Aides  de  camp  :  Le  Vavasseur  (1); 
Lamotte,  malade  (2)  ; 

109.  Bonaparte  l'avait  demandé  à  Carnot,  et  il  rendit  des  ser- 
vices; il  commanda  Milan  et  la  Lombardie;  il  déploya  de  la 
dextérité  et  de  la  fermeté  dans  la  prise  de  la  citadelle  de  Ber- 
game;  il  mena  avec  distinction  la  58«  demi-brigade  sous  les 
ordres  de  Rey;  il  coopéra  avec  Joubert  à  l'expédilion  du  Tyrol 
et  au  combat  de  l'Avisio;  il  remplaça  Serurier  malade  à  la 
tête  de  sa  division;  il  fut  chargé  de  prendre  possession  de 
Venise,  et,  dit  Marmont,  «  il  convenait  parfaitement  à  cette  mis- 
sion :  homme  d'une  grande  distinction,  instruit,  spirituel, 
imposant,  rempli  d'honneur  et  de  délicatesse,  faisant,  partout  où 
il  était  employé,  estimer  et  respecter  le  nom  français.  »  11 
accompagna  Bonaparte  en  Egypte,  mais,  remarque  Marmont, 
«  il  regrettait  d'être  parti  de  France  et  désirait  y  retourner;  sa 
femme  exerçait  un  grand  empire  sur  son  esprit,  et  il  était  incon- 
solable de  l'avoir  quittée.  Bonaparte  le  renvoya  et  le  chargea 
de  porter  au  gouvernement  les  trophées  de  Malte.  Il  s'embarqua 
sur  une  frégate  qui  tomba  au  pouvoir  des  Anglais.  »  Il  servit 
ensuite  sous  Lecourbe  et  Moreau,  sous  Macdonald,  devint 
colonel-général  des  dragons,  gouverna  Venise,  contribua  à  la 
victoire  de  Raab,  et,  après  avoir  combattu  en  Espagne,  encou- 
rut la  disgrâce  de  l'empereur  pour  un  échec  qu'il  essuya  en 
Russie.  Il  mourut  de  chagrin  à  Berlin  à  la  fin  de  décembre 
181f. 

(1)  Charles-Amable  Le  Vavasseur,  né  à  Rouen  en  1769,  fils 
d'un  négociant  et  juge  au  tribunal  de  commerce,  frère  d'un 
membre  de  la  Législative  qui  devint  général  et  inspecteur  de 
l'artillerie  de  la  marine,  sous-lieutenant  au  61»  en  1792,  adjoint 
à  l'adjudant-général  Vial  en  179b,  aide  de  camp  de  Baraguey- 
d'Hilliers  en  février  1797,  capitaine  à  la  121»  demi-brigade  un 
mois  plus  lard,  démissionna  la  même  année,  en  octobre. 

(2)  Antoine-Cbarlei  Iloudar  de  Lamotte  (Cf.  Tliiébault,  Mém. 
III,  414),  né  le  21  novembre  1773  à  Versailles,  fils  d'un  commis  des 
boréaux  du  duc  de  la  Vrilliére,  soldat  au  9"  bataillon  de  Paris, 
grenadier  à  la  181»  demi-brigade,  sous-lieutenant  en  octobre  1793, 
adjoint  à  l'adjudant-général  Liébault  en  août  1796,  aide  de  camp 
de  Baraguey-d'Hilliers  en  avril  1797,  lieutenant  en  août  1797,  capi- 


168  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

Leur  figure,  caractère,  etc. 
Coussaud,  adjoint  à  l'état-major  (1). 
Gardanne,  sa  taille,  sa  figure,  détails  (2). 
Dufresse^  gros  homme,  belle  tête,  beaux  yeux  (3). 

taine  en  1799,  chef  de  bataillon  en  1801,  colonel  du  36»  en  1805,  fut 
tué  à  léna.  Sa  mère  reçut  de  Napoléon  une  pension  de  1,200  francs. 

(1)  Joseph-Pierre  Coussaud  (et  non  Cousseau,  comme  écrit 
Desaix),  ou  Coussaud-Duillé,  né  à  Agen  le  16  septembre  1773, 
volontaire  au  4«  bataillon  du  Jura,  sous-lieutenant  au  10»  clias- 
seurs  à  cheval  en  1793  et  adjoint  à  l'adjudant-général  Valentin 
en  janvier  1796,  lieutenant  en  janvier  1798  et  aide  de  camp  du 
général  Baraguey-d'Hilliers,  puis  capitaine,  puis  chef  de  batail- 
lon au  62»  régiment  en  1808,  et  de  nouveau  aide  de  camp  de 
Baraguey-d'Hilliers  en  1810,  retraité  en  mars  1813. 

(2)  Gaspard-Amédée  Gardanne,  le  beau  Gardanne  ou  Gardanne 
la  Moustache,  né  à  Solliès  en  1758,  lieutenant  dans  les  canon- 
niers  gardes-côtes  en  1779,  chef  du  l"'  bataillon  des  volontaires 
du  "Var  en  1791,  adjudant-général  chef  de  brigade  en  1794,  géné- 
ral de  brigade  en  1797  et  de  division  en  1800,  employé  en  Nor- 
mandie contre  les  chouans,  puis  à  Gênes  et  en  Italie,  puis  à  la 
Grande  Armée  en  1806,  mort  à  Breslau  en  1807.  Il  avait  été  blessé 
à  Arcole  où  il  menait  la  32%  et  il  avait,  en  mars  1797,  reçu  une 
gratification  de  10,000  livres.  Lorsque  Desaix  arriva  à  Venise,  il 
venait  d'être  mis  à  la  tête  de  la  13»  demi-brigade  qui  se  trouvait 
à  Crémone  et  qui  se  rendit  à  Venise  pour  y  former  brigade  avec 
la  63*.  «  Il  est,  disait  Glarke,  brave  et  assez  bon  général  de 
brigade.  » 

(3)  Dufresse  avait,  en  effet,  une  belle  tête;  il  était  comédien 
avant  d'entrer  dans  l'armée,  et  un  agent  jacobin  juge  en  1792 
qu'il  «  porte  une  tête  guerrière  et  révolutionnaire  » ,  qu'il  a  «  une 
haute  et  belle  stature  ».  Desaix  ignorait  sans  doute  les  antécé- 
dents de  Dufresse  et  la  conduite  de  sa  femme  à  qui  Bonaparte 
dut  ordonner,  le  6  juillet  1797,  de  restituer  sur-le-champ  ce 
qu'elle  avait  pris  à  différents  propriétaires  de  Mestre  et,  entre 
autres  choses,  les  voitures  de  la  maison  où  elle  avait  logé. 
Voir  sur  ce  général  les  Mémoires  de  Thiébault,  II,  patsim,  et  la 
notice  que  lui  consacre  A.  Chuquet  dans  Valenciennes,  213-215. 


VENISE  169 

Dessolle,  adjudant- général,  fait  général;  petit, 
bien  fait,  pâle  un  peu  ;  toujours  avec  le  général  en 
ehef;  physionomie;  yeux  petits,  noirs  (1). 

Monge,  gros  sourcils;  de  la  Côte-d'Or.  Excel- 
lentes qualités.  Détails.  Bibliographie. 

Berthollet,  des  bords  de  la  Durance,  chimiste, 
brave  et  honnête  homme,  doux,  figure  longue, 
physionomie  douce,  ridée,  un  long  gros  nez  (2), 


(1)  Dessolle  (1767-1828),  était  attaché  à  la  4«  division  de  l'armée 
et  commandait  la  1"  brigade  d'infanterie  légère,  composée  de  la 
21»  et  de  la  29*  demi-brigades.  Il  venait  d'être  nommé,  par  un 
ordre  du  9  août,  inspecteur  des  hôpitaux  entre  l'Isonzo  et  la 
Brenta,  et  il  avait  porté  au  Directoire  la  copie  des  préliminaires 
de  la  paix  de  Léoben.  Plus  tard,  chef  d'état-major  de  Moreau, 
commandant  de  l'armée  de  Hanovre,  et,  après  une  longue  éclipse, 
d'une  division  de  l'armée  du  centre  en  Espagne,  gouverneur  de 
Cordoue  et  de  Séville,  chef  d'état-major  du  prince  Eugène  en 
Russie,  Dessolle  devait  siéger  à  la  Chambre  des  pairs  et  prési- 
der un  instant  le  conseil  des  ministres.  C'est,  disait  un  agent  de 
Louis  XVIII  en  1803,  le  plus  honnête  de  tous  les  généraux  de  la 
Révolution. 

(2)  Monge  et  Berthollet  sont  asFcz  connus;  le  premier  était  né 
à  Beaune;  le  second,  à.  Talloire,  près  d'Annecy,  en  Savoie.  Il  y 
avait  sept  commissaires  du  gouvernement  pour  la  recherche  des 
sciences  et  des  arts  en  Italie  :  Monge  et  Berthollet,  Berthelemy  et 
Tinet,  Moitte  (qui  devait  faire  le  tombeau  de  Desaix  au  Saint- 
Bernard),  Thouin,  La  Billardière;  et  Bonaparte  jugeait  que  ces 
«  commissaires  artistes  »  s'étaient  très  bien  conduits,  qu'ils 
avaient  été  assidus  à  leur  besogne.  Moitte  et  Thouin  partirent 
avec  les  envois  de  Rome.  Tinet  et  Berthelemy  prirent  le  13  sep- 
tembre le  chemin  de  Paris.  Bonaparte  retint  auprès  de  lui  Ber 
thollet  et  Monge;  le  16  août,  il  ordonnait  de  les  adjoindre  à  la 
conunission  qui  faisait  le  relevé  de  tous  les  papiers  de  l'ancien 
gouvernement  de  Venise. 


170  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Berthelemy,  peintre,  grand,  vieille  physionomie 
rude,  très  honnête,  excellent  ton,  connaissant  bien 
son  art  (1). 

Tinet,  peintre,  belle  figure,  gros,  beau  teint; 
tous  quatre  chargés  de  recueillir  ce  qu'il  y  a  de 
bien.  Gens  estimables,  honnêtes,  vertueux  (2). 

Le  citoyen  Perrée,  chef  de  division  de  la  ma- 
rine; de  Picardie;  longtemps  à  Boulogne;  jeune, 
trente  ans;  a  commande  avec  distinction;  cent 
vingt  prises.  A  conduit  à  Constantinople  la  suite 
de  Dubayet;  commande  la  marine  à  Venise  (3). 

D'Alincourt,  son  aide  de  camp.  Capitaine  de  fré- 
gate, jeune,  agréable,  bon  ton  (4). 

(1)  Ce  fut  Berthelemy  (Desaix  écrit  Barthelemi)  qui  choisit  les 
tableaux  de  Bologne,  parmi  lesquels  la  Sainte  Cécile,  et  Bona- 
parte le  nommait  un  artiste  très  distingué.  Il  était  né  à  Laon  en 
1743  et  mourut  à  Paris  en  1811. 

(2)  Tinet  (Jacques-Pierre),  artiste  attaché  à  la  légation  de  Tos- 
cane, nommé  par  Bonaparte  et  Saliceti,  le  19  mai  1796,  agent  près 
l'armée  d'Italie  pour  ramasser  dans  les  pays  conquis  les  tableaux, 
chefs-d'œuvre  et  autres  monuments  antiques  qu'il  jugerait  dignes 
d'être  envoyés  à  Paris.  Il  avait,  en  cette  qualité,  suivi  le  quartier 
général  et  concerté  ses  opérations  avec  le  chef  de  l'état-major. 

(3)  Jean-Baptiste  Perrée,  né  à  Saint-Valery-sur-Somme  en 
1761,  lieutenant  de  vaisseau  en  1793,  avait,  durant  une  croisière 
dans  la  Méditerranée  en  1794,  enlevé  une  frégate  et  deux  cor- 
vettes anglaises,  ainsi  que  vingt-cinq  navires  marchands.  Il  avait 
été  nommé  chef  de  division  en  1796,  et  il  devait,  en  Egypte, 
obtenir  le  grade  de  contre-amiral.  Le  18  février  1800,  il  périt 
dans  un  combat  livré  à  Nelson  en  essayant  de  ravitailler  la  gar- 
nison de  Malte. 

(4)  Od  n'a  pu  trouver  aucun  renseignement  sur  cet  officier. 


VENISE  171 

Sibille,  Provençal,  capitaine  de  frégate;  brave, 
commandant  la  flottille  sur  les  lacs  de  Garde  et  de 
Mantoue,  les  bâtiments  le  long  des  côtes  de  Gènes; 
grosse  tête  carrée,  grands  yeux  noirs  expressifs  (1). 

So?igis,  général  de  brigade  d'artillerie;  petit, 
grand  nez,  jeune,  figure  oblongue,  étroite  par  le 
bas  (2). 

Binon  que,  le  19  avril  1816,  il  demande  une  audience  au  ministre 
de  la  marine. 

(1)  Le  capitaine  Jean-Baptiste-Herménégilde  Sibille  (et  non  La 
Sybille,  comme  le  nomme  Desaix)  commandait  la  flottille  eu 
station  à  Trieste,  et  il  était  venu  à  Venise  pour  y  prendre  le 
commandement  du  port.  11  avait  rendu  de  grands  services  à  la 
tête  de  cette  flottille  qu'on  appelait  la  division  navale  de  l'armée 
d'Italie;  il  avait  secondé  les  opérations  militaires  sur  les  côtes, 
et,  disait  plus  tard  le  ministre  Forfait,  c'est  grâce  à  lui  que 
l'armée  avait  reçu  les  convois  dont  la  perte  l'aurait  réduite  à  la 
disette;  grâce  à  lui  que  le  grand  convoi  d'artillerie,  sorti  des  ports 
de  la  Ligurie,  et  «  seule  ressource  de  larmée  pour  reprendre 
l'olFensive  »,  était,  en  présence  d'une  escadre  anglaise,  entré 
sain  et  sauf  à  Antibes.  Aussi,  le  28  novembre  1799,  le  I)irectoire 
accordait-il  à  Sibille  une  paire  de  pistolets  de  la  manufacture  de 
Versailles.  Le  8  septembre  1800,  Sibille,  en  inactivité  depuis 
trois  ans,  était  porté  au  nombre  des  ofliciers  qui  devaient  jouir 
du  traitement  de  réforme.  C'est  lui  qui  voulait  faire  de  Marbot 
un  marin.  (Marbot,  Mém.  l,  40.) 

(2)  C'est  le  cadet  des  Songis;  mais  il  n'était  encore  que  ciief, 
et  non  général  de  brigade.  Né  à  Troyes  en  1761,  attacbé  au 
4<>  régiment  d'artillerie  où  il  était  devenu  en  1793  chef  de  batail- 
lon, passé  ensuite  au  8°,  il  avait  fixé  sur  lui  l'attention  de  Bona- 
parte, son  ancien  camarade.  Celait  lui  qui  commandait  l'artille- 
rie de  l'expédition  de  Toscane,  et,  après  Castiglione,  Bonaparte 
demandait  pour  lui  le  grade  de  chef  de  brigade.  Songis  obtint 
ce  grade  le  19  novembre  1797.  Un  peu  auparavant,  en  mars,  il 
avait  eu,  comme  quelques  autres,  une  gratification  de  10,000  fr. 


172  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

Maubert,  provenant  du  génie,  lieutenant-colonel, 
gros  homme,  assez  bon  enfant,  un  peu  original  (1). 

Forfait,  ingénieur  de  la  marine;  grand,  bien 
fait,  agréable  tournure,  parlant  bien,  avec  facilité, 
figure  assez  passable,  pâle,  longue.  Habit  bleu, 
parements,  collet  noir  avec  broderies.  A  été  de 
l'Assemblée  législative  et  fait  quelques  rapports  (2). 

Général  de  brigade  en  1799  et  de  division  en  1809,  commandant 
de  l'artillerie  de  la  garde  des  consuls  en  1801,  premier  inspecteur 
général  de  l'artillerie  en  1804,  commandant  en  chef  l'artillerie  de 
la  Grande  Armée  en  1806,  en  1807  et  en  1809,  comte  de  l'Em- 
pire en  1808,  Songis  mourut  de  fatigue  à  Paris  le  27  décembre 
1810. 

(1)  Voir  sur  ce  Maubert  les  Mémoires  de  Roguet,  I,  183-184,  et 
une  lettre  de  Bonaparte  du  10  février  1797.  «  Il  conçut,  dit 
Roguet,  et  dirigea  les  travaux,  depuis  le  col  do  Tende  jusqu'à 
Vado  d'abord,  et  ensuite,  depuis  le  col  de  Tende  jusqu'à  Bor- 
ghetto;  doué  de  beaucoup  de  connaissances,  d'un  grand  zèle» 
d'une  bravoure  et  d'une  activité  rares,  il  rendit,  pendant  les 
campagnes  de  1793,  1794  et  1795,  des  services  de  la  plus  grande 
importance.  »  11  a,  écrivait  Bonaparte,  «  rendu  des  services 
dans  plus  de  quarante  combats  et  fait  des  reconnaissances  dan- 
gereuses et  utiles  »  Etienne-Constantin  Maubert  était  né  à 
Cabasse,  dans  le  Var,  en  1759;  élève  ingénieur  des  bâtiments 
civils  de  la  marine  en  1779,  sous-ingénieur  en  1786,  breveté  aide 
des  travaux  en  1792,  adjoint  aux  officiers  du  génie  en  qualité  de 
capitaine  au  mois  de  juin  1794,  promu  extraordinairement  au 
grade  de  chef  de  bataillon  par  le  Directoire  en  février  1797,  il 
fut  nommé  chef  de  brigade  au  mois  d'avril  1799  et  mourut 
directeur  des  fortifications,  à  Saint-Domingue,  le  12  juillet 
1802. 

(2)  Forfait,  né  et  mort  à  Rouen  (1752-1807),  était  venu  à  Venise 
avant  la  Révolution  pour  étudier  son  arsenal.  Élu  député  à  la 
Législative  par  le  département  de  la  Seine-Inférieure,  il  accusa 
les  clubs  des  désordres  de  Brest  et  obtint,  lorsque  la  guerre  fut 


VENISE  173 

Lallement,  ministre  de  France  à  Venise;  vieillard 
respectable,  gros,  grand,  œil  de  travers;  bon  et 
brave  homme;  est  depuis  quarante  ans  employé  en 
Italie,  à  Raguse,  Sicile,  Naples;  à  Venise  depuis 
deux  ans;  marié  à  Naples;  quatre  enfants,  un  fils 
grand,  marqué  de  petite  vérole;  trois  demoiselles; 
la  plus  jeune  jolie,  beau  teint,  peau  magnifique; 
les  autres  passables,  marquées  de  petite  vérole  (1). 

Lallement,  son  voyage,  son  arrivée  à  Bres- 
cia,  etc. 

Villetard,  secrétaire,  s'occupe  de  plaisirs,  d'agré- 

déclarée  à  l'Autriche,  que  les  armées  seraient  payées  en  argent. 
Il  avait,  après  la  session,  repris  ses  fonctions  d'ingénieur  au 
Havre.  Appelé  en  Italie,  il  était,  à  l'époque  où  Desaix  vint  à 
Venise,  directeur  des  constructions,  et  il  avait  fait  marquer  dans 
les  forêts  vénitiennes  cinq  cents  beaux  mâts  qui  devaient  être 
envoyés  à  Toulon.  Bonaparte  le  proclamait  un  officier  du  plus 
grand  mérite  qui  possédait  toute  sa  confiance;  aussi,  il  le 
nomma  ordonnateur  de  la  marine  depuis  Anvers  jusqu'à  Cher- 
bourg, lui  donna  le  ministère  de  la  marine  et  le  fit  conseiller 
d'État,  préfet  maritime  du  Havre,  puis  de  Gêne», 

(1)  Lallement,  ancien  consul  à  Naples  et  successeur  de  Noèl  à 
Venise,  qui  reçut  en  floréal  an  VIII  un  brevet  du  grade  de 
ministre  plénipotentiaire,  avait  transmis  au  Sénat  de  Venise  les 
injonctions  menaçantes  du  Directoire,  obtenu  que  Louis  XVIII 
fût  éloigné  de  Vérone,  réclamé  —  vainement  du  reste  —  à  trois 
reprises  l'expulsion  de  d'Antraigues,  attaché  à  la  légation  russe. 
Il  envoyait  à  Bonaparte  des  renseignements  sur  la  position  des 
ennemis  et  lui  conseillait  d'imposer  le  duc  de  Modène  qui  s'était 
enfui  à  Venise  avec  ses  trésors  et  qui  «  débourserait  abondam- 
ment »  Ce  fui  lui  qui,  au  nom  du  général,  enjoignit  au  Sénat 
de  Venise  de  cesser  ses  armements  et  Jui  demanda  des  vivres 
pour  l'armée. 


174  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL   DESAIX 

ments,  de  comédies,  d'esprit  (en  a),  peu  de  léga- 
tion (1). 

Italiens.  —  Mocenigo,  figure  pâle,  ronde^  belle 
peau;  sa  femme,  grande,  belle^  beaux  yeux  (2). 

Minotto,  marin  distingué,  élève  d'Emo,  contre- 
amiral  vénitien,  voulant  servir  en  France  (3). 

Soverani  (4),  sa  femme,  ses  deux  filles. 

Querini.  pâle,  jeune,  mince,  honnête,  bon  ton, 
ambassadeur  (5). 

Mme  Marina  Benzon,  belle  dame  de  trente  ans, 

(1)  Quoi  qu'en  .dise  Desaix,  Villetard  semble  avoir  eu  beau- 
coup d'initiative  et  d'activité,  notamment  dans  l'affaire  d'An- 
traigues  (Pingault,  D'Antraigues,  143-144);  il  poussait  le  gouver- 
nement vénitien  à  saisir  les  papiers  de  l'émigré,  et,  lorsqu'il 
envoya  les  passeports  de  la  légation  russe,  il  spécifia  qu'aucun 
d'eux  ne  pourrait  servir  au  nommé  d'Antraigues,  «  agent  d'un 
émigré  français,  imaginaire  héritier  de  la  couronne  de  France.  » 
Cf.  sa  conduite  à  l'égard  de  Barzoni.  (Trolard,  De  Rivoli  à 
Magenta,  202,  et  A.  Ldmbroso,  Atti'averso  la  Rivoluzione  e  il 
Primo  Impero,  p.  144.) 

(2)  Louis  Mocenigo  avait  été,  avec  Donato  et  Giustiniani,  un 
des  trois  députés  chargés  de  conclure  le  16  mai  la  paix  entre 
la  France  et  Venise. 

(3)  Leonardo  Minotto  (Desaix  écrit  Mi^ioto),  avait  sous  les  ordres 
de  Tommaso  Condulmer,  escorté  les  quarante  chaloupes  qui 
vinrent  de  Mestre  débarquer  sur  la  Piazzetta  les  troupes  de 
Baraguey. 

(4)  Ne  serait-ce  pas  Salvani  qui  venait  d'être  nommé  par  Bo- 
naparte sous-ingénieur  de  vaisseaux  pour  les  services  qu'il  avait 
rendus  et  pouvait  rendre  encore? 

(o)  Querini,  né  à.  Venise  en  1758,  ministre  de  Venise  à  Paris  sous 
le  Directoire,  plus  tard  conseiller  d'État  (1807)  et  préfet  du  Reno 
(1809). 


VENISE  475 

beaux    bras,    belles    formes,    beaux    traits    (1). 

Le  prince  de  Belgwjoso,  grand,  âgé,  maigre, 
figure  longue;  entretenant  la  signora  Marianna 
Gafforini,  actrice  de  la  Fenice,  jolie  femme;  dans 
César,  elle  jouait  le  rôle (2). 

Signor  Alcaini,  père  du  général  au  service 
d'Autriche  (3),  entretenant  la  sœur,  Elisabeth 
Gafforini,  paraissant  jolie  et  très  jolie;  gros 
homme,  larges  épaules,  se  remuant  à  peine. 

Palais  Manini,  sur  le  Grand  Canal,  très  beau. 
Deux  rangs  de  colonnes  ioniques  et  corinthiennes. 
Beau  portique. 

Palais  Mangilli,  petit,  mais  très  élégant;  trois 
appartements  de  front,  élégants,  bien  meublés,  en- 
veloppant une  petite  cour;  les  bâtiments  pas  assez 
élevés;  sur  la  lagune  sont  des  chambres  à  cou- 
cher. Sur  le  derrière,  jolie  pièce  de  bain  en  marbre 
blanc.   Psyché,   belle,  corps  nu,  jouant  avec  un 

(1)  Marina  Querini-Benzon  (Desaix  écrit  Maria  Penzone), 
chantée  par  Lamberti  et  citée  par  Stendhal. 

(2)  Marianna  Gafforini  (et  non  Gauphorina,  comme  a  écrit 
Desaix)  eut  en  ellet,  dans  l'été  de  1797,  un  rôle  dans  la  Mort  de 
César,  le  rôle  de  Porcia  ;  sa  sœur,  Élisabetta,  jouait  le  rôle  de  César. 

(3)  On  avait  lu  avant  nous  Alvinzy;  mais  Alvinzy  —  celui  que 
Napoléon  regardait  comme  son  meilleur  adversaire  en  Italie  — 
est  né  en  1735,  et  quel  âge  aurait  eu  alors  son  père!  Le  nom  est 
évidemment  Alcaini  (Desaix  a  écrit  Alcainy,  et  il  y  avait,  en 
effet,  à  cette  époque,  un  comte  Alcaini  général-major  dans  l'armée 
autrichienne. 


176  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

papillon  ;  tête  à  cheveux  relevés ,  enveloppée 
dans  le  bas  du  corps  d'ajustements.  Observations. 

Église  de  Saints-Jean-et-Paul.  Place.  Portail. 
Muraille  simple,  toute  de  briques,  fort  élevée;  les 
croix  aussi;  le  milieu  surmonté  d'un  dôme  couvert 
en  plomb.  Beau  tableau  de  Paul  Véronèse,  repré- 
sentant un  homme  furieux  qui  en  tue  un  autre;  un 
troisième,  effrayé,  s'enfuit.  Couvert  d'un  rideau, 
prêt  à  être  démonté  (1). 

Au  centre  de  la  place^  un  piédestal  carré  long, 
quatre  colonnes  de  marbre  blanc.  Sur  le  petit  côté, 
six  colonnes  supportent  un  cheval  de  bronze  avec 
un  cavalier  ayant  l'air  du  commandement  et  de  la 
volonté;  le  cheval  un  peu  trop  long,  tète  grosse. 
Détails  (2). 

(1)  Ne  serait-ce  pas  plutôt  le  Martyre  de  saint  Pierre,  béné- 
dictin, par  le  Titien,  que  La  Lande  décrit  ainsi  (VI,  443)  :  «  La 
scène  est  dans  une  forêt;  saint  Pierre  est  renversé  ;  son  compa- 
gnon s'enfuit  et  témoigne  une  vive  douleur  »?  Cf.  Cochin, 
Voyage  d'Italie,  III,  54  :  «  Ce  tableau  est  admirablement  bien 
composé,  de  peu  de  figures,  pleines  d'action,  dessinées  de  grand 
caractère  et  avec  une  belle  finesse  de  contour  et  de  détail...  Le 
peintre  a  voulu  exprimer  la  colère  dans  celui  qui  frappe  le  saint, 
et  la  frayeur  dans  les  autres.  » 

(2)  C'est,  comme  on  voit  dans  La  Lande  (VI,  442),  la  statue  de 
Barthélémy  CoUeoni  (1400-1475),  général  des  troupes  de  la 
République,  par  le  Florentin  André  Verrocchio  ;  «  Portrait  réel 
d'un  condottiere  assis  sur  son  solide  cheval  de  bataille,  en  cui- 
rasse, avec  les  jambes  écartées,  le  buste  trop  court,  la  physiono- 
mie rude  d'un  soudard  qui  commande  et  qui  crie,  point  embelli, 
mais  pris  sur  le  vif  et  énergique  »(Taine,  Voyage  en  Italie,  II,  356.) 


VENISE  177 

Dans  l'église  :  deux  hommes  à  cheval;  le  che- 
val doré^  les  hommes  aussi.  Ce  sont  des  géné- 
raux qui  ont  bien  servi  leur  pays  de  toutes  les 
manières  à  la  guerre,  l'an  1650.  Vis-à-vis,  un 
grand  monument,  où  se  trouvent  les  statues 
d'une  famille  qui  a  bien  servi  (1);  auprès,  une 
chapelle  a  une  Madone  en  grande  vénération,  où 
j'ai  vu  grande  et  fervente  dévotion  des  malheu- 
reux (2). 

Au  fond  de  l'église,  un  chœur  habité  par  huit 
ou  dix  moines  qui  gagnent  beaucoup  de  revenus 
à  peu  chanter. 

A  côté  de  cette  église,  à  droite,  en  sortant,  est 
l'entrée  du  couvent  devenu  un  hôpital,  quoique 
les  moines  s'y  trouvent  encore.  Cette  partie  est 
assez  bien  sculptée  (3). 

A  l'extrémité,  est  une  autre  église  qui  était  plus 
élégante;  elle  est  remplie  de  malades  (4). 

(1)  Desaix  veut  évidemment  parler  du  mausolée  du  doge  Ber- 
tucci  Valieri  (élu  en  1636  et  sous  qui,  onze  jours  après  son  élec- 
tion, le  26  juin  1656,  la  flotte  vénitienne  vainquit  les  Turcs  à 
l'entrée  des  Dardanelles),  ainsi  que  des  statues  de  Nicolas  Orsino 
qui  défendit  Padoiic  contre  Maximilion,  et  autres  personnages 
distingués.  (Cf.  Li  Lande,  VI,  445-448.) 

(2)  La  chapelle  du  Rosaire.  (Cf.  La  Lande,  VI,  443  ) 

(3)  La  conirérie  dite  Scuola  di  San  Marco,  «  enrichie  de 
marbres  fins  avec  des  statues.  »  (La  Landk,  VI,  446.) 

(4)  San  Fraucesco  délia  Vigna,  église  des  Récollets.  (La  Lande, 
VI,  447.) 

12 


178  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL   DESAIX 

Murano.  —  De  là,  j'ai  été  à  Murano.  J'en  ai  tra- 
versé le  canalj  laissant  à  gauche  les  deux  îles  Saint- 
Christophe,  voyant  le  fond  de  la  lagune  couvert 
d'oiseaux  de  mer  blancs,  faisant  un  bon  effet.  Dans 
le  lointain  est  Saint-Secondo,  petite  île  fortifiée  par 
les  Français.  Ils  occupent  les  quatre  îles  qui  voient 
les  quatre  points  de  la  ville;  elle  ne  peut  pas 
remuer  sans  la  crainte  d'être  brûlée. 

On  a  une  belle  vue  en  allant  à  Murano.  On 
s'éloigne  de  Venise,  laissant  à  droite  la  Madonna 
deir  Orto,  devant  soi,  Saints-Jean-et-Paul;  à 
gauche,  l'immense  arsenal;  dans  le  lointain 
Burano,  très  grand  village,  divisé  en  deux;  le  joli 
îlot  de  la  Madonna.  On  voit  à  travers  les  toits  l'im- 
mensité des  mâts  qui  dominent  la  ville  et  de  l'autre 
côté  du  Lido  des  bâtiments  à  la  [voile  qui  vont  ou 
viennent  de  Murano. 

J'ai  vu  couler  le  verre  pour  en  faire  de  la  verro- 
terie et  fondre  des  glaces.  A  Murano,  quatorze 
mille  âmes  sont  employées  à  ce  travail  et  à  faire 
tous  les  ouvrages  de  menuiserie  nécessaires  pour 
contenir  les  objets  ouvrés.  Les  glaces  se  polissent 
à  Venise  et  s'y  achèvent;  elles  sont  belles,  mais 
pas  aussi  magnifiques  que  les  nôtres.  On  en 
emploie  beaucoup  à  Venise.  J'ai  vu  des  séparations 
d'appartements,    c'est-à-dire    des   antichambres, 


VENISE  179 

en  places;  mais  on  ne  s'y  sert  pas  de  beaux  verres 
qu'on  pourrait  y  avoir  facilement  pour  avoir  des 
fenêtres  agréables  à  grands  carreaux  :  ceux  qu'on 
a  sont,  comme  nos  anciens,  en  petits  morceaux 
ronds,  ovales  et  de  différentes  espèces  (1). 

...Un  des  grands  objets  de  commerce,  à  Venise, 
est  une  imprimerie  grecque  où  s'impriment  tous 
les  ouvrages  qui  se  trouvèrent  en  Grèce  ;  de  Venise, 
ils  étaient  vendus  chez  tous  les  Grecs,  et  fort 
cher. 

...Tout  est  doré  dans  le  Bucentaure  (2).  Il  a  la 
forme  à  peu  près  d'une  galère.  Il  était  conduit 
par  des  rames;  il  servait  à  la  cérémonie  du 
mariage  du  doge.  En  effet,  il  avait  une  place  dis- 
tinguée sur  un  fauteuil  à  la  proue  du  vaisseau;  à 
côté  de  lui,  plus  bas,  les  Dix,  et,  plus  loin,  les  Con- 
seils occupant  le  reste  du  pont. 

Nous  y  avons  mangé  des  huîtres  et  des  moules 
qui  y  sont  très  estimées;  celles   de  l'arsenal   de 

(1)  On  lit  dans  la  Topograpkische  Vebersichl  de  l'année  1799 
que  Murano  est  le  plus  important  des  faubourgs  de  Venise  et 
forme  une  ville  particulière  qui  compte  près  de  7,000  habitants 
(le  chiffre  donné  par  Dcsaix  est  donc  exagéré)  :  «  C»;  qu'il  y  a  de 
plus  remarquable,  c'est  la  célèbre  fabrique  de  glaces  qui  livre 
les  plus  beaux  miroirs,  candélabres,  etc   » 

(2)  Voir,  sur  le  Bucentaure,  l'ar.senal  où  «  on  a  coutume  de 
manger  des  huîtres  qui  sont  très  larges  et  très  bonnes  »,  la  fon- 
derie, la  corderie  ou  la  Tana  qui  est  «  ce  qu'on  peut  voir  do 
plus  magnifique  en  ce  genre  »,  La  Lande,  VI,  449-454. 


180  JOURNAL   DE   VOYAGE  DU   GÉNÉRAL  DESAIX 

Venise  ont  de  la  réputation,  y  étant  engraissées 
exprès;  elles  étaient  accompagnées  de  vins  exquis. 
M.  Mocenigo,  famille  illustre  qui  a  donné  beau- 
coup de  doges,  entre  autres  celui  qui  a  renouvelé 
le  Bucentaure,  nous  a  fait  cette  galanterie.  Il  parais- 
sait sensible  à  la  destruction  de  l'arsenal  de  Venise 
et  aux  plaisanteries  maladroites  du  général  Mas- 
séna,  qui  disait  qu'on  devait  tout  prendre  (1). 

Nous  avions  vu  auparavant  les  salles  de  l'ar- 
senal; elles  ne  sont  pas  très  grandes,  mais, 
pareilles  les  unes  aux  autres  et  nombreuses,  elles 
faisaient  encore  quelque  étendue,  mais  pas  prodi- 
gieuse. Il  ne  doit  pas  contenir  10,000  fusils. 
Propre,  bien  arrangé  avec  soin,  agréable  à  voir  : 
armes  antiques,  armes  nouvelles,  fusils  vénitiens 
d'une  livre  plus  lourds  que  les  nôtres,  plus  longs  ; 
baïonnettes  plus  courtes  ;  assez  beaux  pistolets 
longs;  sabres  esclavons  pouvant  être  propres  à 
notre  cavalerie  :  lame  droite,  un  peu  courte,  poi- 
gnée couverte  par  des  recouvrements  en  fer  en 
losange,  plats,  gênant  la  main  (2). 

(1)  Masséna  était  arrivé  le  14  août  à  Venise  et  descendu  au 
palais  Gradenigo  aujourd'hui  disparu  ;  il  faisait  uiie  excursion 
d'agrément,  et  c'était  Brune  qui  commandait  par  intérim  sa  divi- 
sion, la  1"  division,  composée  des  brigades  Ménard,  Rampon, 
Motte  et  Mignotte. 

(2)  Comparez  cette  description  de  l'arsenal  de  Venise  avec 
celle  que  trace  Romain  en  1788  (Souvenirs  d'un  officier  royaliste. 


VENISE  181 

Nous  avons  vu  la  fonderie  de  canons  avec  la 
manière  de  les  forer  —  pas  trouvée  extraordi- 
naire :  la  grande  roue  va  par  des  hommes. 

La  corderie  est  prodigieusement  grande,  à  perte 
de  vue,  pas  très  large,  soutenue  par  deux  rangs 
de  piliers  au  milieu. 

Nous  avons  quitté  alors  l'arsenal.  Nous  étions 
bien  du  monde  ensemble,  de  la  marine  française, 
vénitienne,  grand  nombre  d'étrangers.  Français  et 
des  Vénitiens  en  quantité.  J'ai  dîné  à  l'arsenal 
avec  M.  Mocenigo,  membre  du  gouvernement  pro- 
visoire, et  le  général  d'Hilliers,  sa  femme,  etc. 

Embarcation  pour  aller  en  mer.  —  Beau  temps. 
—  Description  du  bâtiment;  rameurs;  mouvement 
cadencé,  fatigant.  Pilote  vieux;  costume  plaisant, 
coiffure  originale.  Passage  à  travers  tous  les  vais- 
seaux. Arrivée  à  l'entrée  du  port.  Sortie;  tangage; 
roulis;  fatigue;  maux  de  tête.  —  Vu  arrivée  et 
sortie  de  vaisseaux  ayant  fait  route  pour  ou  de 
Trieste.  Arrivée  au  quai  esclavon;  fatigue  exces- 
sive. 

Place  Saint-Marc.  Première  place  en  débarquant 

I,  384-386);  Romain  passe  une  journée  entière  dans  l'arsenal  : 
«  Quelle  manulentiou,  dit-il,  quel  détail,  quelle  population!  Il  n'y 
a  rien  de  semblable  dans  l'univers.  »  Mais  Romain  ne  con- 
naissait pas  les  abus  infinis  dont  était  plein  ce  célèbre  arsenal. 
(Cl'.  TivARONi,  l'italia  prima  délia  Rivoluzione  francese,  62-63.) 


182  JOURNAL   DE   VOYAGE    DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

de  la  Giudecca  :  de  grandes  colonnes  de  marbre, 
rien  dessus  le  chapiteau. 

De  ce  côté,  la  prison  d'État;  distingué  les  Plombs  ; 
l'un,  élevé;  l'autre,  cachot  abominable  sous  la 
mer;  on  n^y  pouvait  pas  tenir  debout. 

Façade  du  palais  du  doge.  Architecture  mau- 
resque plus  simple  que  la  gothique,  moins  d'orne- 
ments, mais  pas  élégante,  sans  colonnade  et  sans 
fenêtres. 

Église  Saint-Marc,  façon  de  Sainte-Sophie.  — 
Quatre  chevaux  de  bronze. 

Place  Saint-Marc;  ressemble  au  Palais-Royal 
pour  la  forme,  les  arcades;  pleine  que  de  cafés 
petits,  mal  servis;  on  a  l'usage  de  s'asseoir  en 
avant  sous  des  toits  en  plein  air.  Architecture 
de  deux  façons.  A  gauche,  belle  :  trois  ordres 
différents  —  dorique  aux  arcades  fait  bel  effet 
—  ionique  ensuite  et  corinthien  après.  L'autre 
partie  est  plus  vieille,  point  d'observance  dans 
les  ordres. 

A  l'extrémité  de  la  place  sont  quatre  pièces  de 
canon  qui  sont  gardées  par  des  Français;  de  ce 
côté  est  une  petite  rue  qui  va  aboutir  au  canal; 
c'est  là  qu'est  le  fameux  café  de  Paris,  le  plus  fré- 
quenté de  Venise 

Sur  cette  place  est  un  clocher  élevé,  isolé,  carré. 


VENISE  183 

qui  donne  une  vue  mag-nifique  de  tous  les  environs 
de  Venise. 

Les  environs  de  la  place  Saint-Marc  sont  remplis 
de  superbes  boutiques  très  riches.  Les  rues  sont 
nombreuses,  mais  très  étroites,  bien  pavées  en 
pierres  de  taille.  Jamais  chevaux  ni  voitures  n'y 
passent,  ni  dans  tout  Venise;  aussi  on  n'entend 
jamais  ce  bruit  désagréable,  seulement  les  cris  des 
g'ondoliers.  Tout  ce  quartier  jusqu'au  pont  Rialto 
est  très  intéressant  et  vivant.  A  ce  pont  se  trouvent 
les  boutiques  d'orfèvreries,  bijouteries,  très  riches 
et  belles.  C'est  aussi  le  lieu  du  change.  Le  soir, 
rien  n'est  joli  comme  toutes  ces  boutiques  bien 
éclairées,  comme  aussi  toutes  les  gondoles  navi- 
guant parées  d'une  lumière.  C'est  très  plaisant  à 
voir  la  nuit. 

Emo.  — J'avais  oublié  de  parler  à  l'arsenal  de  la 
salle  d'armes,  de  parler  du  chevalier  Emo,  relief 
admirable  de  Canova,  Vénitien,  présentement  à 
Rome.  La  statue  de  ce  marin  ou  plutôt  son  buste 
est  couronné  de  lauriers  par  une  Gloire  qui  est 
prête  à  mettre  la  couronne  sur  sa  tète;  un  Génie 
écrit  dessous  :  Angelo  Emo  i...  et  en  reste  là;  c'est 
la  première  lettre  d'immortale;  il  mourut  après  son 
expédition  de  Tunis  à  la  fleur  de  l'âge,  n'ayant 


184  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

pas  encore  pu  assez  faire  pour  être  immortalisé 
et  avoir  la  couronne  de  lauriers.  Détails  de  la 
sculpture,  etc.  (1). 

Palais  du  doge.  — Le  palais  du  doge  est  très  beau 
à  voir  pour  les  peintures.  Dans  ce  palais,  il  y  a  de 
Paul  Véronèse  plusieurs  morceaux  très  magni- 
fiques. Le  premier  que  j'ai  vu  est  une  conquête 
de  Vérone  par  Contarini;  ce  général  est  monté  sur 
un  cheval  blanc  et  donne  ses  ordres  ;  son  armée 
victorieuse  poursuit  l'ennemi  qui  écrase  un  pont 
dans  sa  fuite.  Rien  n'est  beau  comme  ce  moment, 
il  est  bien  saisi.  Un  homme  est  représenté  dans  la 
position  horrible  de  se  trouver  poussé  sur  la  partie 
penchée  du  pont;  il  veut  se  retenir  pour  ne  pas 
tomber  dans  la  rivière;  ce  morceau  est  beau  (2). 

J'ai  vu  la  salle  des  Dix  où  il  y  a  de  belles  pein- 
tures. Dans  le  Grand  Conseil,  Venise,  sous  la  forme 


(1)  Angelo  Emo  avait  en  1764  chassé  les  pirates  de  la  Médi- 
terranée, forcé  le  bey  d'Alger  à  la  paix  et  bombardé  Tunis;  mais 
l'expédition  flt  peu  d'effet.  (Cf.  Tivaroni,  Vllalia  prima  délia 
Rivoluzione  francese,  63.) 

(2)  C'est  le  tableau  que  La  Lande  (VI,  423)  a  vu  dans  la  salle 
du  Grand  Conseil,  entre  les  deux  fenêtres  de  la  façade  opposée 
au  tribunal,  et  qu'il  appelle  brièvement  «  la  victoire  du  doge 
André  Contarini  contre  les  Génois  »;  Cochin,  qui  l'a  vu  aussi 
(Voyage  en  Italie,  III,  18),  dit  qu'  «  il  est  bien  composé  et  bien 
groupé  «,  qu'  «  il  y  a  de  très  belles  choses  dans  le  groupe  qui 
est  à  droite  »,  que  «  le  reste  est  plus  faible  » . 


VENISE  185 

d'une  femme  couronnée,  est  très  belle.  Le  Paradis 
du  Tintoret  est  immense,  prodigieux,  mais  ne  me 
plaît  pas.  Toute  cette  salle  est  pleine  de  tableaux 
représentant  des  batailles  des  Vénitiens,  leurs  dif- 
férentes prises  de  Constantinople  as^ec  les  croisés. 
Il  y  en  a  beaucoup  de  Bassan  qui  travaillait  avec 
une  facilité  prodigieuse  et  faisait  un  tableau  dans 
un  jour;  c'est  dommage,  car  ses  compositions  sont 
bonnes,  ses  dessins  aussi,  mais  on  voit  que  tout 
est  négligé.  11  y  a  aussi  beaucoup  d'actions  contre 
les  Turcs  en  Dalmatie.  Tout  autour  se  trouvent  les 
portraits  des  doges;  quelques  places  sont  en  noir; 
ce  sont  ceux  qui  ont  été  déposés  ou  décapités  pour 
mauvaise  gestion.  Ce  palais  est  immense  sans  le 
paraître  (Ij. 

(1)  Cf.,  dans  La  Lande  (VI,  4-20-428),  la  description  dela«  Sala 
del  Gran  Consiglio  »,  où  l'on  voit  «  les  plus  beaux  traits  de  l'his- 
toire de  Venise  ».  La  Venise  couronnée  est  le  célèbre  ovale  de 
Véronèse  :  «  Venise  est  élevée  sur  les  nuages  dans  la  posture 
la  plus  majestueuse,  couronnée  par  la  Gloire,  accompagnée  de 
la  Renommée,  ayant  autour  d'elle  l'Honneur,  la  Paix,  l'Abon- 
dance et  les  Grâces;  des  peuples  de  tous  pays  la  contemplent 
avec  admiration;  des  guerriers  lui  amènent  de  toutes  parts  des 
dépouilles  et  des  trophées;  l'idée  générale  de  ce  tableau  est  aussi 
belle  que  l'exécution  est  admirable.  »  Le  Paradis  du  Tintoret 
n'est  pas,  remarque  également  La  Lande,  des  plus  estimés.  Les 
portraits  des  doges  sont  la  plupart  de  la  main  du  Tintoret;  «  on 
a  laissé  vide  la  place  de  Marino  Faliero  qui  fut  décaiiité  eu  135o, 
pour  montrer  aux  ambitieux  qu'une  conspiration  contre  l'État 
peut  conduire  le  prince  même  entre  les  colonnes  de  Saint-Marc; 
au   lieu   du  portrait  on   y   a  écrit  son  histoire.  »  Cf.  Cochin, 


186  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL   DESAIX 

Spectacles  —  commerce  —  usages  —  coutumes, 
maisons,  etc.  —  jeu  —  dépravation  des  mœurs  — 
casins  —  cafés  —  jeux  d'échecs  —  tombola  dans 
toutes  les  rues. 

Le  commerce  des  Vénitiens  est  encore  considé- 
rable; il  paraît  qu'il  était  à  leur  avantage  ou  qu'au 
moins  ils  pouvaient  presque  se  passer  de  leurs 
voisins  et  n'en  recevaient  que  peu  de  chose.  Beau- 
coup de  nations  les  payaient  en  argent,  pas  en 
marchandises. 

Ils  ont  600  à  700  bâtiments  d'une  jolie,  élégante 
construction,  de  deux  ou  trois  cents  tonneaux,  qui 
portent  toutes  leurs  productions  au  Levant,  dans 
toute  la  Méditerranée  et  hors  de  cette  mer  en  An- 
gleterre. Ils  font  aussi  le  cabotage  sur  les  diffé- 
rentes mers  :  une  grande  quantité  de  grains,  dont 
ils  avaient  toujours  double  récolte,  c'est-à-dire 
froment,  orge,  blé  de  Turquie,  etc.  Ils  en  fournis- 
saient beaucoup  à  Marseille  et  à  tout  le  Midi.  Une 
énorme  quantité  de  soie  de  Bergame  et  du  Bres- 
cian  pour  la  France.  Ils  exportaient  leurs  glaces, 
leurs  verroteries  et  des  brocarts  d'or  et  d'argent 
en  Turquie  et  dans  tout  le  Levant.  Ils  tiraient  le 

in,  18  :  «  Le  Paradis  du  Tinlorel  n'est  pas  une  belle  chose;  mau- 
vais dessin,  mauvaise  couleur  et  point  d'effet  »,  et  20-21  :  «  Venise 
couronnée  est  une  des  plus  belles  machines  de  composition 
qu'ait  imaginées  Véronèse.  » 


VENISE  187 

fil  d'argent  de  France  et  nous  en  fournissaient 
d'or  qu'ils  travaillent  bien.  Ils  font  les  plus  belles 
chaînes  d'or,  inimitables  ailleurs.  Ils  tirent  peu  de 
parti  de  leur  vin,  que  dans  le  Tyrol,  la  Suisse  où  il 
passait.  Les  manufactures  du  pays  fournissaient 
ce  qu'il  fallait. 

Il  faut  remarquer  à  Venise  le  clocher  de  Saint- 
Marc;  il  n'y  a  point  d'escalier  pour  y  monter;  c'est 
une  rampe  assez  douce;  on  pourrait,  pour  ainsi 
dire,  y  aller  à  cheval.  On  y  a  une  vue  magnifique 
et  étendue. 

Le  port  est  fermé  par  le  Lido,  longue  langue  de 
terre,  étroite  de  deux  ou  trois  cents  toises,  très 
bien  cultivée.  Il  faut  voir  la  digue  de  pierre  de  taille, 
faite  de  la  Chioza  à  Malamocco.  Elle  a  coûté  plu- 
sieurs millions;  elle  a  deux  ou  trois  lieues  de  long, 
toute  en  pierres  de  taille,  taillées  dans  l'Istrie  et 
portées  par  mer  sur  la  place.  Les  autres  parties  du 
Lido  sont  défendues  par  des  dunes,  chaque  entrée 
par  des  forts  peu  conséquents. 

Église  Saint-Marc  magnifique,  toute  en  mo- 
saïque. 

Palais  Grimani,  antiques,  vase  étrusque,  modèle 
de  beaux  morceaux  de  Rome. 

Il  y  a  deux  beaux  théâtres  à  Venise;  le  pre- 
mier est   la  Fenice    ou    le    Phénix,  comme  s'il 


188  JOURNAL   DE   VOYAGE  DU   GENERAL  DESAIX 

était  aussi   inimitable   et   rare    que    cet   oiseau. 

J'y  étais  avec  Leclerc  au  parterre.  J'y  ai  vu 
jouer  la  Mort  de  César,  opéra  superbe  et  magni- 
fique pour  les  décorations  peintes  en  perfection  : 
costumes,  temple  romain  imité  à  merveille.  Mais 
le  jeu  des  machines  bien  lent  et  bien  fatigant. 
Les  toiles  ne  montent  et  descendent  que  très  len- 
tement; cela  fait  souffrir. 

J'y  ai  vu  représenter  le  ballet  de  Britannicus .  Il 
est  très  beau  et  des  plus  agréables  que  j'ai  vus. 
Néron  est  amoureux  de  la  femme  destinée  à  Bri- 
tannicus; il  veut  la  séduire.  Elle  se  défend  coura- 
geusement et  n'y  consent  jamais.  Le  chagrin  de 
Britannicus  et  d'elle  sont  des  scènes  touchantes 
ainsi  que  leur  inquiétude.  Cependant  Néron,  après 
plusieurs  tentatives,  feint  de  consentir  à  leur 
union.  La  cérémonie  de  l'hy menée  se  fait.  Néron 
y  préside  et  donne  à  boire  de  la  liqueur  empoi- 
sonnée à  Britannicus  qui  périt  au  moment  des 
réjouissances  de  la  fête.  Alors  son  épouse  est 
désespérée  et  s'aperçoit  bien  que  le  coup  vient  de 
Néron.  Tout  le  peuple  est  indigné  contre  lui;  il  ne 
s'en  étonne  pas,  il  veut  s'emparer  de  celle  qu'il 
aime.  Mais  le  peuple  la  défend;  elle  se  met  sous 
la  protection  d'un  grand  prêtre  et  se  fait  vestale 
pour  échapper  à  Néron. 


VENISE  189 

2"  Saint-Benedetto,  très  beau  théâtre  dans  le 
genre  de  Phenice,  presque  aussi  grand  et  aussi 
beau.  J'y  ai  vu  jouer  un  opéra  assez  joli  parce  qu'il 
est  entremêlé  de  scènes  bouffonnes.  J'ignore  le 
nonn,  mais  je  m'en  rappelle  assez  bien  Pour  souve- 
nir. Un  hussard  assez  plaisant  tourmente  fort  un 
pauvre  paysan  qui  a  très  grand'peur  de  son  épée  et 
qui  fait  toutes  les  singeries  d'un  homme  effrayé  et 
bien  soumis.  Le  hussard  l'empêche  d'approcher 
de  sa  belle  dont  il  est  jaloux.  On  lui  joue  plus  d'un 
tour  assez  drôle,  et  lui  aussi,  à  son  tour,  pour  la 
joindre  et  la  conquérir,  lui  donne  plusieurs  leçons; 
mais  il  est  toujours  dupé. 

J'y  ai  vu  un  beau  ballet  pour  les  décorations 
Une  jolie  femme  appartient  à  un  seigneur  qui 
l'épouse;  ce  qui  occasionne  des  fêtes  et  des 
réjouissances.  Mais,  à  la  suite  de  cela,  elle  est 
enlevée  par  des  grotesques,  en  costume  turc, 
larges  culottes,  qui  la  conduisent  sur  une  mon- 
tagne. Alors  le  mari  de  la  dame  attaque  les  gro- 
tesques pour  la  ravoir.  Rien  n'est  plus  beau  que 
cette  décoration.  Elle  présente  parfaitement  une 
montagne,  ses  couleurs,  son  caractère.  Le  com- 
bat s'engage;  beaucoup  de  coups  de  pistolet  se 
tirent.  Je  n'ai  jnmais  rien  vu  de  plus  beau.  Les 
grotesques  sont  vaincus  et  se  jettent  aux  genoux 


190  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL   DESAIX 

du  vainqueur  qui  leur  pardonne,  et  tout  se  fini 
par  des  danses  entremêlées  de  grotesques  (1). 

A  Venise,  on  ne  voit  jamais  les  demoiselles. 
Elles  sont  toujours  privées  des  bals,  comédies, 
fêtes  publiques,  et  même  n'assistent  pas  aux  dîners 
un  peu  considérables  qui  ont  lieu.  Elles  vont  long- 
temps au  couvent,  et,  en  rentrant  chez  elles,  c'est 
comme  auparavant.  Leur  éducation  est  absolu- 
ment négligée,  d'une  manière  honteuse  et  cruelle. 
Les  dames  y  sont  très  libres,  font  tout  ce  qu'elles 
veulent  et  prolongent  les  repas  très  tard.  Mais,  à 
cinquante  ans,  alors  fardées  et  parées,  elles  agacent 
publiquement  les  hommes  pour  en  tirer  parti.  Il  y 
en  a  qui  vont  jusqu'à  en  procurer  aux  jeunes  gens 
pour  de  très  petites  récompenses  pour  elles;  quel- 
quefois de  ce  qu'elles  font  donner  aux  autres  (sic). 

Départ  de  Venise.  —  Arrivée  à  Mestre.  — 
Canal  horrible  par  sa  puanteur  et  la  couleur  de 
ses  eaux  sales  et  vaseuses.  —  Fin  du  canal.  — 
Voitures  dont  les  garnitures  sont  volées  —  chagrin 
—  dispute  —  payement  pour  avoir  remisé  la  voi- 
ture —  15  livres.  —  Impatience  pour  des  chevaux 

(1)  La  Lande  (VII,  56)  remarque  que  les  Vénitiens  «  sont 
encore  plus  pour  les  farces  »  que  les  autres  Italiens,  et  qu'ils 
entremêlent  leurs  pièces,  tragédies,  comédies  et  opéras  bouffons 
«  de  ballets-pantomimes  où  il  y  a  beaucoup  de  sauteurs,  suivant 
l'image  des  Italiens  qui  connaissent  très  peu  notre  danse  noble». 


VENISE  191 

de  poste  malgré  les  courses  des  importuns  offi- 
cieux —  raisons.  —  Chef  de  brigade  du  25'  chas- 
seurs (1).  —  Enfin,  départ.  —  Belle  route  —  gaieté, 
conversation  avec  Doumerc,  du  4"  chasseurs  (2). 

—  Jolie  campagne.  Le  long  du  chemin,  rien  de 
remarquable,  autrement  que  la  variété  des  belles 
maisons,  qui  distraient  et  amusent.  —  Rencontre 
du  général  Dugua,  son  fils  et  son  aide  de  camp. 

—  Conversation  —  Départ.  —  Campagne  de 
Mme  Albrizzi,  femme  aimable,  Grecque;  sa  maison 
jolie;  description;  petite  ménagerie  (3). 

(1)  C'était  François  Guérin  d'Étoquigny.  (Cf.,  dans  les  Rapports 
historiques  de  Fabry,  575-578,  l'historique  de  son  régiment,  daté 
de  Meslre.)  Né  à  Dieppe  en  17G2,  sous-lieutenant  au  8"  dragons 
en  1791,  lieutenant  en  1792,  capitaine  adjoint  à  l'état-major  de 
l'armée  des  Alpes,  chef  d'escadron  de  hussards  en  1794,  chef  de 
brigade  en  1796,  Guérin  commandait  provisoirement  le  25«  chas- 
seurs depuis  le  7  janvier  1797  et  le  commande  effectivement  à 
la  date  du  6  avril  1799.  Mais,  le  19  octobre  1799,  il  est  nommé 
général  de  brigade.  Il  devint  sous  la  Restauration  (25  avril 
1821)  général  de  division. 

(2)  Jean-Pierre  Doumerc,  né  en  1767  à  Montauban,  soldat  au 
7"  dragons  de  1783  à  1788,  sous-lieutenant  au  4*  chasseurs  à  clie- 
val  en  1791,  lieutenant  en  1792,  aide  de  camp  de  Pichegru  en  1793, 
était  alors  chef  d'escadron  (depuis  novembre  1794  au  11°  cavalerie 
et  depuis  lo  4  mars  1797  au  4»  chasseurs);  on  sait  qu'il  devint 
colonel  du  9»  cuirassiers,  général  de  brigade  (1806)  et  de  divi- 
sion (1811),  et  qu'il  fut  baron  de  l'Empire  (1808). 

(3)  Cette  campagne  de  Mme  Albrizzi  (voir  plus  loin,  p.  197, 
note  1)  est  la  belle  villa  de  Gordigiano,  sur  le  Terraglio,  à 
trois  milles  de  Trévise;  l'aimable  Grecque  y  élevait  un  paon, 
une  autruche  et  quelques  tourterelles.  (Malauani,  Isabella  Teo- 
tochi  Albrizzi,  p.  48-49.) 


TRÉVISE 

Trévise.  —  Chemin.  —  La  Piave.  —  Conegliano.  —  Sacile. 
—  Pordenone.  —  Valvasone.  —  Tagliamento. 

Trévise.  —  Arrivés  presque  à  la  nuit  à  Trévise, 
vieille  ville  à  peu  près  ronde,  environnée  d'un 
vieux  rempart,  sans  flancs,  avec  un  ruisseau  dans 
le  fossé.  —  Porte  —  rues  étroites  —  maisons 
anciennes,  noires  —  rien  d'intéressant  —  point  de 
promenades,  point  de  places  —  quelques  ruisseaux . 
traversent  la  ville  en  faisant  aller  beaucoup  de 
moulins.  Le  commerce  de  Trévise  était  ses  mou- 
lins, employés  à  moudre  pour  Venise.  —  Gros 
bateaux,  pas  longs,  larges  et  lourds,  y  servaient. 

—  Canal  bien  fait  communiquant  jusqu'à  la  mer. 

—  Ruisseau  venant  de  Castelfranco,  sortant  tout 
d'un  coup  de  la  terre  et  faisant  de  suite  une  petite 
rivière. 

Arrivés  presque  à  la  nuit  chez  le  général  Leclerc, 
absent;  son  fils  malade. 

A  l'auberge  de  la  Poste,  remplie.  Attendons  à  la 
rue  impatiemment.  Logés  à  l'évêché;  y  courons, 


TREVISE  193 

fatigués,  mourant  de  faim.  Le  logement  pris  par 
un  adjudant-général.  Malentendu,  querelle,  viva- 
cité de  Doumerc;  enfin  nous  nous  en  allons  chez 
Doumerc.  Point  de  chambre;  le  domestique  a 
emporté  la  clef,  il  est  à  Venise.  Cependant, 
chambre  de  camarade  :  j'y  repose;  un  souper  se 
prépare;  il  arrive;  bon  appétit I  —  Arrivée  de 
Leclerc  (1).  —  Horizon  meilleur.  —  Logement 
chez  Madame  Paula  (2) .  —  Description  de  la  mai- 
son :  immense;  deux  étages,  hauteur  de  cinq; 
grande  et  immense  salle  servant  de  vestibule; 
peintures;  terrasses;  belle  vue;  escalier  en  dehors 
de  la  maison,  construit  après  elle,  oublié  dans 
l'édification;  arceaux  se  soutenant.  —  Madame 
Paula,  quarante  ans  au  moins,  maigre,  petits  yeux 
noirs,  manières,  sans  être  affectées,  exagérées; 
aimant,  caressant  des  enfants  grands  au  nombre 
de  onze,  neuf  filles,  deux  garçons.  —  Riche;  voi- 
ture. —  Fatigue,  sommeil  excessif,  repos. 


(1)  Desaix  a  simplement  écrit  L. 

(2)  On  trouve  encore  dans  les  papiers  do  la  famille  Paula 
(Trolaud,  De  Rivoli  à  Matjenla,  224)  un  certificat  du  général 
Victor,  daté  du  23  avril  1797;  Victor  déclare  que  la  famille 
Paula  a  fait  au.v  Français  qui  se  sont  présentés  chez  elle  toute 
sorte  d'honnêtetés,  et  leur  a  «  témoigné  la  plus  intime  amitié  »; 
que  d'ailleurs  les  Trévisois  se  sont  parfaitement  conduits 
envers  les  soldats  et  se  sont  empressés  de  pourvoir  à  leurs 
bcsoias. 

13 


194  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

Au  lever,  visite  de  corps  du  11'  chasseurs  (1), 
ensuite  du  4'  chasseurs. 

Scalfort  (2),  Doumerc,  un  gros  vieux  chef  d'es- 
cadron. 

Marigny,  placé  au  4%  joli  garçon,  jeune,  brave 
sortant  des  états-majors,  a  l'air  riche.  Beau  cos- 
tume, diamants.  A  fait  bonnes  affaires.  Aimé  d'une 
jolie  demoiselle.  Vénitienne,  fille  d'un  noble  ruiné  ; 
la  mène  publiquement  au  café  (3). 

Le  li°  cavalerie.  Desbordeliers,  chef  de  brigade. 


(1)  Le  11«  chasseurs  avait  comme  colonel  le  futur  général  de 
division  Trelliard,  que  le  général  inspecteur  Tilly  nommait  un 
bel  officier  el  un  excellent  chef,  et  comme  chefs  d'escadron 
Jaimebon,  Villantroys  et  Saintronne. 

(2)  Nicolas-Joseph  Schelfaudt,  dit  Scalfort,  né  à  Douai  en 
1752,  mort  en  1833,  conquit  tous  ses  grades,  jusqu'à  celui  de 
colonel,  au  i'  chasseurs  à  cheval.  Chef  de  brigade  depuis-  le 
26  août  1794,  général  de  brigade  en  1803,  baron  de  l'Empire  en 
1808,  il  commandait  en  Italie  une  division  de  dépôts  de  cavalerie 
lorsqu'il  demanda  et  obtint  sa  retraite  en  1809.  Il  s'était  distingué 
à  la  bataille  d'Austerlitz  où  il  reçut  un  coup  de  feu  au  menton. 

(3)  Joseph-Bernard  Marigny  était  né  dans  l'Isère,  à  Morestel,  en 
1768.  Capitaine  au  2°  bataillon  de  l'Isère,  adjoint  à  l'état-major 
général,  il  se  signala  par  sa  bravoure  dans  toutes  les  affaires  de 
l'armée  d'Italie,  à  Lodi,  à  Borghetto,  à  Saint-Georges,  à  Saint- 
Michel,  au  Tagliamento,  et,  à  la  suite  de  ce  dernier  combat, 
Bonaparte  le  nomma  chef  d'escadron  au  4^  chasseurs  (4  mars 
1797).  Promu  plus  tard  chef  de  brigade  au  20^  régiment  de 
chasseurs,  il  flt  à  l'armée  du  Rhin  les  campagnes  de  l'an  Vlll  et 
de  l'an  IX.  Il  périt  à  lèna.  Gonneville  le  juge  «  fort  bien  de  sa 
personne  »{Souvenirs,  S),  mais  lui  reproche  d'avoir  «  pressuré  son 
régiment  de  toutes  les  manières,  comme  si  c'était  une  ferme  ». 
Cf.  Thiébault,  Mém.,  IV,  553,  et  I'arquik,  Soiiv.,  52  et  74. 


TRÉVISE  193 

malade  (1).  —  N...  (2),  chef  d'escadron,  gros, 
gras,  figure  longue.  —  N...,  chef  d'escadron, 
petit,  figure  longue,  mince,  ridée,  nez  long. 

Visite  d'anciens  officiers  de  93.  —  Datons,  tou- 
jours le  même  (3). 

La  9%  Marpaiide,  chef  de  brigade,  âgé  (4). 

La  12%  Girardon,  âgé,  ridé,  instruit,  bon  ton  (5). 

(1)  Desbordeliers  (Anne-Marie-Louis  Guinot),  ne  à  Crépy-en- 
Valoisen  1754,  carabinier  (1771-1 775),  entré  à  Orléans-cavalerie  en 
1779,  brigadier  en  1781,  fourrier  en  1784,  adjudant  sous-lieute- 
nant en  1786,  lieutenant  en  1792,  capitaine  en  1793,  était  clief  de 
brigade  du  H""  cavalerie,  ci-devant  Royal-Roussillon,  depuis  le 
mois  de  septembre  1794.  II  devint  chef  de  la  24"  légion  de  gen- 
darmerie à  Avignon  en  novembre  1801,  prit  sa  retraite  en  1806 
et  mourut  à  Orléans  en  1817. 

(2)  Les  noms  de  ces  chefs  d'escadron  manquent  dans  l'origi- 
nal; il  y  avait  alors  quatre  chefs  d'escadron  présents  au  corps, 
L'Ëriveint,  Tiphaine,  Boiteux  et  Bernier. 

(3)  Jean  Daions,  né  à  Toulon  en  1749,  soldat  au  régiment  de 
Beauce  ou  68*  (1766-1786),  lieutenant-colonel  en  second  du 
5«  bataillon  du  Var  en  1792,  chef  de  bataillon  dans  la  ligne  en 
1793,  chef  de  brigade  de  la  69c  depuis  le  11  mars  1797.  11  com- 
mandait la  place  d'Alba  lorsqu'il  fut,  le  30  avril  1799,  blessé 
dans  un  village  insurgé  des  environs  par  deux  coups  de  feu  à 
la  jambe  gauche.  Daions  dut  prendre  sa  retraite  —  qui  fut  de 
2,400  francs  —  et  le  13  septembre  1810,  il  mourut  à  Salernes, 
dans  le  Var,  privé  de  la  vue  et  de  l'usage  de  ses  jambes. 

(4)  Le  nom  est  en  blanc  dans  l'original.  François  Marpaude, 
né  en  1755  à  Pontarlicr,  enrôlé  au  1"  régiment  d'infanterie  en 
1773,  et,  de  grade  en  grade,  devenu  en  1792  capitaine  dans  ce 
régiment,  puis  chef  de  bataillon  (28  février  1794),  puis  chef  de 
brigade  (15  février  1795),  fut  blessé  devant  Saint-Jean-d'Acre. 

(5)  Le  nom  est  en  blanc  dans  l'original.  Antoine  Girardon,  né 
à  Cliaumont  on  1758,  soldat  à  Brie-infanterie  de  1776  à  1783, 
capitaine  au  1''  bataillon  des  volontaires  de  la  Haute-Marne  en 


196  JOURNAL  DE   VOYAGE   DU  GENERAL   DESAIX 

Aussi,  le  lendemain,  de  la  69*  (1),  aussi  de  93, 
et  de  quelques  bataillons  du  Rhin.  —  Visites  flat- 
teuses. 

Dîné  chez  Leclerc;  conversation;  —  soirée  se 
passe.  —  Sorti  et  passé  revue  d'artillerie  :  une 
compagnie  d'artillerie  légère  passe;  tous  des  cha- 
peaux de  toile  cirée;  peu  ont  des  bottes;  chevaux 
en  état,  chevaux  de  trait  passables,  neufs, 
méchants  et  rétifs.  —  De  là  au  café  :  société  nom- 
breuse; dames  et  cavaliers;  le  général  Beau- 
mont  (2)   avec  Madame  X...,  née  à  Vienne   en 

1793,  chef  de  bataillon  dans  la  70°  demi-brigade  en  1794,  chef  de 
brigade  de  la  12*  en  1796,  général  de  brigade  en  1799  et  com- 
mandant la  subdivision  de  Maine-et-Loire,  général  de  division 
en  1805  et  commandant  les  provinces  vénitiennes,  employé  en 
1806  à  l'armée  de  Naples  où  il  meurt  des  suites  d'une  maladie 
contractée  au  siège  de  Gaëte. 

(1)  La  69»  demi-brigade  de  bataille  comptait  à  son  entrée  en 
Piémont  3,400  hommes;  elle  n'en  avait  plus  que  1,800.  (Fabry, 
Rapports  historiques,  239-246.)  Son  chef  de  brigade  était  Pierre- 
Henri  Mésange,  né  à  Mortain  en  1730,  enseigne  au  régiment  de 
Conti  en  1757,  capitaine  commandant  en  1779,  lieutenant-colonel 
en  1792,  chef  de  brigade  depuis  le  30  janvier  1794.  Ses  chefs 
de  bataillon  étaient  :  1»  George  Duchayrou,  né  à  Saint-Martin- 
le- Vieux  (Haute-Vienne)  en  1747,  sous-lieutenant  au  régiment  de 
Barrois  en  1787,  capitaine  au  91«  en  1792,  chef  de  bataillon 
depuis  le  30  janvier  1794  ;  2°  Jean  Dalons  (voir  la  note  3  de  la 
p.  195);  3"  Jean-Joseph  Gazagnaire,  né  à  Gagnes  en  1757,  lieu- 
tenant aux  canonniers  gardes-côtes  de  Provence  en  1,779,  lieute- 
nant-colonel du  9°  bataillon  du  Var  en  1793. 

(2)  Marc-Antoine  Bonnin  de  la  Bonninière  de  Beaumont  (1763- 
1830),  page  du  roi  en  la  grande  écurie  et  capitaine  avant  1789, 
colonel  en  1792,  général  de  brigade  en  1795  et  de  division  en 


TRÉVISE  197 

Autriche,  pas  jeune  et  jolie,  gorge  plate,  beaucoup 
de  rouge  ou  de  couleur,  extrêmement  polissonne, 
aimable,  parlant  très  bien  français. 

Il  y  a  un  théâtre  petit,  mais  grand  pour  une 
ville  de  20,000  âmes.  Dîné  au  11'  chasseurs.  Jolie 
campagne,  agréable,  bien  située.  Canal,  gros 
bateaux.  —  Retour  à  Trévise,  voiture  de  Leclerc 
—  quelques  tours  —  son  aide  de  camp  —  son  fils, 
gros,  graSj  brun;  —  café.  —  Madame  Albrizzi^ 
Grecque,  très  aimable,  instruite,  adroite,  origi- 
naire d'Athènes,  née  à  Corfou,  avait  fait  un 
mariage  médiocre  pour  la  fortune,  a  divorcé  pour 
en   faire  un  second  très   considérable   (1).   Près 

1802,  premier  écuyer  de  Madame  Mère,  sénateur  en  1807,  comte 
en  1808,  pair  en  1814.  (Cf.,  sur  lui,  les  Mémoires  de  Desver.nois, 
publiés  par  A.  Dufourcq,  43-52.)  Beaumont  était  noble,  et  «  se 
sentait  antipathique  à  cause  de  sa  naissance  »;  aussi,  après 
Lodi,  et  à  cause  de  la  hkheté  de  ses  hussards,  —  qu'il  avouait 
du  reste,  —  fut-il  remplacé  à  la  tète  de  l'avant-garde.  Clarke 
disait  qu'il  avait  de  l'instruction,  mais  qu'il  était  «  sans  nerf  » 
et  «  froid  en  patriotisme  ». 

(1)  Cf.,  sur  Isabelle  Teotochi-Albrizzi,  le  livre  de  Malamani 
(1882).  Isabelle  Teotochi,  de  Corfou,  avait  épousé  le  10  avril 
1776  Carlo-Antonio  Marin,  commandant  d'une  galère  vénitienne 
et  plus  tard  provéditeur  de  Céphalonie.  Kn  1795,  elle  obtint  le 
divorce,  et  l'année  suivante,  le  28  mars,  elle  épousait  Giuseppe 
Albrizzi,  inquisiteur  d'État.  Mme  Vigée  Le  Brun  avait  fait  son 
portrait  en  1791  et  disait  d'elle  qu'elle  était  aimable,  spirituelle, 
et  qu'elle  avait  infiniment  de  physionomie.  Denon,  son  ami,  la 
nommait  un  «  être  délicieux  »,  et  trouvait  sur  son  visage  à  la 
fois  la  finesse  grecque,  la  passion  italienne  et  l'amabilité  fran- 
çaise. 


198  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

d'elle,  chanoine  instruit.  Général  Fiorella  lui  fai- 
sait la  cour.  Bains.  Lit.  Musique  chez  une  jolie  et 
belle  femme  agréable,  beaux  yeux  noirs,  figure 
un  peu  longue,  d'une  jolie  physionomie,  menton 
long  mais  rond;  poitrine  sèche,  taille  mince,  un 
peu  voûtée.  La  dame  grande,  d'une  famille  pas 
riche,  ayant  le  désir  de  se  mieux  marier,  sage,  dit- 
on,  pour  cette  raison,  chantant  à  merveille,  avec 
un  goût  exquis  et  ravissant;  très  bonne  musi- 
cienne. Duo  agréable.  Rimes  sur  un  air  italien 
exprimant  à  perfection  la  folie  d'amour.  Jolie 
société  s'y  réunit. 

De  là,  sorti  pour  aller  voir  émonder  le  riz  et 
l'orge.  Grand  moulin,  où  des  fouloirs  placés  à  la 
suite  les  uns  des  autres,  terminés  à  leur  extrémité 
par  quatre  dents  de  fer  et  levés  alternativement, 
enlèvent  la  pellicule  du  riz  ou  de  l'orge.  Puis, 
autre  machine,  en  fil  d'archal,  pour  laisser  tomber 
les  dépouilles  et  laisser  le  grain  net. 

Dîné  chez  Madame  Paula.  Le  général  Dugua  de 
retour.  A  4  heures,  départ. 

Départ.  —  Route  très  agréable  ;  comme  de 
l'autre  côté,  très  jolies  campagnes;  à  tout  instant 
leur  forme  varie;  elles  sont  remplies  de  volontaires 
qui  n'y  paraissent  pas  à  merveille. 


TRÉVISE  199 

J'ai  remarqué  une  campagne  dont  l'entrée  en 
fer  à  cheval  avait  les  murs  surmontés  de  piques 
de  fer  à  extrémités  dorées.  L'habitation  est  un 
carré  perpendiculaire  à  la  route  ;  elle  est  assez 
belle,  mais  à  côté  s'élevaient  perpendiculairement 
deux  bâtiments  à  grandes  arcades  qui  étaient 
beaux.  Vis-à-vis  l'habitation  se  trouvent  une  jolie 
chapelle  et  un  petit  clocher  carré  quasi  séparé, 
d'une  couleur  rouge.  —  La  vue  n'est  pas  bien 
étendue;  cependant  on  voit  les  montagnes  très 
élevées,  désertes,  et  qui  contrastent  avec  le  très 
beau  pays  où  l'on  se  trouve. 

Chemin.  —  Au  bout  de  deux  beures  de  chemin, 
le  pays  n'est  plus  tout  à  fait  le  même;  il  est  plus 
découvert,  produit  infiniment  de  millet.  La  terre 
est  plus  sablonneuse  et  toute  caillouteuse,  coupée 
de  fossés.  Plus  d'arrosage.  Les  arbres,  les  vignes 
pas  plus  petits  qu'à  l'ordinaire.  Les  maisons  de 
campagne,  plus  rares. 

On  découvre  le  pays  un  peu  plus  loin.  Tout  d'un 
coup,  une  plaine  immense  se  présente  à  la  vue. 
Elle  est  d'abord  couverte  de  prairies  pas  très  fer- 
tiles. C'est  dans  cette  plaine  que  coule  la  Piave.  A 
mesure  qu'on  en  approche,  le  pays  devient  plus 
aride  :  en  effet,  il  ne  produit  plus  rien;  à  travers 


200  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

des  cailloux  et  du  sable,  il  sort  encore  quelques 
buissons  ou  mauvaises  herbes.  On  trouve  un  ter- 
rain de  quelques  pas,  tout  de  pierre  calcaire.  On 
y  a  établi  des  fours  à  chaux  près  de  la  rivière.  Elle 
est  contenue  de  ce  côté -là  par  une  digue  très 
épaisse,  assez  élevée,  faite  en  grande  partie  en 
grosses  pierres  informes  et  calcaires. 

La  Piave.  —  La  rivière  de  la  Piave,  quoique 
ayant  un  très  long  cours,  n'est  pas  considérable 
en  été.  Ses  eaux  sont  rapides.  Son  cours  varie 
suivant  sa  grosseur;  à  en  juger  par  la  grandeur  de 
son  lit,  il  doit  être  fort  dans  de  certains  moments. 
Je  l'ai  passé  sur  un  pont  de  bateaux  assez  mauvais 
et  qui  ne  paraît  guère  solide;  il  ne  remplit  pas  le 
quart  du  lit  de  la  rivière,  et,  si  elle  grossissait  un 
peu  fort,  il  serait  sûrement  emporté,  ou  au  moins 
inutile.  Je  n'ai  pas  vu  de  bateaux  de  rechange 
pour  l'augmenter  quand  cela  est  nécessaire. 

La  rive  gauche  de  la  Piave  n'a  pas  de  digue  ; 
aussi  les  eaux  s'y  jettent-elles  souvent.  Le  pays 
est  la  répétition  de  celui  de  la  rive  droite;  d'abord 
un  terrain  inculte,  puis  des  prairies.  Un  pays  un 
peu  cultivé,  peu  à  peu  davantage,  enfin  très  riche, 
très  fertile.  Par  exemple,  les  routes  sont  abomi- 
nables, inégales,  vous  exposent  à  des  secousses 


TRÉVISE  201 

sans  nombre.  En  même  temps^  très  étroites  et 
jamais  droites.  La  vue  dans  cette  partie  est  admi- 
rable. On  se  rapproche  des  montagnes;  on  les  voit 
à  merveille  avec  leurs  formes  arides.  La  vallée  de 
la  Piave  se  voit  très  bien.  Au  pied  de  ces  énormes 
rochers  se  trouvent  des  coteaux  qui  leur  sont 
parallèles  et  agréables.  Quelques-uns  sont  cou- 
verts de  bois;  d'autres  sont  cultivés  et  ont  sur 
leur  penchant  et  sommet  de  belles  habitations,  de 
gros  villages  qu'on  voit  de  loin  et  qui  font  un 
superbe  effet. 

Conegliano.  —  Enfin,  nous  sommes  arrivés  à 
Conegliano,  mais  déjà  un  peu  tard.  C'est  un  joli 
endroit  de  quatre  à  cinq  mille  âmes,  placé  en 
partie  dans  la  plaine  le  long  d'un  coteau,  en  partie 
sur  ce  même  coteau  dont  le  sommet  est  couvert 
par  plusieurs  habitations  jolies  et  agréables.  Il 
faut  remarquer  à  l'entrée  de  la  ville  une  maison 
fort  magnifique;  elle  ressemble  à  celle  que  j'ai 
décrite  plus  haut  et  qui  se  trouve  près  de  Venise. 

A  Conegliano  se  trouvaient  deux  bataillons  de 
la  21"  légère  (1);  ils  étaient  là  à  merveille,  très 


(1)  Le  chef  de  brigade  de  la  21'  demi-brigade  d'infanterie  légère 
s'appelait  Robin.  (Cf.  l'historique  de  la  21»  dans  les  Rapports 
hisloriijues  de  Fabhy,  396-398.)  Antoine-Josepii  Robin,  né  en  1762, 


202  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

gais,  peu  malades,  très  contents.  J'en  ai  vu  un 
grand  nombre;  reconnu  —  outre  le  chef  de  bri- 
gade, très  grand,  mince,  yeux  de  travers  —  qu'un 
seul,  de  la  Dordogne,  le  quartier-maître,  je  crois, 
figure  longue,  yeux  noirs  (1). 

Ils  étaient  très  contents,  donnaient  à  danser 
tous  les  soirs  et  s'amusaient  bien.  J'ai  passé  une 
demi-heure  avec  eux  au  café  où  se  trouvaient  plu- 
sieurs femmes  et  beaucoup  d'oisifs. 

Je  suis  parti  de  Conegliano  à  la  nuit  close  ;  mais, 
la  lune  éclairant,  le  temps  était  agréable.  Le  coteau 
de  Conegliano  se  prolonge,  est  cultivé,  et  leur 
travail  bien  facile. 

Sacile.  —  Nous  arrivâmes  tard  à  Sacile;  nous  y 
trouvâmes  plusieurs  voitures  qui  relayaient  comme 
nous.  Il  fallut  un  temps  infini  pour  être  attelé,  et 


chef  de  bataillon  du  S*"  de  l'Ain  en  1792,  nommé  chef  de  brigade 
de  la  21°  légère  le  24  août  1796,  au  passage  du  Lech,  —  c'est 
pourquoi  Desalx  le  connait,  —  devait  être  nommé  par  Desaix 
général  de  brigade,  le  7  octobre  1798,  sur  le  champ  de  bataille 
de  Sédiman,  et  devenir  général  de  division  (14  décembre  1801). 
(1)  Desaix  se  trompe,  mais  légèrement.  Ce  quartier-maître  de 
la  21°  légère,  Jean-Marie  Régeau,  né  à  Calais  en  1760,  n'était  pas 
de  la  Dordogne;  mais  il  sortait  d'un  corps  de  la  Dordogne. 
Ancien  soldat  au  SI*"  (1777-1788),  il  avait  été  nommé  quartier- 
maître-trésorier  dans  les  chasseurs  de  Paris  en  1792,  puis  de 
la  1"  compagnie  franche  de  la  Dordogne,  par  ordre  de  Cu.stine, 
en  1793. 


TRÉVISE  203 

mettre  bien  la  patience  à  l'épreuve  en  attendant 
les  postillons  se  disputer  continuellement  et  n'être 
jamais  prêts.  Les  chevaux  tirent  avec  plusieurs 
petites  cordes  réunies  qui  à  tout  instant  se  défont 
et  demandent  bien  du  temps  pour  être  réunies  de 
nouveau  quand  elles  se  détachent.  Enfin,  après 
bien  du  temps,  de  la  colère,  de  l'ennui,  nous 
sommes  parvenus  à  partir .  Nous  nous  étions 
arrêtés  presque  à  l'entrée  de  Sacile;  c'est  un  bourg 
où  il  n'y  a  rien  de  remarquable.  Il  y  a  cependant 
une  place  en  carré  long  avec  des  arcades  ;  elle  est 
assez  grande  et  régulière;  les  maisons  pas  hautes, 
et  l'air  un  peu  antique. 

Pordenone.  —  Nous  avions  fait  poste  et  demie; 
nous  avons  eu  le  même  terrain  à  parcourir  pour 
arriver  à  Pordenone.  Il  était  une  heure  du  matin 
quand  j'y  suis  arrivé.  J'étais  iiorrihlement  fatigué. 
Je  pris  le  parti  de  m'y  arrêter  pour  dormir.  En  efl'et, 
à  la  poste  j'ai  eu  un  lit.  J'étais  harassé,  j'ai  profon- 
dément dormi  et  à  merveille.  Enfin,  à  7  heures,  je 
me  suis  remis  en  route.  J'ai  été  surpris  au  lit  par 
d'IIilliers  allant  à  Passariano.  Nous  avons  causé  un 
instant  ensemble.  Après  un  peu  d'impatience  pour 
un  déjeuner  attendu  une  demi-heure,  je  suis  parti 
sans  le  prendre.  La  poste  est  grande,  médiocre. 


204  JOURNAL  DE  VOYAGE  DD  GÉNÉRAL  DESAIX 

Pordenone  est  un  gros  village  dont  nous  avons 
suivi  la  principale  rue  qui  est  un  peu  longue.  Après 
ce  village,  le  pays  est  très  beau,  bien  cultivé;  les 
villages,  fréquents,  riches,  et  environnés  de  beau- 
coup d'enclos.  Mais  cela  ne  dure  pas  longtemps. 
Bientôt  on  trouve  un  pays  aride  comme  celui  de 
la  Piave.  C'est  le  cours  d'un  torrent  à  sec  qui 
ravage  les  différentes  parties  de  cette  contrée  les 
unes  après  les  autres.  Le  pays  n'offre  que  d'im- 
menses prairies  maigres  coupées  par  quelques 
petits  bouquets  d'arbres  clairs.  Du  côté  des  mon- 
tagnes, la  vue  est  de  même.  Elle  s'étend  sur  de 
considérables  étendues  de  terrain  tout  couvert  de 
pierre.  A  tout  instant  on  traverse  le  lit  différent  du 
torrent  suivant  les  saisons.  Le  chemin  est  alors 
désagréable  et  difficile.  Enfin,  on  arrive  dans  un 
canton  plus  uni,  des  pays  plus  riches,  de  bonne  cul- 
ture; alors  on  ne  tarde  pas  à  arriver  à  Valvasone. 

Valvasone.  —  On  a  fait  une  poste.  Là,  nous  ne 
trouvons  point  de  chevaux.  Tous  étaient  employés. 
Il  fallut  donc  attendre  que  les  chevaux  eussent 
mangé,  qu'ils  fussent  prêts  ;  tout  cela  fut  bien  long 
et  impatientant.  Qu'y  faire?  Valvasone  n'est  qu'un 
bourg  peu  considérable.  Nous  y  déjeunâmes;  il  y 
avait  des  chasseurs  du  19*  venant  de  Sambre-et- 


TRÉVISE  20o 

Meuse;  nous  causâmes  avec  eux;  ils  regrettaient 
le  pays  du  lard  et  des  légumes.  Enfin  nous  par- 
tîmes de  Valvasone.  Le  village  est  petit. 

Tagliamento.  —  Peu  après,  nous  rencontrâmes 
les  plaines  du  Tagliamento;  elles  sont  très  consi- 
dérables et  étendues,  et  nous  traversâmes  beau- 
coup de  chemins  creux.  La  rivière  n'est  contenue 
par  aucune  digue;  aussi  coule-t-elle  dans  un  terrain 
plat  dans  tous  les  sens  et  varie  de  lit.  Ses  bords 
sont,  comme  ceux  de  la  Piave,  des  plaines  et  des 
prairies  peu  fertiles.  Il  n'y  a  point  de  pont  sur  le 
Tagliamento.  Son  cours  est  divisé  en  plusieurs 
brandies.  Il  y  a  un  bateau  sur  la  rive  de  ce  côté. 
Là,  comme  dans  toute  l'Italie,  se  trouvent  des  obli- 
geants importuns  qui  veulent  vous  rendre  des  ser- 
vices inutiles  pour  avoir  de  l'argent.  En  effet, 
quatre  grands  gaillards  voulaient  absolument  nous 
passer  dans  la  barque,  quoiqu'il  y  eût  très  peu 
d'eau;  et,  voyant  que  nous  voulions  rester  dans 
notre  voiture,  alors  ils  se  mirent  dans  l'eau  pour 
montrer  le  gué  peu  profond,  soutenant  la  voiture, 
et  autres  choses  de  ce  genre.  On  passa  sans  avoir 
beaucoup  d'eau,  pas  plus  que  le  jarret  des  che- 
vaux. 

Après  ce  bras,  nous  suivîmes  longtemps  un  ter- 


206  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

rain  aride  et  nous  eûmes  plusieurs  petits  ruisseaux 
à  passer.  Enfin,  nous  vînmes  au  dernier,  très  grand 
et  le  plus  considérable,  pourchasses  de  la  part  des 
importuns.  Nous  passâmes  sans  peine.  La  plaine 
est  grande,  déserte,  et  devient  après  cultivée.  On 
arrive  assez  vite  à  Codroipo,  village  peu  considé- 
rable et  rien  d'extraordinaire. 


PASSARIANO  ET  UDINE 

Passariano.  —  Udioe.  —  Cliâteau.  —  Jardin.  —  Théâtre. 

Passariano.  —  Tout  près  est  Passariano,  mai- 
son de  campagne  du  doge  Manin  (1)  extrême- 
ment riche.  Cette  habitation,  où  se  trouve  le 
générai  Buonaparte,  est  très  belle,  grande  et  bien 
disposée;  mais  le  goût  n'est  pas  des  plus  brillants. 
11  y  a  une  salle  immense,  énorme,  aussi  élevée 
que  la  maison  et  aussi  grande  à  elle  seule  qu'une 
habitation  ordinaire.  Elle  est  décorée  de  peintures. 
Il  y  a  un  billard  et  beaucoup  d'appartements.  Le 
jardin  est  grand  et  d'un  singulier  genre;  il  y  a,  à 
l'extrémité,  quatre  hauteurs  à  côté  les  unes  des 
autres;  elles  sont  couvertes  de  grosses  statues 
sans  goût  et  mal  faites  en  grosse  pierre;  elles 
représentent  tous  les  dieux  de  la  Fable  :  Jupiter  y 
est  assis  sur  son  aigle;  Neptune,  dans  un  char  à 
'  quatre  chevaux,  et  ainsi  de  suite;  tout  cela  est 

(1)  Manin  ou  Manini  (Desaix  écrit  Mani). 


208  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

d'un  mauvais  goût.  Il  y  a  aussi  à  remarquer  un 
théâtre  où  tout  est  en  gazon,  qui  est  très  joli. 
Ajoutez  un  relief  d'une  ville  de  guerre  avec  des 
demi-revêtements.  La  cour  de  la  maison  est  belle 
et  vaste;  on  y  entre  par  un  péristyle.  A  droite  et  à 
gauche  sont  de  grandes  arcades  pour  arriver  à  la 
maison.  C'est  là  où  le  général  Buonaparte  tient  tous 
les  deux  jours  conférence  avec  les  plénipotentiaires 
de  l'Empereur.  Il  y  a  une  cour  nombreuse  de  per- 
sonnes qui  viennent  de  tous  côtés  pour  affaire  avec 
lui  ou  pour  le  voir.  A  table,  il  y  a  toujours  infini- 
ment de  monde.  Le  général  Clarke  (i)  est  avec 
lui;  ils  vivent  assez  bien  ensemble. 

Je  suis  arrivé  tard  à  Passariano,  malade,  fatigué. 
Attendu  longtemps.  Enfin,  à  7  heures,  est  arrivé 
le  dîner.  J'ai  vu  Clarke  qui  m'a  très  bien  traité. 
Beaucoup  de  monde  à  dîner;  deux  dames  :  une,  la 
femme  du  valet  de  chambre  du  général  Fiorella; 
l'autre,  une  Romaine  venue  avec  le  général  Victor. 
—  Dîner  —  Conversation  —  Fatigué,  couché, 
repos. 

(1)  Clarke,  d'origine  irlandaise,  né  à  Landrecics  en  176S,  mort 
à  Neuwiller,  dans  le  Bas-Rhin,  en  1818,  ministre  de  la  guerre 
sous  Napoléon  durant  sept  ans,  et  sous  la  Restauration  durant 
trois  ans.  Il  avait  des  mérites,  mais  ce  n'était,  selon  le  mot 
de  Préval,  qu'un  commis  de  bonne  compagnie,  et,  lorsque 
Louis  XVIII  lui  conféra  le  maréchalat,  tout  le  monde  le  nomma 
le  maréchal  d'Encre. 


PASSARIANO   ET   UDINE  209 

Lendemain,  déjeuner,  conversation  avec  le  géné- 
ral sur  Mantoue,  Venise,  sur  Arcole,  sur  la  paix, 
Mayence,  intérieur,  Jacobins  détestés.  Vu  ensuite 
Clarke  chez  lui.  Latour-Maubourg  (1).  Conversa- 
tion sur  la  guerre,  la  campagne,  sur  le  général 
Moreau,  griefs  contre  B.p.te  (2)  et  la  paix,  con- 
duite envers  le  général  Moreau,  sur  Berthier, 
Reynier  (3).  Arrivée  du  général  en  chef  :  Egypte, 
isthme  de  Suez  (4).  Dîner,  départ. 

Udine.  —  Grande  ville.  Dix  mille  âmes.  Rempart. 
La  ville  est  longue.  Une  principale  rue  qui  a  des 
arcades  dans  toute  sa  longueur.  Il  faut  y  remar- 
quer quelques  ruisseaux,  un  en  dehors  de  la  ville, 
entre  elle  et  le  faubourg,  et  un  dans  son  intérieur. 

(1)  Desaix  et  Clarke  s'entretenaient  évidemment  de  Latour- 
Maubourg,  de  Bureaux  de  Pusy  et  de  Lafayette,  de  ceux  qu'on 
appelait  les  prisonniers  d'Olniiitz  :  dans  une  note,  Bonaparte  et 
Clarke  avaient  fait  part  à  Gallo  de  l'intérêt  que  le  Directoire  pre- 
nait au  sort  de  ces  prisonniers;  ils  demandaient  que  Lafayette  et 
ses  compagnons  fussent  mis  en  liberté  et  eussent  la  faculté  de 
se  rendre  en  Amérique  ou  ailleurs,  excepté  en  France. 

(2)  Buonaparte. 

(3)  Reynier,  chef  d'état-major  de  Moreau. 

(4)  Bonaparte  est  alors  plein  de  cette  idée  de  conquérir 
l'Egypte  :  le  16  août,  il  écrit  au  Directoire  qu'il  faut,  «  pour 
détruire  véritablement  l'Angleterre,  s'emparer  de  l'Egypte;  >•  que 
la  dissolution  de  l'Kmpire  ottoinan  oblige  la  France*  à  prendre 
des  moyens  pour  conserver  son  conmicrce  du  Levant  >>;  le 
13  septembre,  que  l'Egypte  n'a  jamais  appartenu  à  une  nation 
européenne,  qu'elle  n'appartient  même  pas  au  Grand  Seigneur. 

14 


210  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Rien  de  remarquable.  Place  peu  considérable.  A 
voir,  deux  statues  en  pierre,  indécentes.  Les  sol- 
dats ont  ôté  les  plaques  de  fer,  de  manière  qu'on  y 
voit  des  apparences  brillantes  et  séduisantes  pour 
les  dames.  On  doit  y  remarquer  une  fontaine  assez 
bien  faite,  mais  sans  eau.  Dans  ce  quartier  se 
trouve  la  boutique  ou  le  café  où  s'assemble  tout 
le  monde  et  qui  tient  lieu  de  société. 

Château.  —  Vis-à-vis  la  place  et  au-dessus,  est 
le  château,  ancienne  demeure  du  provéditeur  ou 
général  gouverneur,  commandant  la  province  pour 
Venise.  On  en  a  fait  une  caserne.  Il  domine  toute 
la  ville  de  soixante  à  quatre-vingts  pieds. 

Jardin.  —  On  remarque  à  Udine  une  place  qu'on 
nomme  le  Jardin.  C'est  une  espèce  de  promenade 
qui,  si  elle  était  soignée  comme  en  France,  serait 
agréable.  Mais  elle  est  négligée  et  déserte.  Elle  est 
environnée  de  maisons,  et  a  le  château  d'un  côté. 
Je  ne  vois  rien  d'autre  d'intéressant  à  Udine.  J'y 
suis  arrivé  à  la  nuit. 

Théâtre.  —  J'oubliais  le  théâtre.  Il  est  petit, 
mais  élégant,  propre,  neuf,  agréable,  et  d'un  beau 
luxe.  Il  a  cinq  rangs  de  loges.  Le  parterre  a  des 
bancs  où  l'on  ne  peut  s'asseoir  qu'en  payant  quelque 


PASSARIANO   ET    UDINE  211 

chose,  les   sièges  étant  relevés  et  attachés.  Les 
loges,  séparées   comme  dans   toute  l'Italie,  sont 
belles  et  riches,   ornées   de  taffetas  de  soie  bleu 
céleste,  et  toutes  appartiennent  à  des  familles  qui  les 
ont  louées  pour  presque  toujours;  aussi  les  noms 
sont-ils  sur  les  portes.  Il  y  a  environ  cent  loges. 
J'y  ai  vu  jouer  la  pièce  de  la  femme  qui  a  quatre 
amants  et  les  trompe  tous  les  quatre.  La  musique 
est  bonne.  La  première  chanteuse  a  du  talent,  de 
l'agrément;  elle  est  bien.  Elle  a  épousé  un  très 
bon  musicien,  Napolitain^  joli  homme,  chantant 
bien,  musicien  du  duc  de  Parme,  d'ailleurs  jaloux. 
Le  bouffon  de  cette  pièce  est  un  bon  acteur  (des 
bouffons,  on  en  trouve  toujours  dans  les  pièces  ita- 
liennes). Il  amuse  dans  celle-ci.  C'est  un  paysan, 
amoureux  d'une  villageoise,  que  la  dame  coquette 
veut  avoir  dans  ses  filets;  elle  y  réussit  :  il  fait 
dans  son  amour  toutes  les  extravagances  possibles 
et  amusantes. 

Le  ballet  est  assez  bon.  J'ai  vu  représenter 
l'Amant  statue.  Je  m'y  suis  amusé.  Les  figurants  n'y 
valent  pas  le  diable;  mais  les  acteurs  du  ballet  sont 
intéressants.  Il  y  a  toute  une  famille  qui  est  jolie. 
Le  père  est  encore  bien  fait,  droit.  Mais  il  a  son  fils 
et  sa  fille  qui  sont  trèsjeunes,  et, malgré  cela,  jouent 
à  merveille;  ils  sont  tous  deux  de  la  plus  agréable 


212  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

figure.  Ils  ont  dansé  la  hongroise  avec  toute  la 
grâce  possible.  Ces  deux  enfants  sont  très  heureux. 
Un  riche  et  noble  Vénitien  est  devenu  amoureux 
de  la  jeune  personne  et  l'a  épousée;  sa  mère  l'est 
devenue  du  jeune  homme,  et  ils  en  ont  fait  autant. 
Les  grotesques  de  ce  théâtre  sont  très  forts.  Ils 
font  vraiment  des  tours  de  force  prodigieux,  tou- 
jours en  costume  de  Turcs,  longues  culottes;  les 
femmes,  en  jupe  courte.  Ils  font  toute  sorte  de 
gambades;  toujours  on  leur  fait  enlever  quelque 
fille  et  puis  reprendre;  ce  qui  engage  un  petit 
combat.  Ils  figurent  chacun  à  leur  tour  ou  ensemble, 
et  font  des  bonds  prodigieux,  s'élevant  en  l'air  très 
haut,  sautant  et  tournant,  frappant  leur  tète  contre 
leurs  pieds,  faisant  enfin  tout  ce  qui  peut  être 
extraordinaire  en  danse. 

J'arrivai  à  Udine,  très  tard;  logé  chez  Buhot  (1)  : 
il  n'y  était  pas.  Suis  revenu,  pas  de  logement.  Con- 
cert. La  chanteuse,  sonmari.  MadameF..  .,sasœur, 
hôtesse  de  Buhot,  grosse  dame  peu  jolie.  Chant, 

(1)  Antoine-Pierre  Buhot  (né  à  Paris  en  1761,  mort  à  Montfer- 
meil  en  1825),  celui  que  l'imbécile  Casabiaoca  appelait  en  son 
jargon  Bouillotte,  commissaire  des  guerres  dès  1785,  employé  à 
l'armée  du  Rhin  en  1793  et  en  1794,  —  et,  par  suite,  une  vieille 
connaissance  de  Desaix,  —  nommé  commissaire-ordonnateur  au 
mois  de  janvier  1795  par  les  représentants  du  peuple  jjrès  les 
armées  du  Rliin  et  de  la  Moselle,  envoyé  à  l'armée  d'Italie,  inspec- 
teur aux  revues  de  1800  à  1818,  prend  sa  retraite  le  20  mai  1818. 


PASSARIANO   ET   UDINE  213 

musique.  Le  général  Dessolle  très  bon  violon  (1). 
Soupe,  couché. 

Le  lendemain,  pluie;  visite  à  tout  le  monde,  dîné 
chez  Latournerie  (2).  De  là,  chez  Buhot,  logement 
près  la  Casa  Prospero  Antonini  (3).  Lendemain, 
visite  aux  ambassadeurs.  Chez  Buhot,  Cetti  (4). 
Conversation  longue  sur  le  Frioul,  la  paix,  les  idées 
générales  du  pays,  sa  fertilité,  population,  richesse. 
A  Udine,  80  voitures  ou  autant  de  familles  riches, 
pas  d'industrie.  Général  Victor  (5).  Dîné.  Comeyras 


(1)  Mme  de  Chastenay  raconte  dans  ses  Mémoires  (II,  443) 
qu'elle  entendit  en  1814  le  célèbre  Viotti  dans  une  soirée  chez  le 
général  Dessolle;  le  musicien  n'avait  pas  de  violon,  mais  «  il  prit 
celui  du  général,  qui  en  avait  parfaitement  bien  joué  autrefois  ». 

(2)  Etienne-Joseph  Latournerie,  un  de  ceux  qui  avaient  obtenu, 
en  mars  1797,  une  gratification  de  10,000  francs.  Il  était  né  à  Con- 
dom  en  1761;  lieutenant  d'artillerie  eu  second  (1783),  lieutenant 
en  premier  (1786),  capitaine  en  second  (1791),  aide  de  camp  du 
général  VietinghofT(1792),  capitaine-commandant  au  5«  régiment,  il 
devint  chef  de  brigade  (8  décembre  1794)  et  mourut  en  Egypte  le 
24  septembre  1799,  après  avoir  commandé  l'artillerie  à  la  bataille 
de  Samhoud.  Cf.  sur  lui,  Saint-Cyr,  Méni.,  II,  78-80. 

(3)  La  maison  où  se  réunissaient  les  plénipotentiaires. 

(4)  Cetti,  commissaire  des  guerres,  le  même  avec  qui  Thiébault 
rivalisa  à  Landau  d'excentricités  hippiques  (Mémoires,  I,  483); 
il  était  attaciié  en  1812  comme  commissaire  des  guerres  au 
4'  corps  ou  corps  italien. 

(5)  Victor,  le  futur  maréchal,  ministre  et  duc  de  Bellune,  s'était 
particulièrement  distingué  dans  la  guerre  d'Italie  :  il  montrait  en 
aoîit  1796,  à  la  tétede  la  18»  demi-brigade, laplus  grande  bravoure; 
il  emportait  au  pas  de  charge  la  ville  de  Roveredo;  il  contenait 
Wurmser  par  son  sang-froid  au  combat  de  Cerea;  il  obtenait  après 
la  bataille  de  La  Favorite  le  grade  de  général  de  division,  et  prenait 


214  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL   DESAIX 

aimable.  Conversation.  Spectacle.  Visite  de  M.  de 
Merveldt  (1).  Généraux  chez  moi.  Diné  chez  Buhot. 
Conversation.  Général  Charton. 

J'ai  eu  le  plaisir  de  voir  le  général  Chasseloup, 
du  génie  (2)  ;  Vallongne  (3),  et  un  autre,  beau-frère 

quelques  jours  plus  tard,  sans  coup  férir,  1,200 papalins  postés  sur 
les  hauteurs  en  avant  d'Ancône. 

(l)Maximilien,  comte  de  Merveldt,  que  Marmont  juge  un  géné- 
ral distingué,  d'esprit  droit  et  de  manières  polies,  est  assez  mal 
jugé  par  Bonaparte  :  «  Il  a  peu  de  moyens  et  n'est  nullement  diplo- 
mate, ne  rougit  jamais  des  sottises  qu'on  lui  fait  dire  et  des  contra- 
dictions les  plus  manifestes  dans  ses  démarches.  »  11  était  né  en 
1764  et  mourut  en  181S.  Major  en  1790,  aide  de  camp  de  Cobourg 
et  quartier-maître  général  de  l'armée  anglo-hanovrienne  en  1793, 
colonel  en  1794,  général-major  en  1796,  chargé  de  négocier  avec 
Bonaparte  en  1797,  lieutenant  feld-marcchalenl799,  il  fui  ambas- 
sadeur à  Saint-Pétersbourg  de  1806  à  1808,  et  à  Londres  en  1814. 

(2)  François  Chasseloup-Laubat  (1754-1833),  général  de  divi- 
sion en  1799,  l'ingénieur  par  excellence  de  l'armée  d'Italie  et 
pendant  longtemps  le  seul  qui  eût  aux  yeux  de  Bonaparte 
l'avantage  de  sortir  de  l'ancien  corps,  de  l'Ecole  de  Mézières;  le 
seul,  avec  Sauson,  qui  fît  son  métier  tandis  que  les  autres 
n'étaient  pas  en  état  de  tracer  une  flèche  et  ne  faisaient  que  des 
bêtises.  Le  général  en  chef  ne  cessait  de  louer  ses  services  :  Chas- 
seloup, disait-il,  était  à  la  fois  savant  et  intrépide  (à  Roveredo, 
Chasseloup  eut  son  habit  percé  de  trois  balles),  un  très  bon  offi- 
cier, et,  sur  la  demande  de  Bonaparte,  Chasseloup  était  nommé 
le  21  février  1797  général  de  brigade  pour  avoir  assiégé  le  châ- 
teau de  Milan  et  la  place  de  Mantoue,  et  fortifié  Peschiera,  Porto- 
Legnago  et  Pizzighettone.  Le  nom  de  Chasseloup  revient  à  tout 
instant  dans  le  récit  de  la  campagne  d'Italie,  et  c'est  lui,  par 
exemple,  qui,  en  mars  1797,  jette  un  pont  sur  la  Piave  à  l'endroit 
où  passe  la  route  de  Trévise  à  Conegliano,  et  qui  met  à  l'abri 
d'un  coup  de  main  les  citadelles  de  Goritz  et  de  Gradisca.  Son  rôle 
dans  toutes  les  guerres  fut  considérable  :  en  1812,  il  recevait 
pour  la  septième  fois  le  commandement  en  chef  de  l'arme  du  génie. 

(3)  Vallongne,  né  à  Sauve,  dans  le  Gard,  en  1763,  entré  dans 


PASSARIANO   ET   UDINE  215 

de  Poitevin  (1).  Chasseloup  m'explique  très  au 
long  l'attaque  de  Saint-Georges.  Il  y  eut  là  une 
adresse  du  général  bien  ingénieuse.  Il  envoya  dire 
à  la  division  Augereau  qui,  ayant  attaqué  la  pre- 
mière, se  trouvait  pressée  par  l'ennemi  qui  avait 
rassemblé  sur  elle  tous  ses  moyens,  il  lui  envoya 
dire  que  l'ennemi  enveloppé  cherchait  à  se  faire 
jour  à  travers.  Dans  un  instant,  toutes  les  troupes 
se  raniment,  font  des  prodiges;  l'ennemi  est 
repoussé. 

Développements  sur  les  différentes  lignes  de 
places  qui  conviennent  à  la  République  cisalpine; 
celle  de  l'Oglio  soutenue  par  Sabbioneta ,  Cré- 
mone, Crema;  celle  de  l'Adda,  Pizzighettone,  tète 
de  pont  à  Lodi,  Cassano,  et  tète  de  pont  à  Lecco. 


l'arme  du  génie  et  devenu  général  de  brigade  en  1805,  tué  au 
siège  de  Gaële  en  1806. 

(1)  Il  s'agit  sans  nul  doute  de  Casimir  Poitevin  (1772-1829), 
plus  tard  baron  et  vicomte  de  Maureilian,  sous-lieutenant  du 
génie  en  1792,  capitaine  en  1793,  chef  de  bataillon  en  1794,  chef 
de  brigade  en  1797,  gén'^ral  de  brigade  en  1805  et  de  division  en 
1814.  i'oitovin  de  Maureilian  avait  une  sœur,  Marguerite-Jeanne- 
Gabrieile  (1768-1844),  qui  avait  épousé  en  1790  Jacques-David  de 
Martin  de  Campredon  (1761-1837),  lieutenant  du  gt-nie  en  1789, 
général  de  brigade  en  1800  et  de  division  en  1806.  C'est  Campre- 
don que  Desaix  a  vu  à  Udine  avec  Vallongne  et  Chasseloup,  et 
ce  dernier  jugeait  ainsi  Campredon  dans  une  lettre  du  3  avril 
1797  :  «  Il  n'est  guère  propre  à  la  guerre,  il  a  trop  faible  santé; 
il  a  rendu  de  très  grands  services  dans  le  commandement  de  la 
Lombardie;  à  l'armée,  il  fait  que  je  me  trouve  seul.  » 


216  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Le  général  aime  mieux  fortifier  la  ligne  de  la 
Chiese;  il  faut  aussi  fortifier  sur  la  rive  droite  du 
Pô  Ferrare  pour  couvrir  cette  partie-là. 

Le  lendemain,  j'ai  dîné  chez  M.  de  Gallo  (1). 
Société  nombreuse,  plusieurs  officiers  autrichiens, 
un  colonel  et  un  major  des  hussards  Joseph  (2), 
deux  de  Karaiczay  (3),  jolis  jeunes  gens,  deux 
d'état-major,  un  sortant  des  régiments  de  prix.  Un 
très  joli  garçon,  aimable,  aide  de  camp  de  M.  de 
Merveldt,  sortant  de  Klebeck,  âgé  un  peu,  fort 
honnête.  Un  officier  de  KhevenliûUer.  Tous  les 
généraux  et  officiers  de  rang  du  même  côté  de  la 


(1)  «  M.  de  Gallo,  écrivait  Bonaparte,  est  à  la  fois  le  favori  de 
l'impératrice,  de  l'empereur  et  de  Thiigut,  mais  il  est  étranger  et 
il  n'ose  jamais,  comme  étranger,  heurter  les  intentions  de  Thu- 
gut.  »  Né  à  Palerme  en  1753,  ciioisi  en  1790  pour  accompagner 
à  Vienne  la  princesse  Marie-Thérèse,  fiancée  à  l'archiduc  Fran- 
çois, ministre  de  Naples  à  la  cour  impériale,  chargé  avec  pleins 
pouvoirs  de  l'Autriche  de  signer  les  prélimiciaircs  de  Léoben, 
envoyé  à  Udine  avec  Cobenzl  et  Merveldt,  le  marquis  de  Gallo 
sut,  dit  Marmont,  par  son  esprit  fin  et  conciliant,  «  réparer  sans 
cesse  le  mal  fait  par  Cobenzl,  et,  à  plusieurs  reprises,  renouer 
des  négociations  rompues  ou  prévenir  des  scènes  fâcheuses.  »  Il 
fut  employé  à  Naples  de  1799  à  1813  et  ministre  des  alfaires 
étrangères  sous  Murât.  Cf.  sur  lui  les  Mém.  de  Dedem,  88  et  150. 

(2)  Le  régiment  des  hussards  de  l'archiduc  Joseph  avait  alors 
pour  colonel  le  baron  Vincent  Knezevich  et  trois  majors  :  Dobay, 
Spleny  et  Fulda. 

(3)  C'est-à-dife  deux  officiers  du  régiment  des  chevau-légers 
Karaiczay.  (Ce  régiment  avait  pour  colonel  le  comte  Joseph 
Nimpstch,  pour  lieutenant-colonel  Provenchères,  et  deux  majors, 
Walraoden  et  Ludwigsdorf.) 


PASSARIANO    ET    UDINE  217 

table;  partout  ailleurs,  les  aides  de  camp  et  les  autres 
officiers.  Repas  long.  A  la  fin,  dames  assez  jolies; 
une,  maîtresse  de  M.  de  Gallo,  avec  laquelle  il  a 
fait  une  petite  échappée  assez  plaisante. 

Le  général  Chasseloup.  Conversation.  Homme 
bien  aimable  et  bien  instruit. 

Le  lendemain,  contrariété.  Voulant  aller  à 
Osoppo,  pas  possible,  pas  de  voiture  à  deux  roues 
que  je  voulais,  pas  de  chevaux,  impatience  fort 
inutile,  resté  tranquille.  Cependant  j'ai  couru  la 
ville;  j'étais  malade.  J'ai  passé  dessous  les  arcades 
de  l'hôtel  de  ville;  j'ai  voulu  aller  chez  Buhot,  j'ai 
suivi  la  rue  où  j'étais,  me  suis  perdu,  et  n'ai  pu 
trouver  la  maison  de  Buhot.  J'ai  couru  pendant 
trois  heures,  je  suis  arrivé  à  la  porte  de  la  ville 
pour  aller  vers  Trieste;  enfin,  je  me  suis  retrouvé 
et  me  suis  reposé  chez  moi  avec  délices.  J'ai  été 
causer  avec  les  officiers  du  génie  et  ai  passé  toute 
ma  journée  tranquille  dans  ma  chambre. 

Je  suis  parti  d'Udine  avec  plaisir  L'espace  entre 
Udine  et  Codroipo  est  une  très  vaste  plaine;  en 
général,  elle  est  très  découverte  et  laisse  voir  plu- 
sieurs lieues  à  la  fois;  elle  est  coupée  de  fossés. 


TRIESTE 

Départ  d'Udine.  —  Route.  —  Nogaredo,  poste.  —  L'Isonzo.  — 
Monfalcone.  —  Le  Timavo.  —  Pays,  sa  description.  —  Duino, 
douane.  —  Sainte-Croce.  —  Habitants,  leur  costume.  — 
Femmes,  costume.  —  Vue  de  Trieste.  —  Arrivée,  description 
de  la  ville.  —  Jetée  et  entrée  du  port.  —  Campagne  à  la 
gauche  de  la  ville.  —  Le  port.  —  La  ville.  —  Rues,  maisons. 

—  Pavé.  —  Réverbères.  —  Places.  —  Fontaines.  —  Théâtre. 

—  Agrandissement.  —  Costumes  des  Levantins,  variété.  — 
Femmes  grecques.  —  Vaisseaux  espagnols.  —  Troupes  autri- 
chiennes. —  Casernes.  —  Hôpitaux.  —  Préparatifs  de  départ. 

—  Palma-Nova. 

Départ  d'Udine.  —  Obstacles  —  cheval  déferré  — 
dispute  —  départ  d'Udine  à  8  heures  —  passeport 
demandé,  officier  de  Karaiczay,  porte  de  la  ville. 

Route.  —  Description  du  pays,  d'abord  décou- 
vert, présentant  des  plaines,  puis  très  fertile  et  très 
couvert.  —  Arrivé  au  bord  du  torrent  de  la  Torre; 
plaine  découverte  pas  très  au  loin;  plusieurs  fossés 
secs;  vedette  de  hulans;  puis  passage  de  la  Torre 
à  sec.  Elle  a  un  lit  assez  considérable,  tout  d'un 
coup  disparaît  et  n'est  plus  rien.  Chemin  suit  à 
tout  instant  ce  torrent,  le  passe  et  repasse  souvent. 


TRIESTE  219 

Nogaredo,  poste.  —  Village  de  Nogaredo,  poste, 
chevaux  pour  relais  —  pas  de  postillon;  le  même 
double.  —  Chasseurs  de  Mahony  —  leur  costume, 
chapeau,  habit,  bottes.  —  Officier,  conversation; 
sous-officier,  demande  de  noms.  —  Départ—  beau 
pays,  plaine  riche  et  fertile,  plusieurs  villages  occu- 
pés par  les  Mahony  fi).  —  Une  revue,  hussards 
de  Joseph,  leurs  corps  de  garde.  —  Montagnes 
éloignées,  peu  élevées,  pente  assez  douce  cultivée 
ou  boisée.  Plusieurs  postes  français  traversent  les 
autrichiens.  —  Vue  éloignée  de  Gradisca,  plateau 
qui  se  prolonge  derrière,  pays  magnifique. 

L'Isonzo.  —  Arrivé  h.  l'Isonzo,  description  de  ce 
torrent,  pas  très  rapide,  peu  d'eau,  offre  des 
gués,  plusieurs  bras  recevant  l'eau  de  la  mer.  — 
Pont  de  bateaux.  —  Garde  d'infanterie  légère.  — 
Tête  de  pont  peu  considérable.  —  Digue  autour 
et  en  avant,  très  près.  —  Suite  du  chemin.  — 
Toujours  des  postes  français. 

(1)  Ces  chasseurs  ou  Foldjager  étaient  appelés  ainsi  du  nom 
de  leur  chef  Wilheim,  comte  de  Mahony  (1760-1796).  Mahony 
était  major  lorsqu'il  avait,  après  la  mort  de  Dandini,  pris  le 
commandement  de  ce  cor[is  de  chasseurs,  et  il  s'était  distingué 
en  Flandre  durant  la  guerre  de  la  Révolution.  Lieutenant-colo- 
nel en  1793,  colonel  en  1796,  il  avait  été  tué  dans  la  campagne 
d'Italie,  à  Bassano,  et  remplacé  par  le  lieutenant-colonel 
Plank. 


220  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

Monfalcone.  —  Arrivée  à  Monfalcone,  pas  de 
chevaux  de  poste ,  —  embarras ,  commence  - 
ment  de  querelle  avec  un  officier  de  la  30'  demi- 
brigade,  son  air  pas  honnête  —  dispute  pour 
le  départ  avec  le  postillon  qui  ne  veut  pas 
aller  plus  loin,  embarras  très  grand,  menaces, 
bruit,  municipalité;  postillon  de  Nogaredo  s'offre 
à  nous  conduire  en  payant  l'avoine  des  che- 
vaux; arrangement;  description  du  costume  du 
postillon  :  chapeau  rond  bordé  d'argent,  plu- 
met noir,  habit  rouge,  doublé  bleu,  galonné  ar- 
gent. 

Arrivée  de  l'adjudant-général  Berthier.  Con- 
versation. Il  est  chargé  d'une  reconnaissance  sur 
risonzo. 

Monfalcone,  petit  bourg  avec  d'anciennes  portes, 
une  seule  rue,  rien  d'extraordinaire. 

Départ.  Route  étroite,  pierreuse,  s'approche 
d'un  large  plateau  qui  est  la  dernière  extrémité 
des  montagnes;  le  pied  est  un  marais;  un  canal 
qui  le  traverse  est  navigable.  La  mer  est  à  droite, 
on  la  découvre.  Terrain  pierreux  et  peu  élevé  qui 
vous  en  sépare.  Pont.  Route  désagréable  et  caho- 
teuse. 

Jolie  vue,  rochers  et  pierres,  la  mer,  ses  bords, 
quelques  bâtiments  de  pêcheurs. 


TRIESTE  221 

Le  Timavo  (1).  —  Arrivé  au  bord  d'une  rivière 
nommée  le  Timavo;  on  la  passe  sur  un  large 
bateau  plat.  Difficultés,  chevaux  blancs  rétifs. 
Enfin,  passage.  Route  devient  belle  et  unie.  Mon- 
tée et  descente  peu  rapide  viennent  fréquemment, 
mais  n'arrêtent  pas. 

Pays,  sa  description.  —  Montagne  peu  élevée, 
extrêmement  aride,  toute  de  rochers  en  décom- 
position et  réduits  en  imperceptible  quantité  de 
pierres.  Vue  s'étend  au  loin,  à  droite  et  à  gauche 
sur  ces  montagnes.  On  ne  voit  point  la  mer.  Les 
montagnes  se  prolongent  au  loin  à  gauche  et  tou- 
jours tristes,  âpres  et  presque  désertes.  Cependant, 
en  avançant,  on  est  tout  surpris  de  voir  les  hommes 
avoir  encore  pu  tirer  parti  de  ce  pays-là.  Des  cabanes 
s'y  trouvent,  de  petites  cultures.  A  force  de  soin  et 
de  peine,  on  a  séparé  les  pierres,  fait  des  murailles, 
et  quelques  pas  de  terre  font  des  champs  grands 
comme  la  main;  on  y  trouve  du  blé  noir  ou  sarra- 
sin, des  vignes  petites  comme  celles  de  France,  et 
ces  champs  sont  fréquents.  Il  vient  entre  les  pierres 
une  quantité  de  buissons  de  toute  espèce,  tous 
étrangers  à  la  France,  tous  bien  verts  et  bien 

(1)  Trompé   par  la  prononciation  italienne.  Dosai x    a  écrit 
UUimavo 


2^2  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

vigoureux.  Nous  avons  vu  un  beau  champ  d'oli- 
viers. Nous  avons  remarqué  deux  endroits  inté- 
ressants. 

Duino,  douane.  —  Duino,  vieux  grand  château, 
et  village  placé  sur  une  hauteur.  La  route,  tantôt 
haute,  tantôt  basse,  le  présente  sous  mille  aspects 
différents;  il  est  aussi  remarquable  parce  qu'il  est 
un  péage. 

On  nous  y  arrête,  demande  nos  passeports 
et  14  kreuzers  de  péage.  Quantité  de  voitures 
énormes  et  chargées  prodigieusement,  pour  toute 
l'Allemagne.  Plaisir  de  voir  tous  les  costumes. 
Hongrois,  en  pantalon  bleu  céleste  et  habit  à  la 
hussarde,  chapeau  rond;  voiture  basse;  beaucoup 
de  petits  chevaux  attelés  à  la  lorraine.  Allemands; 
grosses  voitures;  beaux  chevaux;  gros  colliers, 
bien  tenus.  Quantité  considérable  de  voitures  ainsi 
chargées. 

Jolie  vue.  De  loin,  nous  découvrons  un  clocher 
blanc  comme  neige;  nous  voyons  seulement  son 
extrémité.  Impatience  de  le  voir.  Arrivé.  Vue 
charmante.  Petite  vallée  peu  longue,  plus  étroite, 
cultivée  des  deux  côtés  en  terrasses,  environnée 
de  déserts.  Petits  golfes.  La  mer.  Petit  village  de 
rien,  bien  placé.  Route  toujours  intéressante. 


TRIESTE  223 

Santa-Croce.  —  Arrivée  à  la  poste  à  Sainte-Croix. 
Pas  de  chevaux.  Tous  pris  par  des  officiers.  Que- 
relle, vivacité,  dispute,  situation  pénible.  On  s'en- 
tend. Nouvelle  querelle.  Situation  plus  pénible.  On 
en  revient.  Excuses  de  la  part  des  officiers  malhon- 
nêtes et  g-rossiers.  Calme  et  repos.  Dîner.  On 
trouve  des  chevaux.  On  repart.  Route,  la  même. 
Pays  toujours  aussi  horrible,  toujours  aussi  affreux . 
Industrie  des  habitants.  Champs  plus  grands.  Sar- 
rasin fréquent.  Vignes  pauvres.  Enfants  fréquents  ; 
leur  humilité  pour  exciter  la  compassion  des  voya- 
geurs, à  genoux,  etc.  Pays.  Bestiaux  assez  fré- 
quents, vivant  d'herbes  excessivement  courtes. 
Beaucoup  de  vaches.  Des  moutons  mal  soignés, 
mauvaise  mine,  leur  laine  encore  en  septembre. 

Habitants,  leur  costume.  —  Les  habitants  ont 
l'air  bien  misérable.  Costume,  hommes  :  petit  cha- 
peau rond  enfoncé  d'un  pouce  ou  deux  au  plus; 
cheveux  plats,  de  coupe  assez  courte;  bas  de  grosse 
laine,  souliers  cependant;  culotte  très  large  de 
toile,  pas  fermée  en  bas,  la  chemise,  et  dessus  les 
épaules,  une  petite  veste.  Habit  très  souvent  blanc 
dont  les  manches  ne  sont  point  passées.  Les  habi- 
tations assez  l>elles,  en  pierre;  poêle  en  faïence 
comme  en  Allemagne 


224  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Femmes  :  costume  horrible,  les  cheveux  du 
toupet  et  des  côtés  tout  joints  et  courts,  pas 
tressés;  par-dessus,  un  mouchoir  blanc  de  très 
mauvaise  grâce  et  bien  mal  placé.  Beaucoup  avec 
chemise  de  toile  et  un  jupon  dessous,  attaché  par 
une  laide  ceinture.  D'autres  sont  habillées  de  très 
grosse  étoffe  grise. 

Rencontre  d'un  village,  d'une  barrière;  demande 
de  passeport.  On  écrit  :  «  Vu,  laissez  passer.  »  La 
route  se  continue;  alors  on  monte  au  pas  et  on 
arrive  au  sommet  de  ces  hauteurs  qu'on  prendrait 
pour  des  montagnes  effacées  par  le  temps.  En  effet, 
elles  dessinent  deux  chaînes  entre  lesquelles  on 
voyage.  Beaucoup  de  vallées  venant  de  droite  et 
de  gauche,  mais  toutes,  dirait-on,  aux  trois  quarts 
comblées  par  des  montagnes  détruites. 

Vue  de  Trieste.  —  Arrivée  au  sommet.  Là  on 
jouit  d'une  vue  délicieuse  ;  toute  la  mer  à  perte  de 
vue,  le  golfe  Adriatique,  tout  le  golfe  particulier 
de  Trieste,  la  ville  elle-même,  qui  se  présente  très 
bien.  Les  environs  sont  riants  dans  une  partie, 
l'autre  est  montagne  aride.  Descente  assez  douce 
et  bien  ménagée,  en  enrayant.  La  nuit  malheu- 
reusement approche  peu  à  peu  et  nous  prive  du 
spectacle. 


TRIESTE  225 

Arrivée.  Description  de  la  ville.  —  Arrivé.  Bar- 
rière, garde,  demande  de  noms,  etc.  Traversons  la 
ville.  Auberge  nommée  la  Gravide  Auberge.  Mu- 
sique de  régiment.  Place  remplie.  Souper  attendu 
longtemps  et  bien  gagné. 

Trieste  est  en  demi-cercle,  autour  des  extré- 
mités du  golfe.  Elle  est  resserrée  par  les  hauteurs. 
Vers  la  droite  qui  regarde  la  mer,  elle  est  assez 
large.  Mais,  vers  la  gauche,  le  plateau  s'approche 
bien  de  la  mer  et  de  ce  côté-là  aussi  il  n'y  a  qu'une 
vue  principale  avec  des  petites  à  droite  vers  le  port. 
A  gauche,  vers  la  montagne,  dans  l'autre  partie,  il 
y  a  plusieurs  grandes  rues  qui  s'étendent  assez- 
loin.  Il  y  en  a  deux  ou  trois  parallèles  les  unes  aux 
autres. 

La  ville  n'a  pas  d'enceinte.  On  peut  y  entrer  de 
plusieurs  côtés.  Il  n'y  a  point,  par  conséquent,  de 
fortifications.  Il  serait  difficile  d'en  faire,  les  mon- 
tagnes la  dominant  de  toutes  parts.  En  effet,  du  côté 
d'où  je  suis  arrivé,  les  hauteurs  sont  tiès  élevées, 
assez  désertes.  Cependant,  en  approchant  du  fond,  à 
moitié  route,  on  trouve  un  bois  bien  vert  et  riant, 
et  ensuite  beaucoup  de  terrasses  soutenant  des 
cultures  de  vignes  et  autres,  des  jardins  et  quantité 
de  jolies  maisons  de  campagne  faisant  très  bon 
effet,  et  un  beau  coup  d'œil. 

15 


226  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Un  torrent  à  sec  arrive  à  Trieste.  Sur  sa  rive 
gauche  se  trouve  alors  un  coteau  peu  élevé  qui 
borne  la  ville.  Comme  la  population  s'augmente 
tous  les  jours,  les  maisons  déjà  en  occupent  le 
sommet  et  le  penchant.  11  se  trouve  sur  ce  sommet 
une  espèce  de  fort  ou  plutôt  de  vieux  château  dont 
on  a  conservé  le  parapet  à  moitié  hauteur  (1);  il 
sert  de  citadelle  ;  le  pavillon  autrichien  y  flotte.  Je 
ne  conçois  guère  l'utilité  de  cette  fortification. 

Jetée  et  entrée  du  port.  —  H  y  a  encore,  à  l'extré- 
mité gauche  de  la  ville,  une  jetée  très  bien  cons- 
truite qui  fait  une  espèce  de  fort  et  défend  l'entrée 
du  port.  —  Bâtiment  servant  de  caserne  aux  inva- 
lides faisant  encore  le  service  à  l'entrée  de  cet  ou- 
vrage. Sa  construction  en  pierres  de  taille.  Un 
grand  talus,  en  pierres  à  la  base,  près  des  pointes. 
Batterie  de  canons  dans  sa  longueur  et  à  son  extré- 
mité, flanquant  l'entrée  du  port. 

Port  peu  fermé;  grand  espace  jusqu'à  l'autre 
rive. 

Campagne  à  la  gauche  de  la  ville.  —  Sur  le  plateau 
qui  est  à  la  gauche,  jolie  habitation,  agréable  cam- 

(1)  Le  Castello. 


TRIESTE  227 

pagne  sur  le  penchant  du  coteau.  A  remarquer  sur- 
tout une  villa  ou  casin  appartenant  à  un  Turc  ou 
à  une  Grecque  et  jolie  femme.  Description  de  la 
maison.  Jardin  on  avant,  terrasse  basse,  grille 
de  fer  à  l'entrée,  ses  dimensions,  le  tout  un  peu 
massif.  Jardin  joli,  pas  large;  plantes  et  arbris- 
seaux étrangers;  maison  neuve,  crépie  en  plâtre,  ce 
qui  fait  qu'elle  est  jaunâtre.  Trois  grandes  arcades 
en  bas,  voilure  dessous  celle  du  côté  et  celle  du 
milieu.  Grande  salle  en  perspective  d'un  joli  jardin 
terminé  par  des  saules  pleureurs.  Agréable  vue; 
maison  grande;  deux  étages;  au  premier  et  au 
centre  se  trouve  une  espèce  de  galerie  en  demi- 
cercle  faite  de  pierres  de  taille,  soutenue  par  des 
colonnes  qui  forment  portique.  Dessus,  il  y  a  une 
loiir  qui  la  couvre;  on  y  peut  jouir  du  frais  et  du 
magnifique  coup  d'œil  de  tout  le  pays.  Plus  loin 
est  une  autre  campagne  dans  le  même  genre;  au 
centre  de  l'édifice  s'élève  aussi  une  espèce  de  vaste 
tour,  mais  elle  s'élève  jusqu'au  liaut  du  bâtiment; 
point  de  jardin. 

Port.  —  Le  port  de  Trieste,  vu  de  loin,  paraît 
très  petit,  et  il  est,  en  eifet,  garni  de  peu  de  bâti- 
ments. Mais,  quand  on  est  à  la  ville,  on  le  trouve 
grand. 


228  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

A  noter  le  port,  ses  détails,  ses  divisions  et 
bâtiments  pêcheurs  près  de  la  jetée. 

La  ville,  ses  rues,  ses  maisons,  son  pavé,  ses 
places,  ses  fontaines,  la  place  triangulaire,  fouloirs 
et  comptoirs;  une  fontaine  avec  des  dieux  (une 
Renommée  s'élève  avec  un  empereur  en  bronze 
tenant  un  globe  et  un  poignard)  ;  l'autre  en  marbre, 
tenant  la  main  gauche  levée.  Théâtre.  Cafés.  Cos- 
tumes levantins,  grecs,  turcs.  Femmes.  Général 
Gomer,  colonel  de  Mittrovsky,  pris  à  Luxembourg 
et  à  Mantoue  (1).  Dîner  à  table  d'hôte.  Officier  du 
génie.  Colonel  de  Stuart.  Fatigué. 

Trieste,  30,000  âmes,  ses  agrandissements  suc- 
cessifs Port.  Détails.  A  Trieste,  fabrique  de  sa- 
vons. Immenses  fabriques  de  liqueurs,  et  beau- 
coup de  teintures.  Entrepôts.  Vaisseaux  espa- 
gnols, trois  :  le  premier,  de  54  ;  détails  ;  le  deuxième, 
frégate,  joli  officier,  bien  tenue;  le  troisième,  de  60, 
bien  sale.  Chirurgien.  Bâtiments  de  toute  espèce  : 
quarante.  Hôpitaux  autrichiens;  quantité  de  ma- 
lades; un  huitième. 

Le  port.  —  Le  port  est,  comme  je  l'ai  déjà  dit, 
protégé  par  une  jetée  en  pierres  de  taille  qui  le 

(1)  Voir  plus  loin,  p.  240,  une  note  sur  ce  personnage  qui  se 
nomme  Gummer,  et  non  Gomer. 


TRIESTE  229 

couvre,  et,  ainsi  que  la  montagne,  le  met  à  l'abri 
de  plusieurs  vents.  Mais  celui  d'ouest,  venant  de 
Venise,  y  donne  en  plein;  il  rend  alors  la  mer  hou- 
leuse, et  j'ai  vu  des  bâtiments  un  peu  petits  éprou- 
ver un  gros  roulis.  Tout  près  de  la  ville,  les  grands 
vaisseaux  n'en  ont  rien  à  craindre. 

Ce  port  se  divise  en  plusieurs  bras  qui  pénètrent 
dans  l'intérieur  de  la  ville,  de  sorte  que  sans  la 
moindre  peine  on  peut  aller  des  quais  aux  bâti- 
ments. Ce  sont  des  espèces  de  canaux  où  trois 
bâtiments  peuvent  aller  de  front.  Le  plus  grand 
de  ces  canaux  et  le  plus  avancé  dans  les  terres 
reçoit  les  plus  gros  vaisseaux.  On  les  y  répare  en 
les  couchant  de  côté,  on  les  cliarge  et  décharge. 
On  passe  ce  canal  sur  un  pont  qui  s'ouvre  pour  les 
laisser  aller.  Ce  canal  en  contient  un  grand 
nombre.  Il  y  a  aussi  un  autre  canal,  mais  beau- 
coup moins  long;  il  se  termine  vers  une  place 
triangulaire  environnée  de  maisons  neuves.  Un 
autre  port,  mais  pour  les  petits  bâtiments  de  cabo- 
tage, se  trouve  encore  plus  à  gauche.  11  était,  sous 
mes  fenêtres,  rempli  à  ne  pas  jeter  une  pierre  qui 
pût  aller  jusques  à  l'eau.  En  avant  et  sur  les  côtés 
sont  aussi  bien  des  bâtiments.  Ils  sont  dans  la 
rade.  C'est  aussi  là  que  se  tiennent  les  gros  vais- 
seaux de  guerre.  J'en  ai  vu  trois,  espagnols,  do 


230  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

60,  54  canons,  et  une  frégate  de  36  canons.  Tous 
ces  ports  sont  protégés  par  quelques  batteries 
aux  lieux  les  plus  favorables. 

La  ville.  —  La  ville  de  Triesle  est  peu  grande, 
quoiqu'il  y  ait  plus  de  30,000  âmes.  Elle  est  prodi- 
gieusement peuplée.  C'est  une  ville  presque  toute 
neuve.  Dans  dix  ans,  elle  a  augmenté  d'un  tiers. 
Elle  doit  son  existence  à  Joseph  II  (1)  qui,  en  fai- 
sant d'elle  un  port  franc,  y  attira  un  commerce 
énorme. 

Rues,  maisons.  —  Toutes  les  rues  sont  bien 
pavées,  très  droites,  larges  et  assez  propres.  Les 
maisons  sont  bien  bâties;  elles  sont  à  deux,  trois 
et  quatre  étages,  toutes  crépies  en  blanc;  et  beau- 
coup ont  des  ornements  d'arcbitecture,  une  porte 
à  ordre  dorique.  Le  bas  forme  d'ordinaire  des  ma- 
gasins ou  des  caves  :  on  n'y  en  creuse  pas  ;  le  voi- 
sinage de  la  mer  dont  l'eau  fdtrerait,  en  est  peut- 
être  la  cause.  Ces  rez-de-chaussée  alors  ont  leurs  fe- 
nêtres fermées  par  de  grosses  grilles  de  fer  et  sont 
un  peu  hauts.  Les  autres  étages,  ornés  de  balcons, 


(1)  C'est  l'empereur  Charles  VI,  et  non  Joseph  II,  qui  fit  de 
Trieste  un  port  franc,  et,  après  lui,  Marie-Thérèse  y  exécuta 
de  grands  travaux. 


TRIESTE  231 

ontleurs  fenêtres  pas  grandes  et  étroites,  mais  assez 
fréquentes.  Les  appartements  sont  trop  chers  pour 
ne  pas  les  augmenter  tant  qu'on  peut;  par  consé- 
quent, ils  sont  peu  grands  et  disposés  dans  le  genre 
de  l'Allemagne,  avec  des  poêles  de  faïence. 

Pavé.  —  Les  rues  sont  toutes  pavées  par  de 
gros  et  larges  quartiers  de  pierre  taillée.  Cela  fait 
un  beau  pavé,  mais  pas  très  commode.  Ces  pierres 
ne  se  joignent  pas  exactement,  de  manière  qu'il  y 
a  bien  des  inégalités  et  que  les  voitures  sont  un 
peu  cahotées.  Il  me  semble  que  ce  pavé,  fait  avec 
un  peu  plus  de  soin,  pourrait  être  superbe. 

Béverbères.  —  Les  rues  sont  éclairées  le  soir. 
C'est  par  des  réverbères,  pas  suspendus  comme 
les  nôtres,  mais  attachés  aux  maisons  alternative- 
ment de  ciiaque  côté  de  la  rue,  à  quarante  pas  de 
distance.  Ils  sont  fichés  dans  la  muraille,  sont 
propres  et  bien  tenus.  Ils  sont  à  hauteur  du 
dessus  des  portes.  Il  faut  nécessairement  une 
petite  échelle  pour  y  atteindre 

Places.  —  Les  monuments  d'ornement  d'une 
ville  sont  rares  à  Triestc.  Il  faut  remarquer  beau- 
coup de  places;  mais  aucune  n'est  extraordinaire. 


£32  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Deux  sont  agréables  (1).  La  première  est  une 
triangulaire.  Tous  les  bâtiments  qui  l'entourent 
sont  beaux;  je  ne  saurais  dire  pourquoi,  malgré 
cela,  elle  n'est  pas  belle  ou  ne  frappe  pas.  Il  y  a 
plusieurs  grands  cafés  et  un  casin  particulier  pour 
des  réunions  de  négociants.  Elle  a  une  petite  fon- 
taine, mesquine  et  basse,  où  se  trouve  une  statue 
de  Neptune  armé  d'un  trident.  Cette  fontaine 
donne  peu  d'eau. 

La  seconde  place  est  à  quelques  pas  de  là.  Elle 
est  moins  grande;  elle  est  de  la  forme  d'un  carré 
long.  On  y  voit  le  théâtre,  assez  joli  bâtiment 
avec  des  arcades  élevées,  larges  et  profondes.  Elle 
est  augmentée  par  une  petite  place  qui  se  trouve 
à  son  extrémité.  11  faut  y  remarquer  une  colonne 
de  quinze  à  vingt  pieds  de  hauteur  avec  un  piédes- 
tal, et  surmontée  d'une  statue  pédestre  de  grandeur 
naturelle  d'un  empereur  en  bronze  couvert  de  cuis- 
sards et  autres  armes,  tenant  à  la  main  gauche  un 
globe  et  de  la  main  droite  un  poignard;  il  a  sur 
la  tête  une  couronne  surmontée  d'une  croix.  On 
trouve  à  peu  près  la  même  répétition  à  quelques 


(1)  Il  s'agit  évidemment  des  deux  places  qui  se  nomment 
aujourd'hui  place  de  la  Bourse  et  Grande-Place;  sur  la  première, 
8'élève  la  statue  de  l'empereur  Léopold  I";  sur  la  seconde,  celle 
de  l'empereur  Charles  VI. 


TRIESTE  233 

pas  de  là;  c'est  une  colonne  absolument  de  même, 
surmontée  d'une  statue  du  même  genre,  mais  en 
marbre  blanc,  couverte  d'un  grand  manteau,  la 
main  gauclie  levée  en  signe  de  commandement. 

Fontaines.  —  H  y  a  aussi  une  fontaine  sur  cette 
place.  Elle  est  assez  belle,  formée  de  grosses 
pierres  qui  s'élèvent  à  huit  ou  dix  pieds;  ces 
pierres  paraissent  placées  irrégulièrement,  et  re- 
présentent un  rocher  d'où  sortent  plusieurs  fon- 
taines. Il  y  en  a  plusieurs  (sic)  et  à  chacune  une 
nymphe  est  couchée  auprès,  tenant  une  urne;  le 
tout  est  couronné  par  une  Renommée. 

Le  grand  désagrément  de  Trieste,  c'est  que  les 
eaux  y  sont  très  rares.  Toutes  ces  fontaines  ne 
donnent  que  des  filets  d'eau  bien  petits^  de  manière 
que  les  habitants  sont  obligés  d'être  toujours  à  la 
fontaine  pour  ne  pas  perdre  de  l'eau  et  pour  en  avoir 
assez  pour  leur  ménage.  En  eflet,  il  y  a  toujours 
affluence. 

Théâtre.  —  C'est  tout  ce  que  j'ai  remarqué  à 
Trieste.  J'y  ai  bâillé  au  théâtre.  Il  est  très  petit, 
dans  la  forme  italienne;  c'est  le  même  arrange- 
ment des  loges;  seulement,  au  parterre,  on  est 
toujours  assis,  et  les  bancs,  pas  levés. 


534  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL   DESAIX 

Agrandissement.  —  Trieste  s'augmente  tous  les 
jours.  Dans  peu,  elle  deviendra  très  considérable. 
Par  toutes  les  extrémités,  on  voit  s'élever  de  nou- 
veaux bâtiments,  très  grands  et  très  beaux.  De 
toutes  parts  on  entend  le  bruit  des  charpentiers  et 
des  maçons.  Les  rues  sont  pleines  de  grosses 
pierres  de  taille  qui  annoncent  des  maisons  qu'on 
prépare  et  qui  vont  très  vite  s'élever. 

Costumes  des  Levantins,  variété.  —  Il  y  a  à  Trieste 
une  chose  bien  intéressante.  C'est  tous  les  cos- 
tumes différents  qui  s'y  trouvent  par  les  gens  de 
toute  nation  et  de  toute  espèce  en  route  :  tous 
les  Allemands,  Hongrois  qui  viennent  charger  sur 
des  voitures  les  marchandises  pour  leur  pays,  les 
Hongrois  en  costume  de  hussard,  petite  veste 
bleue,  pantalon,  bottes  courtes  et  chapeau  bien  mi- 
sérable, petits  chevaux  attelés  à  de  grandes  voi- 
tures très  simples, harnais  le  moins  coûteux  possible 
dans  le  genre  des  Lorrains;  les  Allemands,  beaux 
chevaux,  voiture  énorme  comme  nos  rouliers;  et 
tant  de  Levantins  de  toute  espèce.  Grecs,  Turcs  de 
l'Asie  Mineure,  de  l'Afrique,  chacun,  des  costumes 
particuliers,  tous,  de  grandes  culottes,  larges  exces- 
sivement, dont  le  fond  est  à  hauteur  des  genoux; 
un  grand  nombre  ont  leurs  cheveux  noirs  liés 


TRIESTE  235 

en  queue,  une  petite  veste  brune,  une  ceinture 
rouge,  une  grande  culotte  noire,  des  bas  blancs  et 
le  chapeau  rond.  J'ai  vu  un  élégant  en  drap  fin 
dans  ce  costume,  le  tout  en  noir  avec  des  souliers 
élégants,  les  cheveux  en  rond;  je  trouvai  cela 
superbe.  Ceux  de  Smyrne  ont  de  très  grandes 
tuniques  qui  vont  jusques  au  talon;  ils  retroussent 
celle  de  dessous  seulement;  elle  est  fixée  par  une 
ceinture;  celle  de  dessus  est  flottante;  ce  sont  des 
dessus  de  soie  ou  de  coton.  Ils  ont  des  chapeaux 
ronds  à  haute  forme,  des  bas  et  des  souliers.  Les 
Turcs  ont  des  sandales  ;  beaucoup  la  jambe  nue,  des 
grands  pantalons  descendant  jusque  dessous  le 
mollet,  et  des  vestes  dont  l'extrémité  inférieure  est 
cachée  par  le  pantalon  et  remonte  aussi  dans  la 
ceinture;  leur  tête  est  rasée  ou  leurs  cheveux  très 
courts,  et  par-dessus  est  un  turban  peu  élevé;  ils 
fument  presque  continuellement  et  ont  des  pipes 
extrêmement  longues,  s'assoient  sur  tous  les  bancs, 
les  jambes  croisées,  disant  souvent  :  «  Allah,  Allah.» 
J'en  ai  vu  avec  des  bottines,  une  veste  violette 
galonnée  en  or,  une  grande  robe  et  un  magni- 
fique poignard  à  la  ceinture.  Je  ne  saurais  assez 
parler  de  ces  costumes.  Leur  variété  m'a  bien 
amusé. 

Les  hommes  sont  charnus,  gros,  et  paraissent 


236  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

très  vigoureux.  Ils  sont  musculeux,  en  général 
pas  très  grands. 

Femmes  grecques.  —  Les  femmes  grecques  m'ont 
paru  grandes,  bien  faites.  Je  les  crois  jolies;  à 
Trieste ,  je  n'en  ai  pas  vu  de  ce  genre .  J'ai 
remarqué  leur  costume.  Il  ressemble  un  peu  à 
celui  des  hommes.  Elles  ont  un  habillement  qui 
paraît  tout  d'une  pièce.  En  effet,  la  jupe  est  attachée 
au  corps  de  l'habit,  mais  l'endroit  est  recouvert 
souvent  par  une  espèce  de  ceinture.  Leur  habille- 
ment a  des  manches  étroites;  par-dessus  cela,  elles 
placent  une  grande  robe  sans  manches  qui  flotte 
jusque  terre  et  laisse  voir  cependant  par  devant  tout 
l'autre  habillement.  Elles  ont  des  mouchoirs  qui  leur 
couvrent  la  poitrine  qu'on  ne  voit  pas.  Leur  tête  est 
serrée  d'une  espèce  de  turban.  A  celles  pas  riches, 
c'est  une  espèce  de  bonnet  de  coton  tenu  droit  sur 
le  haut  de  la  tête,  y  entrant  peu  et  enveloppé  dans 
une  partie  de  sa  hauteur  de  mousseline  ou  autres 
objets  fins;  cela  forme  une  espèce  de  turban  haut 
d'un  demi-pied  qui  leur  fait  paraître  la  figure  longue . 

Vaisseaux  espagnols  (1).  —  J'ai  vu  à  Trieste  trois 


(1)  Il  y  avait  depuis  longtemps  trois  bâtiments  espagnols  dans 
le  port,  et  Bonaparte  avait  demandé  au  mois  de  mars  1797  qu'ils 


TRIESTE  237 

vaisseaux  de  guerre  espagnols  venus  avant  la  dé- 
claration de  la  guerre  pour  charger  du  mercure  à 
Trieste  et  y  restant,  craignant  d'être  pris  par  les 
Anglais.  Ils  ont  une  cargaison  de  5,000,000  de 
livres,  valeur  du  mercure.  Le  vaisseau  amiral  est 
de  54  canons.  Il  est  court,  vieux,  et  peu  marcheur. 
Je  l'ai  été  voir.  J'ai  été  bien  reçu.  Il  était  tenu 
médiocrement;  l'équipage,  assez  occupé  ;  quelques 
matelots  à  faire  l'exercice  du  fusil  sur  le  pont  de 
l'état-major.  Le  commandant  de  l'escadre  nous  a 
assez  bien  reçus.  Nous  sommes  entrés  dans  sa 
chambre  bien  large,  assez  grande  et  propre.  C'est 
laque  sontles  sabres, les  pistolets  destinés  à  l'abor- 
dage, le  tout  bien  propre.  La  salle  du  conseil  est 
très  grande.  Le  capitaine  est  bien  logé;  il  a  une 
alcôve  pour  son  lit,  une  chambre  pour  lui.  A  côté 
de  son  alcôve,  vis-à-vis,  il  y  en  a  une  aussi  pour  le 
maître  pilote. 

Grande  ouverture  pour  recevoir  les  différentes 
embarcations,  la  chaloupe,  le  canot,  etc.  Descente 
vers  la  deuxième  batterie  par  les  écoutilles.  La 
forme  de  celte  batterie.  Sabord.  Pièces  de  fer.  Affût 
à  quatre  roues  très  basses.  Hamac.  Cadres.  Dessous 


fournissent  huit  canons  pour  armer  les  batteries  du  port,  puis, 
en  juin,  qu'ils  se  rendissent  à  Venise  pour  partir  de  là  avec 
l'escadre  française. 


238  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

la  chambre  du  capitaine,  grande  salle,  sert  à  man- 
ger; à  côté,  petite  chambre  d'officier.  Descente  à 
la  première  batterie.  Répétition  de  la  deuxième. 

Dessous  les  appartements  dont  j'ai  parlé,  une 
chambre  assez  grande  qui  s'appelle  la  soute.  Elle 
sert  à  l'écrivain,  au  commissaire  du  vaisseau.  C'est 
dessous  elle  que  se  trouve  la  poudre,  et  à  son  côté 
sont  placées  les  gargousses. 

Il  y  aussi  de  petits  appartements  pour  le  chirur- 
gien, aumônier,  les  commissaires-élèves. 

Dessous  tout  cela  se  trouve  encore  l'entre-pont 
qui  est  très  bas  et  très  sombre.  On  n'y  entre  qu'avec 
de  la  lumière.  C'est  là  où  l'on  panse  les  blessés,  où 
on  les  établit.  C'est  aussi  un  grand  dépôt  de  beau- 
coup de  choses. 

Enfin,  c'est  dessous  que  se  trouve  le  fond  de 
cale  où  dessous  les  lests  se  placent,  en  ordre,  de 
manière  à  pouvoir  en  faire  le  tour,  tous  les  ton- 
neaux contenantl'approvisionnement  du  vaisseau, 
l'eau,  le  vin,  le  biscuit,  la  viande  salée. 

Les  cuisines  sont  vers  l'avant  du  vaisseau. 
D'un  côté  sont  celles  de  l'équipage;  de  l'autre, 
celles  de  l'état-major.  Au  bout  se  trouve  un 
four.  Tout  cela  est  à  la  première  batterie.  A  la 
deuxième  je  n'ai  rien  vu.  C'est  à  l'avant  que  sont 
les  commodités.   C'est  aussi  là  que  se  trouvent 


TRIESTE  239 

attachés  des  deux  côtés  les  ancres  et  grappins. 

C'est  aussi  dessous  le  mât  de  beaupré  que  se 
trouve  peinte  la  figure  qui  donne  son  nom  au 
vaisseau. 

Officiers  de  ce  vaisseau,  parlant  peu  français, 
assez  honnêtes. 

De  là,  à  une  frégate.  Joli  officier,  jeune,  parlant 
très  bien  français,  très  agréable,  regrettant  bien 
de  ne  pouvoir  pas  faire  la  guerre.  Frégate  bien 
tenue,  pont  très  propre^  bastingages  ressemblant 
au  vaisseau,  sur  tous  les  points  mieux  tenu.  Disci- 
pline austère.  Matelots  malpropres,  grosse  casaque 
brune,  cigare.  Punition  des  fers  de  plusieurs  façons. 
Un  fer  au  pied,  il  pouvait  marcher,  coucher  à  terre  ; 
ayant  un  pied  ou  deux  passés  dans  des  trous  et 
fermés  à  ne  pouvoir  pas  remuer  les  genoux,  on 
lui  place  la  tète  dans  les  ouvertures;  ce  qui  doit 
être  très  douloureux  et  fatigant. 

La  différence  que  j'ai  remarquée  pour  moi,  sur  la 
frégate,  c^est  que  l'entre-pont  se  trouvait  éclairé 
par  le  moyen  de  petits  sabords  ouverts.  Le  reste, 
comme  au  vaisseau. 

Le  troisième  vaisseau  est  de  60  canons.  Peint 
extérieurement  en  blanc.  Il  paraissait  le  plus  mal 
tenu  et  le  plus  sale.  Les  cochons,  les  dindons  cou- 
raient partout  et  rendaient  tout  sale  extrêmement. 


240  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GENERAL   DESAIX 

Vieux  vaisseaux,  tous  employés  au  transport 
du  mercure  de  Trieste  en  Espagne,  de  là  en 
Amérique. 

Outre  les  matelots,  il  y  a  sur  les  vaisseaux  des 
soldats  de  la  marine,  habillés  en  bleu,  avec  des  cha- 
peaux bordés  de  poil  de  chèvre  jaune. 

Rien  n'est  joli  comme  ces  vaisseaux  avec  tous 
leurs  pavillons  et  leurs  signaux  de  tous  les  genres. 
Celui  des  Espagnols  est  rouge  et  jaune,  et  il  y 
avait  de  ces  pavillons  placés  en  plusieurs  endroits 
différents.  A  tout  instant  les  autres  bâtiments 
avaient  aussi  les  leurs  :  blanc  chez  les  Napolitains, 
violet  chez  les  Hollandais,  rouge  et  bleu  chez  les 
Turcs,  rouge  avec  un  lion  d'or  chez  les  Vénitiens. 
Cela  est  tçès  agréable  à  voir.  Le  dimanche  matin, 
tous  les  vaisseaux  en  sont  ornés  ;  ce  qui  fait  très  bon 
eff'et.  Les  Espagnols  tirent  tous  les  jours,  le  matin 
et  le  soir,  le  canon  de  réveil  et  celui  de  retraite. 

Troupes  autrichiennes.  —  J'ai  vu  à  Trieste  un 
général  autrichien  nommé  Grumm  ou  à  peu  près 
comme  cela(l).  Il  y  commande.  Il  était  logé  à  l'au- 

(1)  Ce  personnage,  que  Desaix  nomme  plus  haut  Gomer,  et  ici 
Grumm,  s'appelait  en  réalité  Gummer.  Né  en  1744,  à  Bozen, 
Pierre  de  Gummer  avait  acheté  le  1"  novembre  1767  une  place 
de  lieutenant  et  le  21  janvier  1769  une  place  de  capitaine  dans 
le  régiment  d'infanterie  de  Mittrovsky  (aujourd'hui  le  40^).  Major 


TRIESTE  241 

berge.  Il  est  Tyrolien,  a  été  colonel  de  Mittrovsky 
dans  Luxembourg-,  a  passé  en  Italie,  enfermé  dans 
Mantoue;  gros  homme  âgé  de  quarante-cinq  ans, 
figure  très  ronde,  pleine,  colorée;  honnête  et  doux. 
Les  régiments  de  Wartensleben  et  de  Stuart  y 
sont  en  garnison;  bien  tenus,  propres;  beaucoup 
de  recrues  paraissant  chétifs,  faibles  et  mala- 
difs (1).  J'ai  vu  faire  l'exercice  près  de  la  mer  à 
leur  manière.  Dans  la  marche,  ils  font  feu  pour 
attaquer;  alors  ils  se  portent  en  avant  au  pas 
redoublé,  l'arme  haute,  font  feu,  et  puis  présen- 
tent la  baïonnette.  Détails.  Sous-officier,  avec  la 
canne,  très  propre. 

Casernes.  —  Les  casernes  sont  assez  belles.  J'en 

>■ 

ai  vu  deux  ;  une,  près  de  la  jctée^  en  dehors  de 
la  ville,  qui  ne  doit  pas  en  être  une  habituelle- 
ment; une  seconde,  au  milieu  de  la  ville;  elle  est 
grande,  élevée,  et  parait  considérable. 

le  19  mai  1784,  lieutenant-colonel  le  5  février  1790,  colonel  du 
régiment  le  8  janvier  1791,  il  devint  gOnéral-major  (4  mars  1796), 
lieutenant  feld-maréchal  (2  octobre  1799).  11  fut  mis  à  la  retraite 
le  17  février  1800  et  mourut  la  même  année,  le  12  juillet.  En  1797, 
lorsque  Desaix  le  vit,  il  commandait  à  Trieste  où  il  avait  succédé 
au  général-major  Kôbl;is. 

(1)  «  Les  Autrichiens,  écrivait  Desaix  à  Reynier  le  18  sep- 
tembre, se  sont  rassemblés  plus  qu'ils  ne  l'étaient.  Je  les  ai  vus 
à  Trieste;  ils  ont  des  recrues  bien  chélivcs  et  bien  des  ma- 
lades. » 

16 


242  JOURNAL   DE  VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

Hôpitaux.  —  Derrière,  et  après  l'avoir  traversée, 
se  trouve  un  hôpital  pour  trois  cents  malades  ;  il 
est  bien  tenu  ;  les  malades  ne  sont  qu'un  par  lit, 
et  propres.  Il  y  a  un  autre  hôpital  sur  la  mon- 
tagne; il  est  plus  considérable;  il  contient  quatre 
cents  lits;  ce  qui  fait  en  tout  sept  cents  malades 
qu'il  y  avait  à  Trieste.  On  assurait  que  le  total  de 
toute  leur  armée  en  avait  quinze  mille;  c'est  beau- 
coup. 

Dîné  à  table  d'hôte.  Nombreux.  Assez  mal  servi, 
bien  lentement  surtout,  plat  à  plat,  et  présentés 
par  le  maître  d'hôtel  qui  les  distribue  à  chaque 
partie  de  la  table.  Officiers  des  deux  régiments. 
Chefs  de  corps  à  côté  de  moi.  Un  officier  du  génie. 
Conversation  sur  Kehl,  sur  Mantoue,  sur  M.  de 
Vaux  (i).  Jeune  homme  costumé  en  noir,  cheva- 
lier de  Malte,  Belge,  riche,  assez  instruit,  ayant 
voyagé.  Promenade.  Café.  Théâtre.  Conversation 
avec  le  principal  agent  des  douanes.  Environs  de 
Trieste.  Il  m'a  appris  qu'on  y  fabriquait  beaucoup 
de  savon,  de  liqueurs,  et  qu'il  y  avait  aussi  bien  des 
teintures;  que  ses  habitants  devaient  leur  exis- 
tance  au  transport  des  marchandises,  que  tout  ce 
qui  leur  appartient  servait  d'entrepôt.  Jolie  femme, 

(1)  Sans  doute  le  baron  Thiérj'  de  Vaux,  colonel  du  génie 
autrichien,  que  Desaix  avait  connu  antérieurement. 


TRIESTE  243 

parlant  un  peu  français;  conversation;  éloge  de 
Trieste;  bien  reçu  pour  cola  et  vu  avec  plaisir. 

Préparatifs  de  départ.  —  Préparatifs  de  départ. 
Obstacle.  Maître  de  poste  refuse  des  chevaux  parce 
que  la  voiture  est  un  cabriolet  qu'il  faut  faire 
porter  aux  chevaux.  Sa  malhonnêteté,  ses  propos; 
plusieurs  refus.  Enfin,  un  voiturier  consent  à 
nous  conduire  à  6  heures  du  lendemain  à  un  prix 
considérable.  A  7  heures,  ne  vient  pas,  et  se 
moque  quand  on  le  va  chercher  et  qu'on  lui  dit  de 
nous  conduire.  Chagrin.  Nouvelle  course,  nou- 
velle recherche.  Enfin,  à  9  heures  nous  pouvons 
partir.  Un  bon  conducteur  nous  mène  deux 
bons  chevaux  avec  deux  roues  pour  les  placer 
dessous  les  brancards.  Pluie.  Enfin,  départ! 
Dimanche  :  vaisseau  espagnol  tire  des  coups  de 
fusil  et  deux  petits  pierriers.  Montée  longue,  diffi- 
cile et  rapide.  Nous  la  montons  doucement  en 
jouissant  du  coup  d'œil  du  coteau  rempli  de 
petites  maisonnettes  et  aussi  de  petites  cultures. 
Grande  quantité  de  chevaux,  très  grands,  tous 
gros  et  en  bon  état,  avec  des  harnais  bien  propres; 
employés  à  monter  les  voitures  jusqucs  au  sommet 
de  la  montagne.  Rencontre  d'une,  attelée  de  cinq 
paires  de  petits  bœufs  et  de  quatre  chevaux  attelés 


244  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

par  côtés.  Arrivés  au  sommet  de  la  hauteur  et  à  la 
douane.  Peur  faite  à  Larrey  pour  des  marchan- 
dises achetées  à  Trieste  et  qui  étaient  de  contre- 
bande ;  elles  étaient  cousues  dans  les  coussins  qui 
nous  servaient  de  siège.  Tonneau  de  vin  de  Malaga 
pour  le  commissaire  général  Aubernon  (1).  Nous 
passons  librement  à  la  douane  et  sans  obstacles 
d'après  un  ordre  du  chef  des  douanes  qui  avait 
autorisé  à  passer  du  vin  soi-disant  pour  le  général 
en  chef.  Ce  vin  avait  été  vendu  par  le  maître 
d'hôtel  d'un  des  capitaines  espagnols.  Il  revenait  à 
environ  trente-six  sous  la  bouteille. 

Route.  Sainte-Croce .  — Arrivé  jusqu'à  Monfalcone 
sans  accident.  Là,  obligé  d'attendre  longtemps.  Im- 
patience. Dîné  cependant.  Spectacle  horrible  d'un 
bœuf  manqué  qui  échappe;  avait  les  jarrets  coupés 
et  était  conduit  à  la  boucherie;  déchiré  par  les 
chiens,  il  était  tout  en  sang  et  faisait  horreur. 

Palma-Nova.  —  Départ  pour  Palma;  route 
presque  la  même  qu'Udine;  passage  de  l'Isonzo. 
EnfiUj  arrivée  à  5  heures.  Palma-Nova  est  une 
place  assez  considérable,  construite  en  1500;  elle 

(1)  Philippe  Aubernon,  né  à  Antibes  en  1757,  mort  à  Paris  en 
1832,  commissaire  des  guerres  en  1792,  commissaire-ordonnateur 
depuis  1793,  ordonnateur  en  chef  de  l'armée  d'Italie,  plus  tard 
inspecteur  aux  revues. 


TRIESTE  245 

a  huit  côtés  et  elle  est  construite  dans  le  genre 
ancien.  Ses  bastions  sont  assez  grands,  défendus 
par  des  flancs  doubles,  mais  plus  vraiment  par  des 
cavaliers  placés  aux  extrémités  des  courtines;  ils 
sont  élevés  et  ont  encore  de  la  capacité.  Le  pro- 
longement des  faces  vient  tomber  sur  les  cavaliers 
et  non  au  sommet  de  l'angle  flanquant.  Les  revê- 
tements ne  sont  pas  assez  hauts,  l'enceinte  n'étant 
qu'à  demi  revêtue.  Le  surplus  est  en  terre  dont 
la  pente  est  bien  roide,  quoique  solide,  puisqu'il 
y  a  des  siècles  qu'elle  est  ainsi.  11  y  a  un  che- 
min de  ronde  à  fraise  en  avant  du  revêtement.  Les 
fossés  sont  larges,  profonds,  mais  sans  eau;  j'y  ai 
remarqué  une  cunette  qui  n'est  pas  le  moindre 
obstacle.  Les  ouvrages  étaient  en  grande  partie 
éboulés;  on  les  rétablit  avec  rapidité.  Les  chemins 
couverts  sont  presque  partout  rétablis,  ainsi  que  les 
contrescarpes;  elles  ne  sont  pas  revêtues,  mais 
rapides  et  hautes.  On  recreuse  les  fossés  des  demi- 
lunes;  ils  sont  peu  profonds.  Cette  place,  quand 
«'lie  sera  finie,  sera  assez  bonne.  Il  ne  faut  pas  plus 
de  soixante  ou  quatre-vingt  mille  livres  pour  les 
travaux  et  six  semaines;  alors  elle  sera  très  sus- 
ceptible de  résistance  (1). 

(1)  Bonaparte  avait  fait  tous  ses  efToits  pour  fortifier  Palma- 
Nova  qui  lui  scralilait  «  dans  unr  situation  ellrayante  »  pour  les 


246  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

La  ville  est  assez  grande,  puisque  son  enceinte  a 
un  grand  développement  et  demande  6,000  hommes 
de  garnison.  Mais  elle  contient  peu  d'habitants. 
Les  maisons  sont  très  éloignées,  en  beaucoup 
d'endroits,  les  unes  des  autres,  et  ont  toutes  des 
jardins,  des  cours  assez  vastes.  Il  y  a  à  Palma  une 
très  grande  place  fort  belle;  elle  est  à  huit  côtés 
comme  la  ville,  et  ornée  de  maisons  passables. 

A  Palma,  il  se  trouve  assez  de  souterrains;  les 
bastions  qui  sont  vides  en  ont  tous.  Ces  bastions 
se  trouvent  presque  tous  fermés  à  la  gorge  par  un 
excellent  retranchement;  ce  sont  les  cavaliers  des 
courtines  qui  les  avoisinent.  Il  faudrait  peu  de  tra- 
vaux pour  les  joindre  et  augmenter  la  défense  de 
la  place  d'autant,  car  il  m'a  paru  que  ce  bastion 
ainsi  retranché  aurait  un  peu  de  valeur. 

Le  général  Guillaume  (1)  commande  à  Palma. 

Autrichiens.  Le  18  mars  1797,  il  ordonnait  à  Chaseeloup  de  pres- 
ser les  travaux  avec  toute  la  diligence  possible,  et,  au  mois  de 
juillet,  il  y  envoyait  Bcrnadotte  qui  devait  ordonner  au  génie  do 
redoubler  d'ardeur.  «  J'y  ai  fait  travailler,  écrivait-il,  avec  la  plus 
grande  activité;  cette  place  seule  change  la  nature  de  notre  posi- 
tion en  Italie;  ce  serait  pour  eux  un  siège  de  premier  ordre  à 
entreprendre.  » 

(1)  Paul  Guillaume,  que  Bonaparte  nommait  le  brave  général 
Guillaume  et  que  Clarke  reconnaît  probe  et  très  propre  à  com- 
mander une  place  près  de  l'ennemi,  était  né  à  Courcelles- 
Chaussy,  dans  la  Moselle,  en  1744  :  artilleur  en  1764,  professeur 
en  Prusse,  puis  dans  la  gendarmerie  française,  procureur  de  la 
commune  de  Vaudoncourt,  chef  de  la  1"  compagnie  franche  de 


TRIESTE  247 

C'est  un  homme  déjà  âgé,  les  cheveux  gris,  mais 
la  figure  d'un  homme  encore  bien  vert;  il  est  plein 
de  confiance,  croit  la  ville  imprenable  et  s'en  tient 
bien  assuré;  mais  il  prend  des  précautions  à  l'infini 
et  superflues  pour  éviter  une  surprise;  les  portes 
sont  toujours  fermées  ;  il  n'y  a  d'ouvert  que  des 
petites  port&s  ;  on  ne  laisse  entrer  dans  la  ville  qui 
que  ce  soit  sans  son  ordre,  etc.  Je  le  trouvai  se 
promenant  avec  le  commandant,  officier  du  génie, 
un  jeune  homme  instruit  et  agréable,  connaissant 
Dubayel,  ayant  été  avec  lui  à  Conslantinople.  Il  me 
donna  des  détails  sur  les  Turcs  et  leur  nullité  ;  il 
se  nomme  Morio  (1);  il  fonde  une  grande  espé- 

la  Moselle  en  179-,  général  de  brigado  on  1793,  accusô,  non  sans 
raison,  d'avoir  causé  le  désastre  de  l*irniasens  et  mis  en  arres- 
tation, employé  en  179i  à  l'armée  des  Pyrénées-Orientales  et  en 
1795  à  celle  d'Italie,  il  avait  connnandé  à  Peschiera  avant  de 
commander  à  Palma-Nova,  et  il  devait  mourir  en  mars  1799,  à 
Brescia.  Son  Gis,  Gnillaume  de  Vaudoncourt,  l'écrivain  militaire 
(1772-1845),  est  plus  connu  que  lui. 

(1)  Le  nom  est  en  blanc.  Mais  cet  officier  était  évidemment  Morio, 
né  en  1771,  lieutenant  d'artillerie  en  1793,  capitaine  du  génie  en 
1795.  A  son  retour  de  Constantinople,  il  avait  été  attaclié  à  la  place 
de  Palma-Nova.  Employé  ensuite  aux  îles  du  Levant,  il  fut  en  1798 
promu  chef  de  bataillon.  Puis  on  le  trouve  à  l'armée  de  réserve 
en  Italie  où  il  assiste  au  siège  de  Pescliiera,  dans  la  Pouille,  en 
Lombardie,  en  Hanovre,  à  la  Grande  Armée  (1805-1806).  Colonel 
depuis  la  fin  de  1801,  il  acconipagno  Jérôme,  roi  de  Westphalie, 
comme  adjudant,  et  devient,  au  service  du  nouveau  roi,  général 
de  division,  grand  écuy  er,  colonel-général  des  chasseurs  de  la  garde 
et  comte.  Le  24  décembre  1811,  il  fut  assassiné  par  un  maréchal- 
ferraiit,  du  nom  de  Lesage,  qu'il  avaitrenvoyé  des  écuries  royales 


248  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

rance  de  défense  sur  ce  que  le  terrain  des  environs 
est  tout  pierreux,  par  conséquent  difficile  à  travail- 
ler pour  les  tranchées  et  d'ailleurs  très  montueux 
pour  le  canon. 

Il  y  a  à  Palma  des  mines  assez  passables  et  en  état, 
ce  qui  est  rassurant  pour  la  défense  de  la  ville.  On 
avait  pu  mettre  de  l'eau  dans  les  fossés,  ou  essayé  ; 
cela  réussit  très  bien  les  premiers  jours,  mais  bientôt 
elle  filtra,  remplit  toutes  les  mines  et  disparut. 

A  Palma,  je  n'ai  pas  pu  avoir  de  chevaux,  il  n'y 
en  avait  pas;  mais,  heureusement,  mon  jeune  offi- 
cier du  génie  m'a  procuré  des  mulets  et,  après 
quelque  retard  et  sans  avoir  rien  dépensé  au  géné- 
ral Guillaume,  très  économe,  je  partis  à  la  nuit 
bien  close  à  8  heures.  Nous  fîmes  très  leste- 
ment toute  la  route.  Je  n'eus  pas,  soit  en  allant, 
soit  en  venant,  un  instant  pour  m'ennuyer  avec 
Larrey  qui  me  raconta  ses  aventures.  Il  est  du 
Languedoc,  élevé  chez  un  de  ses  parents,  très 
habile,  à  Toulouse.  Il  eut  un  prix  qui  était  une 
médaille  de  vermeil  qui  lui  fit  grand  plaisir;  il  fut 
à  Paris  étudier,  et  obtint  à  l'école  de  chirurgie  une 
médaille,  devint  chirurgien  de  vaisseau  sur  une 
frégate,  s'embarqua  à  Brest  pour  aller  à  Terre- 
Neuve.  Ses  descriptions  des  tempêtes,  avec  tous 
les   termes  marins  que  je  comprenais  très  bien 


TRIESTE  249 

depuis  que  j'avais  vu  des  vaisseaux,  m'amusaient 
beaucoup.  Deux  anecdotes.  Une  sur  un  bâtiment 
qui,  dans  un  brouillard,  s'engagea  entre  deux 
glaces,  fut  ouvert  par  elles  et  périt;  l'équipage  se 
jeta  partie  sur  la  glace  pour  y  périr  de  froid,  de 
faim  et  de  soif,  et  partie  sur  la  chaloupe  au 
nombre  de  vingt-trois  ;  plusieurs  eurent  les  pieds 
et  les  mains  gelés,  enfin  les  autres  furent  sauvés 
par  le  vaisseau  de  Larrey.  Autre  tempête  horrible 
sur  la  côte,  qui  menace  le  vaisseau  de  la  destruc- 
lion;  rien  ne  peut  l'arrêter  et  l'empêcher  d'aller  se 
briser  contre  la  côte;  il  entraîne  les  ancres,  casse 
les  chaînes  et  les  cordes  qui  l'attachent  au  corps- 
/mort  de  la  rade;  enfin,  l'ancre  de  miséricorde  l'ar- 
rête elle  sauve.  Les  petites  embarcations  ou  petites 
chaloupes  sont  emportées  par  la  tempête;  le  capi- 
taine, très  dur,  veut  les  avoir  absolument  et  envoie 
les  braves  de  l'équipage  dans  la  grande  chaloupe 
pour  aller  les  chercher,  ils  les  attrapent;  un,  deux 
matelots  s'y  jettent;  au  môme  instant  les  vagues 
séparent  les  chaloupes;  l'une  est  jetée  sur  la  côte 
et  y  périt;  les  matelots  se  sauvent  avec  une  peine 
horrible,  l'un  sur  un  rocher  où  il  périt;  l'autre  est 
retrouvé  mourant,  et  sauvé;  désespoir  du  capi- 
taine .  Pêche  des  morues  ;  leur  détail .  Larrey 
marié  avec  une  femme  bien  née,  a  été  en  Corse, 


250  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU  GÉNÉRAL   DESAIX 

à  l'armée  des  Pyrénées-Orientales,  en  Italie  (1). 
Je  suis  arrivé  à  Udine  à  10  heures  du  soir;  nous 
avons  bien  causé  des  hôpitaux,  des  friponneries 
des  chirurgiens,  tous  riches  et  roulant  en  voi- 
tures magnifiques.  Voici  leur  manière  d'avoir  de 
l'argent.  Ils  arrivent  dans  une  ville  pour  établir 
un  hôpital  et  menacent  les  couvents  riches,  les 
particuliers  à  grandes  maisons  de  l'établir  chez 
eux,  les  rançonnent  cher  et  finissent  par  l'établir 
chez  des  pauvres  moines,  dans  des  églises  ou  chez 
ceux  qui  peuvent  le  moins  payer. 

(1)  Dominique  Larrey,  né  à  Beaudéan  (Hautes-Pyrénées)  en 
1766,  raort  à  Lyon  en  1842.  Il  commença  ses  études  de  médecine 
de  1780  à  1787  auprès  de  son  oncle  Alexis  Larrey,  chirurgien  en 
chef  d'un  hûpital  de  Toulouse,  et  sa  llièse  sur  la  carie  des  os  lui 
valut  une  médaille  de  vermeil  aux  armes  de  la  ville,  décernée 
par  l'Université  et  le  Conseil  de  la  cité.  Après  un  voyage  à 
Terre-Neuve  sur  la  frégate  la  Vigilante  (mai-octobre  1788),  il 
poursuivit  ses  études  à  Paris,  sous  Desault  et  Sabatier,  de  1788 
à  1791.  Nommé  chirurgien  aide-major,  il  servit  à  l'armée  du 
Rhin;  à  Toulon,  sur  l'escadre  qui  tenta  inutilement  par  deux 
fois  un  débarquement  en  Corse;  à  l'armée  des  Pyrénées-Orien- 
tales où  il  pansa  les  blessés  de  la  Montagne-Noire,  de  Figuières 
et  de  Roses;  à  Paris,  à  l'hôpital  du  Val-de-Grâce.  Envoyé  à 
l'armée  d'Italie,  il  était  arrivé  à  Milan  le  13  mai  1797,  et  il  avait, 
avec  le  commissaire-ordonnateur  Villemanzy,  inspecté  les  hôpi- 
taux des  villes  occupées  par  les  troupes  françaises.  Il  avait 
épousé,  le  4  mars  1794,  Elisabeth  Le  Roulx  de  Laville,  fdle  de 
l'ancien  ministre  de  1792  et  sœur  de  l'Emilie  à  qui  Demouslicr 
écrivit  ses  Lettres  sur  la  mythologie.  Cf.  dans  ses  Mém.  de  chi- 
rurgie militaire  et  campagnes,  I,  23-28  et  41-44,  les  récits  de  nau- 
frage et  de  tempête  qu'il  a  faits  à  Desaix. 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS 

Je  ne  veux  pas  oublier  que  le  général  a  fait  faire 
cent  sabres  de  grenadiers  assez  beaux  avec  le  cein- 
turon et  ces  mots  écrits  :  Donné  par  le  général 
Bonaparte  de  la  part  du  Directoire  exécutif;  de  l'autre 
côté,  détail  de  l'action  de  valeur  brillante;  joignez 
à  cela  une  haute  paye  et  une  somme  de  500  livres 
de  pension,  payée  par  la  République  milanaise  (1). 


(1)  Le  28  août,  Bonaparte  ordonnait  que  quatre-vingt-dix  sabres 
de  grenadiers  et  dix  de  cavalerie,  «  avec  lame  de  Damas  et  la 
monture  dorée  et  travaillée  par  les  meilleurs  ouvriers  d'Italie,  » 
seraient  donnés  aux  militaires  qui  s'étaient  distingués  par  des 
actions  d'éclat  pendant  les  deux  dernières  campagnes.  Sur  la 
lame  étaient  écrits  en  lettres  d'or,  d'un  côté  :  Armée  d'Italie, 
division  de..,,  demi-brigade.  Donné,  de  la  part  du  Directoire  exé- 
cutif de  la  liépublique  française,  par  le  général  Bonaparte,  au 
citoyen ,  le an  ;  et,  de  l'autre  côté  :  République  fran- 
çaise. Liberté,  Égalité,  et  l'action  d'éclat  pour  laquelle  le  sabre 
était  donné.  Tout  militaire  qui  recevait  un  de  ces  sabres  avait 
double  paye  et  une  pension  de  100  francs  sur  le  Mantouan. 
(Cf.  Corr.,  111,  563-568,  annexe  à  la  pièce  n°  2347,  1"  «  Élat  nomi- 
natif des  hommes  auxquels  le  général  en  clief  Bonaparte  accorde 
des  sabres  pour  leur  conduite  distinguée.  »)  Ces  sabres  furent 
remis  apjès  la  fête  funèbre  célébrée  le  31  octobre  en  l'honneur 
de  Hoche. 


252  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Le  général  a  aussi  eu  l'adresse  de  rassembler  tous 
les  officiers  auxiliaires  qui  sont  à  la  suite  des  corps; 
il  les  a  formés  en  espèces  de  compagnies  qu'il 
a  placées  dans  les  grandes  villes,  comme  Gênes, 
Brescia,  Bologne,  pour  les  mettre  à  même,  comme 
étant  à  charge  à  l'armée,  d'y  faire  de  bons  ma- 
riages et  s'établir  d'une  manière  utile  et  inté- 
ressante à  la  France.  De  ces  officiers  surnu- 
méraires, il  en  a  placé  la  moitié  dans  les  troupes 
italiennes,  quelques-uns  dans  les  Polonais,  de 
manière  que  voilà  la  République  soulagée  d'au- 
tant (1). 

Le  général  avait  fait  des  marchés  pour  des  sou- 
liers et  des  habits,  il  les  a  trouvés  mauvais,  il  ne 
les  a  payés  que  leur  valeur.  Les  souliers  étaient 
en  mouton;  ils  ont  été  payés  35  sous;  les  entrepre- 
neurs ont  été  condamnés  à  payer  double  habit, 
parce  que  l'habit  n'avait  que  moitié  valeur  (2).  Il  a 
défendu  les  réceptions  par  experts  et  obligé  les 

(1)  Il  avait  autorisé  Lahoz,  le  29  septembre  1796,  à  faire  entrer 
dans  la  Légion  lombarde  des  ofûciers  français  surnuméraires,  et 
dés  le  28  mars,  avant  de  commencer  la  campagne,  il  écrivait  à 
Carnot  qu'il  placerait  le  plus  possible  dans  les  administrations, 
et  pour  régir  le  pays  d'Oneille,  de  vieux  officiers  qui  n'avaient 
pas  de  pain. 

(2)  «  Tant  que  mes  forces  dureront,  écrivait  Bonaparte  au 
Directoire,  je  ferai  une  guerre  impitoyable  aux  fripons  et  aux 
Autrichiens.  »  Et  il  ne  voyait  parmi  les  commissaires  des  guerres 
que  cinq  à  six  hommes  qui  ne  fussent  pas  fripons. 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     253 

commissaires   à  recevoir  eux-mêmes,  afin  qu'ils 
fussent  responsables  eux-mêmes. 

A  celte  armée,  les  charretiers  ont  été  au  compte 
des  entrepreneurs,  habillés,  payés  comme  canon- 
niers. 

Caractère  de  l'armée  d'Italie,  exagération  de 
toutes  ses  têtes,  leur  fermentation.  La  69'  se  ré- 
volte, ne  veut  pas  aller  à  l'exercice,  enfin  revient; 
le  général  lui  parle  et  lui  demande  pourquoi. 
«  Nous  sommes  sans  rien  faire,  dirent-ils;  nous 
nous  ennuyons,  il  nous  faut  des  événements.  » 

Trait  extraordinaire  à  Lodi  :  cinq  grenadiers 
passent  par-dessus  la  muraille,  et  ouvrent  la  porte 
au  milieu  du  combat  (1). 

Grenadiers  qui  ont  sauvé  Saint- Georges;  ils 
étaient  en  avant,  coupant  du  bois  ;  surpris  par  les 
imssards,  ils  crient  aux  armes;  on  n'a  que  le  temps 
de  tirer  deux  planches  du  pont  pour  empêcher 
d'entrer,  et  de  fermer  la  barrière  (2) . 

(1)  Ils  appartenaient  à  la  fameuse  32\  «  A  la  prise  de  Lodi, 
cinq  de  nos  grenadiers  firent  un  trait  de  valeur  remarquable. 
L'ennemi  s'était  réfugié  dans  la  ville  et  avait  fermé  les  portes. 
Impatients  d'y  entrer  les  premiers,  ils  grimpent  sur  la  muraille 
en  s'enlr'aidant,  sautent  dans  la  ville,  où  ils  trouvent  encore  des 
hiilans,  et  font  ouvrir  la  porte.  Leurs  camarades  s'y  précipitent 
eu  foule,  et  la  ville  est  à  nous.  »  (Fabkt,  Rapports  historiques, 
128-129.) 

(i)  Ils  étaient  de  la  69'",  et  voici  comment  le  fait  est  raconté 


254  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

Idées  sur  l'Égyple,  sur  ses  ressources.  Projet 
sur  elle.  Développement.  Paix  avec  l'Autriche  et 
l'Angleterre.  Départ  de  Venise  de  10,000  hommes 
et  8,000  Polonais  pour  l'Egypte  (1);  s'en  emparer, 
avantages,  détails.  Avec  5  divisions,  200  canons. 
Assemblage  de  tous  les  moyens,  des  hommes  bien 
instruits.  Voyages,  Savary,  Volney,  etc.  (2).  Com- 
munication   avec   les    pachas    grecs,  imprimerie 

dans  l'historique  de  ceUe  demi-brigaile  (Fabkv,  Rapports  histo- 
riques, 243)  :  «  Quelques  hussards  aulricliiens  se  présentent  à 
une  portée  de  fusil  de  Saint-Georges.  Deux  de  nos  grenadiers, 
qui  étaient  sur  la  route  à  couper  du  bois,  leur  parlent,  les  pre- 
nant pour  des  dragons  français;  les  liussards  autrichiens  leur 
disent  tout  doucement  de  se  rer^re  prisonniers,  les  assurant 
qu'ils  ne  leur  feront  point  de  mal.  Les  grenadiers,  reconnaissant 
alors  leur  erreur,  crient  aux  armes,  et  s'échappent  en  se  jetant 
dans  les  fossés  ;  le  poste  voisin  prend  les  armes,  les  hussards  se 
retirent,  on  bat  la  générale,  la  troupe  est  prête  en  un  instant.  » 
Napoléon  a  rapporté  l'incident  dans  ses  Mémoires  :  les  deux 
Français  étaient,  dit-il,  un  vieux  sergent  et  un  tambour  aux- 
(|uels  «  il  parut  que  les  manteaux  blancs  des  hussards  étaient 
bien  neufs  pour  être  do  Berohiny  :  ils  se  jetèrent  dans  Saint- 
Georges,  criant  aux  armes,  et  poussèrent  la  barrière.  » 

(1)  Bonaparte  propose  également,  dans  une  lettre  du  13  sep- 
tembre au  ministre  des  relations  extérieures,  de  partir  de 
Venise  :  «  L'on  pourrait  partir  d'ici  avec  25,000  hommes,  escortés 
par  huit  ou  dis  bàtinicnts  de  ligne  ou  frégates  vénitiennes,  et 
s'en  emparer.  » 

(2)  Claude-Etienne  Savary  avait  publié  (1785-1786)  des  Lettres 
sur  l'Egypte  qui  eurent  un  très  vif  succès,  et  Volney  (1787),  un 
Voyage  en  Egypte  et  en  Syrie  qui,  selon  le  mot  de  Berthier,  fut 
le  seul  guide  de  l'armée  française  en  Egypte  et  le  seul  qui  ne  la 
trompa  jamais.  Cf.  Corr.  intime  de  l'armée  d'Egypte,  par  Larchey, 
85  et  136  ;  les  Français  jugent  que  Savary  les  a  trompés,  mais 
que  l'ouvrage  de  Volney  est  très  exact  et  très  bien  fait. 


ANECDOTES   ET   CONVERSATIONS  255 

grecque  à  Ancône,  lettres  des  Maïnotes  ou  des- 
cendants de  Sparte,  peuple  libre,  indépendant, 
offrant  4,000  hommes  (1);  lettre  du  pacha  de  Scu- 
tari  (2). 

Pacha  de  Bosnie  qui  appelle  le  général  l'homme 
fort  de  la  grande  nation  (3).  Les  Albanais,  surtout, 
extrêmement  favorisés,  bien  traités,  ont  offert 
6,000  hommes  au  général  s'il  en  a  besoin.  Les 
Bosniaques  lui  ont  offert  de  se  réunir  à  lui  pour 
marcher  contre  les  Autrichiens  ;  il  y  a  des  corres- 
pondances, des  agents;  il  y  caresse  leurs  goûts, 
leurs  principes,  leur  manière  d'être;  il  en  est  extrê- 
mement aimé. 


(1)  Bonaparte  écrivait  au  Directoire  que  le  chet  des  Maïnotes 
lui  avait  envoyé  un  des  principaux  du  pays  pour  lui  mar- 
quer le  désir  d'être  utile  au  «  grand  peuple  »,  et  le  général 
répondait  au  chef  des  Maïnotes,  le  30  juillet  :  «  Les  Français 
estiment  le  petit,  mais  brave  peuple  maïnote,  qui,  seul  de 
l'ancienne  Grèce,  a  su  conserver  sa  liberté.  Les  porteurs  de 
la  présente  ont  le  plus  grand  désir  de  voir  de  plus  près  les 
dignes  descendants  de  Sparte  auxquels  il  n'a  manqué,  pour 
être  aussi  renommés  que  leurs  ancêtres,  que  de  se  trouver 
sur  un  plus  vaste  tliéâtre.  » 

(2)  On  trouvera  dans  la  JOorrespondance  de  Napoléon  (16  août 
1797)  sa  réponse  aux  «  choses  flatteuses  »  contenues  dans  la 
lettre  du  pacha  de  Scutari;  il  envoie  au  pacha  quatre  caisses  de 
fusils  et  lui  assure  qu'il  protégera  les  Albanais  en  toute  occasion, 
qiiC  la  France  estime  particulièrement  la  brave  nation  albanaise. 

(3)  Cette  lettre  du  pacha  de  Bosnie,  «  beau-frère  du  sultan 
régnant,  »  est  envoyée  par  Bonaparte  le  13  septembre  au  ministie 
des  relations  extérieures. 


256  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU  GÉNÉRAL   DESAIX 

Le  général  a  une  grande  et  habile  politique  : 
c'est  de  donner  à  tous  ces  gens-là  une  grande  idée 
de  la  nation  française.  Il  a  reçu  ordre  du  Direc- 
toire de  la  répandre  dans  toute  l'Afrique,  la  Grèce, 
par  des  imprimeries,  des  proclamations.  Il  gagne 
les  cœurs  de  toutes  ces  nations;  il  leur  rappelle 
leur  ancienne  gloire,  leur  ancien  nom;  il  les  ins- 
truit des  choses  étonnantes  et  prodigieuses  qu'ont 
faites  les  Français.  Aussi  tous  sont-ils  surpris  de 
savoir  ce  qu'ils  apprennent;  ils  sont  très  avides  de 
nouvelles;  ils  viennent  en  quantité  à  Ancône  pour 
y  charger  des  marchandises  et  un  de  leurs  grands 
plaisirs  est  de  prendre  de  ses  proclamations  pour 
les  lire  et  en  porter  dans  leur  pays. 

Les  lettres  écrites  par  ces  pachas  sont  en  style 
oriental  très  plaisant;  ils  l'appellent  l'homme 
grand,  l'homme  fort  de  la  grande  nation. 

Anecdotes  à  ne  pas  oublier.  —  Pyramide  élevée 
au  14  juillet,  noms  des  hommes  tués  à  la  guerre 
écrits  dessus;  prisonniers  de  guerre  crus  morts, 
rentrés  et  riant  beaucoup  d'y  voir  leur  nom,  mais 
satisfaits  de  penser  que  leur  nom  serait  connu  en 
cas  de  mort  (1). 


(1)  Le    14   juillet   1797,    chaque   division    avait  célébré   une 
fête  pour   la  réception   des   nouveaux   drapeaux,    et,  au   mi- 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     257 

Secours  envoyés  par  le  général  aux  blessés  de 
son  armée  dans  les  départements  de  l'intérieur. 
20,000  livres  à  Marseille. 

40  millions,  le  pape. 


10 

— 

Modéne. 

2 

— 

Naples. 

2 

— 

Toscane. 

4 

— 

Parme. 

•  2 

— 

Piémont. 

4 

— 

Gênes. 

50 

— 

Milan. 

3 

— 

Idria. 

3 

— 

Trieste. 

10 

— 

Allemagne  ou  Tyrol 

40 

— 

Venise. 

170  millions  (1). 


Grande  punition  :  n'être  pas  de  l'armée  d'Italie. 

Fuite   de  d'Antraigues,    marié   avec  la  Saint- 

Huberty;  il  avait  donné  par  écrit  sa  parole  d'hon- 


lieu  du  cliamp  d'exercices,  une  pyramide  reproduisait  les 
noms  des  officiers  et  soldats  morts  au  champ  d'honneur  de- 
puis Monlenottc, 

(1)  Ce  tableau,  tracé  en  marge  de  la  page  130  du  manuscrit  de 
Desaix,  est  évidemment  le  tableau  des  contributions  levées  par 
Bonaparte.  On  ne  sait  où  Desaix  se  l'est  procuré  et  s'il  est  exact. 
L'auteur  anonyme  d'un  ouvrage  publié  en  1800  et  intitulé  :  Le 
riehezze  deW  Italia  paisate  in  Francia  donne  les  chiffres  sui- 
vants :  Lombardie,  62  millions;  Parme,  3i6o0,000;  Modène,  10; 
Venise,  6;  légations  de  Ravenne,  Bologne  et  Ferrare,  12,500,000; 
Naples,  15;  Gênes,  4;  le  pape,  30;  Toscane,  8.  (Tbolard,  De 
Rivoli  à  Magenla,  310.) 

17 


258   JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

neur  de  ne  pas  sortir  de  sa  chambre  que  pour  aller 
dans  les  principales  bibliothèques  (1). 

Anecdote  du  cardinal  Pignatelli.  A  la  première 
entrée  dans  les  États  du  pape,  le  cardinal  com- 
mandait une  garnison  dans  le  fort  Urbain  ;  elle  fut 
faite  prisonnière  de  guerre,  le  cardinal  aussi.  Le 
général  le  renvoya,  ayant  donné  sa  parole  de  ne 
plus  servir  et  de  se  représenter  quand  on  le  deman- 
derait; il  fut  à  Rome  et  s'opposait  à  ce  que  voulait 
le  général;  celui-ci  lui  fit  dire  de  se  rendre;  il  se 
mit  en  route,  mais  à  moitié  chemin,  par  réflexion, 
s'en  retourna  ;  il  obtint  une  dispense  du  pape  pour 
ne  pas  obéir  et  l'envoya  au  général  (2). 


(1)  Desaix,  ne  se  souvenant  pas   du  nom,  a  écrit  «  Fuite  de 

d' ».   Cf.,  sur  cet  épisode,  le  livre   de  Léonce  Pingaud,  le 

Comte  d'Antr aiguës,  p.  157-171  ;  d'Antraigues,  détenu  à  Milan, 
avait,  en  effet,  donné  sa  parole  d'honneur  de  ne  pas  s'évader,  et 
il  allait  librement  par  la  ville,  notamment  à  la  bibliothèque  de 
la  Bréra;  il  s'enfuit  le  29  août  1797. 

(2)  Napoléon  se  souvenait  plus  tard  de  cet  incident  :  «  Un  car- 
dinal, fait  prisonnier,  dit-il  dans  ses  Mémoires,  obtint  la  permis- 
sion de  se  rendre  à  Rome  sur  sa  parole;  quelques  mois  après, 
comme  il  se  comportait  fort  mal,  Berthier  lui  signifia  l'ordre  de 
revenir  au  quartier  général;  il  répondit,  dans  un  style  très  spé- 
cieux, qu'un  bref  du  Saint-Père  le  dégageait  de  sa  parole;  ce  qui 
fit  rire  beaucoup  l'armée.  »  Mais  il  faut  rectifier  un  peu  les  asser- 
tions de  Desaix.  Le  fort  Urbain  (et  non,  comme  écrit  Desaix,  le 
fort  d'Urbin),  situé  sur  la  route  de  Castelfranco,  aux  confins  du 
territoire  de  Modène,  était  commandé,  non  par  le  cardinal 
Pignatelli,  mais  par  un  chevalier  de  Malte.  Le  cardinal,  qui  était 
légat  du  Saint-Siège  à  Ferrai-e,  fut  fait  prisonnier  dans  cette  ville, 


ANECDOTES   ET    CONVERSATIONS  2f)9 

Anecdote  sur  cette  guerre,  très  plaisante.  Le 
général  Lannes,  avec  une  petite  escorte,  trouve  une 
troupe  de  cavalerie  papale  nez  à  nez.  Très  surpris, 
il  s^avance  sur  le  commandant  et  lui  dit  :  «  De  la 
part  de  la  République  française,  je  vous  ordonne 
de  mettre  pied  à  terre.  —  Vous  allez  être  obéi,  lui 
dit  le  commandant.  —  Posez  vos  armes.  »  Ainsi  de 
suite.  Il  les  fait  prisonniers  (1). 

A  Ancône,  la  garnison  se  place  trois  lieues  en 
avant  sur  une  hauteur,  au  lieu  d'être  dans  la  place 
et  environs  de  la  place  (2) . 

et  ce  n'est  pas  lui  qui  eut  permission  de  se  rendre  à  Rome  sur 
sa  parole;  ce  fut  le  cardinal  légat  Vincenti,  fait  prisonnier  à 
Bologne. 

(1)  Cf.  le  livre  II  des  Mémoires  de  Marmont.  Cette  campagne 
contre  le  pape,  dit  le  duc  de  Raguse,  «  fut  la  petite  pièce  du 
grand  spectacle  auquel  nous  assistions.  Lannes  commandait 
l'avant-garde.  Il  se  trouva  face  à  face  avec  un  corps  de  cavale- 
rie, et  il  n'avait  avec  lui  que  deux  ou  trois  ofûciers  et  huit  ou 
dix  ordonnances.  Kn  vrai  Gascon,  il  paya  d'effronterie  et  fit  le 
tour  le  plus  plaisant  du  monde.  Il  courut  au  commandant,  et 
d'un  tOB  d'autorité  :  «  De  quel  droit  osez-vous  faire  mettre  le 
sabre  à  la  main?  Sabre  au  fourreau!  —  Subito,  répondit  le 
commandant.  —  Que  l'on  mette  pied  à  terre,  et  que  l'on  con- 
duise ces  chevaux  au  quartier  général.  —  «  Adesso,  »  reprit  le 
commandant.  Lannes  me  dit  le  soir  :  "  Si  je  m'en  étais  allé, 
les  maladroits  m'auraient  lâché  quelques  coups  de  carabine;  j'ai 
pensé  qu  il  y  avait  moins  de  risque  ù  payer  d'audace  et  d'impu- 
dence, n 

(2)  Marmont  se  récrie  pareillement  sur  cette  extravagance  de 
la  petite  armée  que  Victor  nomme  la  sainte  armée  et  qui  atten- 
dit les  Français,  non  à  AncAne,  mais  sur  la  hauteur  d'OImo,  si 
bien,  comme  dit  Berthier  (bulletin  du  i  février  1797),  que  nos 


280  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

L'armée  d'Italie  est  composée  de  8  divisions 
actives,  3  de  cavalerie  et  5  divisions  territoriales. 

La  1"  division,  commandée  par  Masséna,  com- 
posée de  la  2'  légère,  de  la  18%  25%  32'  et  75*  demi- 
brigades,  fortes  chacune  d'environ  2,000  hommes, 
fait  10,000  hommes  avec  le  24*  chasseurs,  de 
400  chevaux,  et  14  bouches  à  feu.  Elle  est  à 
Padoue.  Les  généraux  sont  Motte,  Rampon, 
Ménard  et  Mignotte.  Solignac  est  adjudant-général. 

La  seconde  est  commandée  par  Brune  à  pré- 
sent. Elle  est  à  Vérone.  Elle  a  la  27'  légère,  la  4% 
40%  43%  51'  de  ligne,  environ  2,000  hommes 
chacune,  faisant  10,000.  Elle  a  le  9°  de  dragons, 
150  hommes,  et  13  pièces  d'artillerie.  Les  géné- 
raux de  brigade  sont  Duphot,  Verdier,  Point; 
adjudant-général,  Sherlock. 

La  3%  Bernadotte,  Frioul.  Elle  a  la  13% légère, 
la  30%  61%  88%  95'  de  bataille,  chacune  à  peu  près 

troupes  entrèrent  dans  la  forteresse  pêle-mêle  avec  les  papistes  : 
«  Ancône,  fortifiée  régulièrement,  pouvait,  avec  les  plus  mau- 
vaises troupes  du  monde,  nous  arrêter  longtemps  ;  mais  il  y 
avait  dans  la  manière  d'agir  de  l'ennemi  une  espèce  de  forfante- 
rie toujours  condamnable...  Un  coup  de  canon  donna  le  signal 
de  l'attaque,  et  toute  la  ligne  ennemie  se  coucha  par  terre.  On 
battit  la  charge,  et,  sans  tirer  ni  recevoir  de  coups  de  fusil,  on 
arriva  aux  retranchements.  Ils  étaient  difficiles  à  franchir;  mais, 
avec  l'aide  de  ceux  qui  étaient  chargés  de  les  défendre,  la  chose 
devint  aisée.  Toute  cette  petite  armée  mit  bas  les  armes  et  Ancône 
ouvrit  ses  portes.  » 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     261 

de  1,800  hommes,  faisant  9,000  hommes  d'infan- 
terie, le  19'  chasseurs  de  540  hommes.  Elle  a 
20  bouches  à  feu.  Elle  est  commandée  par  les 
généraux  Vial,  Priant,  Mireur  et  Fiorella.  Les 
adjudants-g-énéraux  sont  Sarrazin  et  Hector. 

La  4'  est  commandée  par  le  général  Serurier. 
Elle  a  la  21"  d'infanterie  légère,  2,100,  et  les  12% 
69%  64'  et  6'  de  bataille,  chacune  à  peu  près  1,600, 
faisant  ensemble  9,000  hommes,  et  le  15'  dragons^ 
de  240;  elle  a  les  généraux  Chabran,  Meyer  et 
DessoUe,  et  16  bouches  à  feu. 

La  5'  division,  commandée  par  le  général  Jou- 
bert,  est  à  Vicence.  Elle  est  composée  des  4"  et 
22'  d'infanterie  légère,  d'à  peu  près  1,000  à 
1 ,200  hommes  chacune,  et  des  1 1°  (1 ,800  hommes), 
14'  (1,300  hommes),  33'  (1,700  hommes)  et  85' 
(2,300  hommes)  demi-brigades  de  bataille,  faisant 
en  tout  9,500  homrnes,  avec  le  5'  dragons 
(240  hommes)  et  18  bouches  à  feu.  Elle  est  com- 
mandée par  les  généraux  Veaux,  Belliard,  Mon- 
nier.  Elle  a  les  adjudants-généraux  Liébault  et 
Blondeau. 

La  6'  division,  commandée  par  le  général  Del- 
mas,  est  à  Bellune.  Elle  est  composée  de  la 
20'  d'infanterie  légère,  de  1,400  hommes,  des  39* 
(1,600   hommes)   et   93"    (2,000   liommes)   demi- 


262  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

brigades  d'infanterie  de  bataille,  faisant  ensemble 
5,000  hommes,  avec  le  13'  régiment  de  chasseurs 
faisant  468  hommes,  et  10  bouches  à  feu.  Elle 
est  commandée  par  les  généraux  Verges  et  Pijon, 
et  elle  a  l'adjudant-général  Valentin. 

La  7%  d'Hilliers,  à  Venise,  a  la  17'  d'infanterie 
légère  faisant  900  hommes,  et  les  b%  13"  et  63" 
de  bataille  faisant  tant  [d'hommes  (sic),  avec  le 
25'  régiment  de  chasseurs  d'environ  300  hommes; 
elle  est  commandée  par  les  généraux  Dufresse, 
Gardanne,  Malye  et  l'adjudant-général  Partou- 
neaux.  Elle  a  10  bouches  à  feu. 

La  8'  division,  commandée  par  le  général 
Victor,  est  composée  des  5"  ejt  18"  d'infanterie 
légère,  faisant,  la  première,  1,400,  et  la  seconde, 
1,600  hommes,  et  des  57"  et  58"  de  ligne  faisant 
chacune  2,500  hommes,  — le  total  d'infanterie  est 
de  8,000  hommes,  —  sans  le  18"  de  dragons,  de 
188  hommes.  Elle  a  les  généraux  Rusca  et  Cham- 
barlhac  avec  l'adjudant-général  Argod.  Outre  cela, 
son  artillerie  est  de  18  bouches  à  feu. 

La  1"  division  de  cavalerie,  à  Trévise,  com- 
mandée par  le  général  Dugua,  est  composée 
du  1"'  régiment  de  cavalerie,  210  hommes,  de 
100  hommes  du  5",  240  du  M",  450  du  4"  de 
chasseurs  et  450  du  10".  Elle  est  commandée  par 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     263 

les  généraux  Leclerc  et  Beaumont;  Dugommier, 
adjudant-général  :  1,100  hommes,  en  tout.  Elle  a 
6  pièces  d'artillerie. 

La  2"  division  de  cavalerie  est  commandée  par 
le  général  Dumas,  est  à  Rovigo;  elle  est  composée 
du  7'  hussards  (500  hommes),  des  14'  et  3'  dragons, 
(chacun  de  300  hommes),  au  total  1,400  hommes, 
commandés  par  le  général  Walther  et  l'adjudant- 
général  Lorcet.  Elle  a  6  pièces  d'artillerie  légère. 

La  3'  division,  commandée  par  le  général  Rey, 
à  Brescia,  a  le  1"  de  hussards,  600  chevaux;  le 
20*  dragons  et  le  15'  chasseurs,  chacun  de 
400  hommes,  faisant  en  tout  1,400.  Elle  est  com- 
mandée par  les  généraux  Kellermann,  Murât  et 
l'adjudant-général  Requin. 

La  1"  division,  appelée  colonne  mobile,  com- 
mandée par  le  général  Leclerc,  se  trouve  à  Milan. 
Elle  est  composée  des  11%  12'  et  20'  demi-brigades 
d'infanterie  légère  (la  première,  900  hommes;  la 
deuxième,  1,000;  la  troisième,  1,200),  de  la  45'  de 
bataille,  et  du  22'  chasseurs  à  cheval  ainsi  que  du 
8°  dragons.  Elle  est  commandée  par  les  généraux 
Leclerc  et  VignoUe  et  l'adjudant-général  Boyer. 
Le  général  Lannes  s'y  trouve. 

La  2*  division  est  celle  de  Mantoue,  commandée 
par  le  général  Miollis;  elle  est  composée  de  la 


264  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL  DESAIX 

29'  demi-brigade  légère  (950  hommes),  de  Polo- 
nais et  Lombards.  Il  s'y  trouve  les  généraux  Char- 
ton  et  Pelletier  ;  Beaurevoir,  chargé  des  dépôts  de 
cavalerie,  et  Verrières,  de  l'artillerie. 

La  3'  division  est  à  Tortone,  commandée  par  le 
général  Sauret  :  à  Tortone  se  trouve  la  9°  de 
bataille;  à  Alexandrie,  la  5". 

La  i'  division  est  à  Coni,  sous  le  général  Casa- 
blanca; bataillon  polonais. 

La  5%  commandée  par  le  général  Vaubois,  est 
en  Corse  :  il  y  a  là  la  19'  de  ligne,  de 
1,250  hommes. 

A  Corfou,  le  général  Gentili,  avec  la  19"  de 
bataille,  faisant  1,200  hommes  (1). 

Le  total  de  l'armée  active  est  :  les  8  divisions 
actives  :  70,000  hommes  d'infanterie,  6,700  de 
cavalerie  et  1,600  hommes  d'artillerie.  Les  pièces 
qui  sont  à  l'armée  active  sont  au  nombre  de  120, 
dont  39  obusiers,  37  pièces  de  différents  calibres, 
27  de  huit,  11  de  douze  et  6  de  quatre. 

L'armée,  au  total,  est  de  79,290  hommes  d'in- 
fanterie, de  7,170  de  cavalerie  et  2,970  d'artille- 


(1)  Il  serait  superflu  de  donner  une  notice  sur  tous  les  géné- 
raux et  adjudants-généraux  qui  figurent  dans  ce  tableau  ;  on  s'est 
contenté  de  rétablir  les  noms  qui  manquaient  et  d'orthographier 
exactement  ceux  que  cite  Desaix. 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     265 

rie,  non  compris  4,000  de  l'armée  des  Alpes  qui  y 
sont  joints. 

Outre  cela,  guides  à  cheval,  300,  et  4  pièces 
d'artillerie;  guides  à  pied;  6.000  chevaux  d'artil- 
lerie, beaucoup  de  mulets. 

Monge.  Conversation.  Pierres  antiques  taillées 
d'abord  par  veines,  puis  à  nu,  exprès,  sont  expo- 
sées au  frottement  qui  leur  donne  la  forme  désirée 
Imitation  d'antique  :  pâte  argileuse,  empreinte  sur 
l'antique,  couleurs  donnés  par  des  verres  ou  plutôt 
des  émaux  placés  avec  dans  un  four  très  chaud  où 
l'émail  se  fond  à  demi,  et  puis,  pressé  fortement, 
donne  la  couleur;  perfection  par  le  talent  de  l'ou- 
vrier qui,  d'une  main  légère,  répare  les  imperfec- 
tions de  l'empreinte. 

Conversation  sur  les  grands  hommes,  leurs 
jalousies,  leur  ambition.  D'Alembert.  Monge,  à 
vingt-six  ans,  va  à  Paris;  songe  à  l'Académie,  voit 
peu  le  monde,  se  lie  avec  Vandermonde  (1),  ami  de 
Diderot;  présenté  chez  d'Alembert,  le  voit  souvent, 
une  fois  la  semaine  D'Alembert  avait  chez  lui  infi- 
niment de  monde,  tout  ce  qu'il  y  avait  de  fameux, 
savant,   riche,   voyageurs,  ambassadeurs   :    lui, 

(1)  Alexis-Théopliile  Vandermonde  (1735-1796),  célèbre  malhé- 
malicien. 


266  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

pauvre,  n'avait  que  6,000  livres,  mais  estimé, 
considéré  des  ministres  et  de  tout  le  monde,  avait 
de  l'influence  (1).  Jalousie  profonde  contre  Rous- 
seau. Lorsque  les  Confessions  parurent,  intrigues 
de  d'Alembert  pour  les  faire  tomber,  en  occuper 
peu  la  société.  Met  en  jeu  Bléton  avec  sa  baguette 
divinatoire  afin  que,  par  ce  prodige  qui  plut  tou- 
jours à  tout  le  vulgaire,  chacun  y  courût,  s'en 
occupât,  ne  pensât  pas  à  Jean-Jacques.  En  effet, 
TAcadémie  s'en  occupa  d'abord,  sollicitée  par  deux 
membres  médiocres,  dévoués  à  d^Alembert.  Mais 
celui-ci  fut  bien  battu  par  Monge  qui  prouva  très 
naturellement  le  jeu  de  la  baguette,  qui  était  courbe 
et  devait  se  remuer  lorsqu'on  faisait  les  mouve- 
ments de  main  nécessaires.  Alors  d'Alembert,  de 
son  immense  crédit,  appuya  la  demande  de  s'occu- 
per de  Bléton,  et  cela,  adroitement,  de  manière  à  ne 
pas  se  compromettre  en  paraissant  croire  à  la  ba- 
guette, et  il  parvint  à  faire  nommer  une  commission 
pour  s'en  occuper.  C'était  tout  ce  qu'il  voulait  (2). 
Conversation  sur  la  marine,  sur  son  peu  d'offi- 


(1)  Cf.  ce  que  raconte  Hérault  de  Séchelles  (Œuvres  liltéraires, 
p.  Dard,  170)  :  «  J'ai  vu  d'Alembert  dans  une  espèce  de  taudis; 
il  était  entouré  de  cordons  bleus,  de  ministres,  d'ambassa- 
deurs. « 

(2)  Voir  sur  ce  Bléton,  chercheur  de  sources,  les  Mémoires 
ecrets  dits   de  Bachaumont,  tomes  XX,  14  mai  1782,  et  XXVI, 


ANECDOTES   ET    CONVERSATIONS  2fi7 

ciers.  Grimouard,  venant  de  la  Martinique,  appelé 
à  Paris,  reste  trois  semaines  auprès  de  Monge,  tra- 
vaille très  assidûment  et  utilement;  gagné  après 
par  des  aristocrates,  s'en  va  et  périt  à  Rochefort, 
guillotiné.  Homme  de  grand  talent  et  grandes 
espérances  (1). 

Conversation  sur  Naples,  son  port,  ses  facilités; 
sur  la  Grèce,  l'Egypte,  sa  situation,  ses  moyens, 
ses  richesses;  sur  l'utilité  de  la  France  d'y  porter 
ses  regards  et  de  s'en  emparer. 

Conversation  sur  les  places  avec  le  général  Chas- 
seloup  sur  Padoue,  sur  Osoppo,  fort  ou  plutôt  châ- 
teau, fort  par  lui-même,  placé  eur  un  rocher  inac- 
cessible, inattaquable,  soutenant  très  bien  un  camp 
retranché,  prenable  à  tout  instant;  mais  si  bien 
sous  les  coups  de  la  place  qu'il  n'est  pas  conscr- 


12  juillet  1784,  ainsi  que  Pierre  Thouvenel,  Mémoire  physique  et 
médicinal  montrant  les  rapports  évidents  entre  les  phénomènes 
de  la  b<iguette  divinatoire,  1781,  et  Second  Mémoire,  1784. 

(1)  Le  comte  de  Grimouard,  et  non  Grimoard,  comme  écrit 
Desai.x,  garde-marine  en  1758,  lieutonant  de  vaisseau  en  1778, 
capitaine  de  vaisseau  en  1781,  major  de  la  2"  escadre,  puis 
contre-amiral,  avait,  après  avoir  «  travaillé  auprès  de  Monge  », 
gagnù  Roclieforl;  mais,  à  Port-au- Prince  où  il  était  durant  les 
troubles  di'  Saint-Domingue,  il  avait  eu  pour  adversaire  un 
colon,  nommé  Brudieu,  et  Brudieu,  revenu,  lui  aussi,  sur  le  con- 
tinent, était  greffier  du  tribunal  de  Rochefort  :  il  dénonça  Gri- 
mouard et  le  fit  condamner  (7  février  1794). 


268  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

vable  ;  d'après  cela,  devant  être  repris  à  tout  instant. 
Fort  placé  pas  de  manière  à  pouvoir  défendre  la 
gorge,  mais  assez  près  pour  en  gêner  la  marche  et 
forcer  d'y  laisser  des  troupes  pour  arrêter  la  garni- 
son. Le  fort  ne  demande  pas  plus  de 600  hommes; 
il  ne  produirait  pas  assez  d'effet;  2,000  autres  doi- 
vent aller  au  camp  retranché  pour  de  là  aller  faire 
des  sorties  et  gêner  les  communications  et  les  tra- 
vaux couverts  des  ennemis  (1). 

Anecdotes  sur  la  cour  de  Vienne.  A  l'arrivée  des 
Français  à  Léoben,  on  délibéra  si  la  cour  s'en  irait 
ou  non.  On  proposa  qu'elle  se  retirerait  à  Cracovie 
et  de  là  en  Russie.  Peu  d'énergie  par  conséquent. 

Envoi  d'un  cadet  à  Mantoue.  Il  parvient  aux 
avant-postes,  aux  dernières  sentinelles;  là,  arrêté 
heureusement;  conduit  au  général  Dumas.  Celui-ci 
l'examine,  lui  .dit  :  «  Vous  avez  quelque  chose  dans 
le  ventre.  »  L'autre  se  défend.  «  Eh  bien!  envoyez 
chercher  un  chirurgien  pour  qu'on  ouvre  mon- 
sieur, »  dit  froidement  le  général  Dumas.  Effrayé 

(1)  Cf.  le  jugement  de  Marmont  dans  le  livre  IX  de  ses 
Mémoires  :  le  fort  d'Osoppo,  selon  lui,  ne  remplit  que  très 
imparfaitement  son  objet  parce  que  la  vallée  est  trop  large  sur 
ce  point  pour  être  fermée:  «  il  peut  servir  à  conserver  des 
magasins,  à  recevoir  des  dépôts;  c'est  un  coffre-fort  où  on  peut 
mettre  en  sûreté  des  trésors;  mais,  sous  le  rapport  stratégique, 
il  n'est  qu'une  gêne,  et  non  un  véritable  obstacle,  au  mouve- 
ment d'une  armée  ennemie.  » 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     269 

de  cet  ordre,  rAutrichien  se  trouble;  il  avoue  qu'il 
a  reçu  un  ordre  de  se  rendre  à  Mantoue,  qu'il  a 
avalé  dans  du  fer-blanc  un  papier.  On  l'enferme, 
on  parvient  à  avoir  le  papier  qui  donnait  à  la  garni- 
son l'ordre  fou  d'aller  de  l'autre  côté  du  Pô  (1). 

27.  (2). 

Conversation  avec  Mong-e  sur  les  habillements, 
les  habitants  des  montagnes;  enfin,  bien  plus  inté- 
ressante, sur  V Origine  des  cultes  de  Dupuis  (3). 
Toute  religion  a  pour  base  celle  du  soleil  et  tout 
peut  s'en  expliquer  par  les  événements  qui  lui  arri- 
vent dans  son  cours.  En  effet,  la  fête  de  Noël  s'ex- 


(1)  L'anecdote  est  rapportée  dans  les  Mémoire$  de  Thiébault. 
II,  30-31  ;  Thiébault  dit  tenir  le  fait  de  Dumas  lui-même,  mais  le 
récit  de  Thiébault  est  mélodramatique  :  suivant  lui,  l'espion 
aurait  été  mis  nu  et  attaché  par  les  quatre  membres  sur  une 
table  devant  les  bouchers  du  camp  aux  mains  et  tabliers  pleins 
de  sang.  Bonaparte  a  conté  l'anecdote  plus  exactement  dans  une 
lettre  du  28  décembre  1796  au  Directoire  :  «  Le  22  décembre, 
Dumas  surprit  un  espion  qui  entrait  par  la  ville  :  c'est  un  cadet 
expédié  de  Trente.  Après  de  grandes  façons,  il  avoua  qu'il  était 
porteur  de  dépêches,  et,  effectivement,  il  rendit,  vingt-quatre 
heures  après,  allant  à  la  garde-robe,  un  petit  cylindre  où  était 
renfermée  la  lettre  ci-jointe  de  l'empereur.  «  (Cf.  E.  d'Hadte- 
BivB,  le  Général  Alexandre  Dumas,  p.  85-87.) 

(2)  Date  du  jour  où  écrit  Desaix,  27  fructidor  an  V  ou  13  sep- 
tembre 1797, 

(3)  On  sait  tout  le  bruit  que  flt  l'ouvrage  de  Cliarles-François 
Duruis,  Origine  de  tons  les  cultes  ou  Religion  universelle,  paru  en 
1795.  «  Avec  M.  Dupuis,  disait  Joseph  Chénier  dans  son  Tableau  . 
historique    de   la    lillérature    française,    l'érudition    raisonnable 
cherche  l'origine  commune  des  diverses  traditions  religieuses.  » 


270  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL    DESAIX 

plique  ainsi  :  elle  est  le  premier  jour  de  l'année 
qui  arrivait  là  clans  la  constellation  de  la  Vierge;  le 
premier  jour  de  l'année  étant  représenté  par  des 
hiéroglyphes,  ne  pouvait  l'être  que  par  un  enfant 
qui  vient  de  naître;  ainsi  on  le  représentait  comme 
cela,  né  d'une  Vierge,  c'est-à-dire  sous  ce  signe. 
Mais  cette  Vierge  n'est  pas  une  Vierge  ordinaire, 
puisqu'elle  est  dans  le  ciel;  alors  on  l'a  représentée 
avec  une  couronne  et  des  étoiles.  Elle  passait  pour 
céleste.  De  là  toutes  nos  idées  de  la  Vierge,  de  sa 
naissance,  etc.  Le  serpent  est  l'ennemi  du  soleil 
parce  qu'il  descend  sous  ce  signe  dans  les  heux  bas. 

Conversation  sur  Rome,  sur  le  tombeau  d'Ha- 
drien, sur  l'église  de  Saint-Paul  construite,  dit-on, 
par  Constantin.  Voie  Appienne;  tombeaux  qui  la 
bordent.  Panthéon,  ses  détails,  ses  richesses,  son 
sommet  représentant  le  soleil,  sa  couverture  et 
beaucoup  de  choses  employées  à  Saint-Pierre  de 
Rome. 

Conversation  sur  la  cour  de  Vienne.  Thugut,  un 
vieux  bonhomme  de  soixante-dix  ans,  figure  contre- 
faite et  extrêmement  étonnante,  riant  presque  tou- 
jours. Homme  d'esprit,  d'usage,  et  un  de  ceux  qui 
ont  le  plus  de  moyens.  Sans  naissance,  espèce  de 
bâtard,  protégé  par  Marie-Thérèse  qui  le  nomma 
Thungut,  qui  en  allemand  veut  dire  faire  bien;  fut 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     271 

élevé  par  ses  soins  dans  les  afl'aires;  y  fut  heureux 
et  réussit  (  1) .  Il  resta  bien  longtemps  dans  les  places 
inférieures,  y  était  encore  au  commencement  de  la 
guerre,  fut  alors  gagné  par  les  Anglais.  Il  est  très 
vieux  et  très  avare,  il  ne  fut  pas  difficile  à  prendre. 
Il  vit  très  retiré,  toujours  seul,  sans  tenir  état  de 
maison,  faisant  apporter  son  dîner  de  l'auberge,  ne 
parlant  à  personne;  n'est  pas  marié;  n'a  pas  d'en- 
fant; fait  argent  de  tout,  des  présents  qu'on  lui 
donne,  les  revend  aux  autres  ministres  pour  l'em- 
pereur, et  le  double  de  leur  valeur.  Protégé  par  Col- 
loredo  (2),  qui  a  élevé  l'empereur  et  qui  a  très  peu 
de  moyens,  qui  sait  de  Thugut  ce  qu'il  doit  dire  et 
ce  qu'il  doit  faire;  de  manière  que  par  ce  moyen 
il  paraît  éclairé  aux  yeux  de  l'empereur,  qui  le 
respecte  au  delà  de  ce  qu'on  peut  dire.  Thugut, 

(1)  Jean-Amédée-François-de-Paule  Thugut,  né  le  31  mars 
1736  à  Linz,  avait  soixante  ans,  et  non  soixante-dix.  Son 
arrière-grand-père,  maître  d'écolo  à  Stein,  dans  le  cercle  de 
Budweis  (1647-1684),  se  nommait  Thuenitguet  ou  Thunitgut;  son 
grand-père,  Urbain  (1673-1744),  était  laboureur  et  changea  son 
nom  de  Thunitgut  en  celui  de  Thugut;  son  père,  Jean  (1691- 
1760),  était  employé  dans  l'administration  des  finances  im- 
périales, et,  lorsqu'il  mourut,  Marie-Tliérèse  prit  soin  de  se.s 
cinq  enfants  et  notamment  de  son  plus  jeune  fils,  le  futur 
ministre,  qu'elle  fil  élever  à  l'Académie  orientale. 

(2)  François-de-l'auieGundaccar,  prince  de  Colloredo-Mansfeld 
(1731-1807),  ambassadeur  à  Madrid,  commissaire  principal  près 
le  tribunal  de  la  Chambre  impériale,  vice-chancelier  de  l'Empire 
depuis  1789. 


272  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

ayant  été  vendu  aux  Anglais,  il  y  a  quelque  temps, 
ne  peut  plus  sortir  de  leur  joug  parce  qu'alors 
ceux-ci  le  menacent  de  révéler  ce  qui  est  arrivé, 
de  le  déshonorer  et  de  le  perdre  (1).  Les  Anglais 
emploient  des  sommes  énormes  pour  la  corruption 
en  France.  Avant  la  Révolution,  le  parlement  donna 
au  gouvernement  24  millions  dont  il  pouvait  ne  pas 
rendre  compte.  Dans  ce  moment,  ils  retiennent  à 
la  maison  d'Autriche  les  sommes  qu'ils  emploient 
à  gagner  la  France  (2). 

(1)  Cf.  ce  qu'avait  écrit  Bonaparte  au  Directoire  le  30  avril  et 
le  3  septembre  :  «  Les  plénipotentiaires  de  l'empereur  gémissent 
sur  les  sottises  de  M.  Thugut;  ils  ne  dissimulent  pas  même, 
dans  la  conversation  particulière,  qu'ils  le  croient  vendu  à  l'An- 
gleterre... Le  ministre  d'Angleterre  à.  Vienne  s'est  fortement 
fâché  avec  M.  Thugut;  il  parait  que  les  Anglais  le  prennent  fort 
haut  et  taxent  l'empereur  de  mauvaise  foi.  «  Mais  Thugut 
n'avait  rien  à  craindre;  comme  l'écrit  Vami  à  d'Antraigues,  «  il 
faut  rendre  justice  aux  Anglais  :  rien  ne  s'échappe  de  ce  qu'on 
appelle  secret  du  cabinet.  » 

(2)  Les  Français  disaient  même  que  Thugut  avait  été  gagné 
jadis  par  leur  gouvernement.  Le  23  février  1797,  à  Bologne, 
Berthier  et  Ciarke  «  s'exhalent  en  invectives  sanglantes  contre  sa 
vénalité  »,  et  Ciarke  assure  à  Lucchesini  qu'il  produira  des  quit- 
tances de  la  pension  payée  autrefois  à  Thugut  par  l'ambassa- 
deur de  France  en  Turquie.  (Lu.mbroso,  Revue  napoléonienne, 
1902,  t.  II,  49-50.)  Bonaparte,  dans  sa  proilamation  du  1"  avril 
1797  au  peuple  de  la  Carinthie,  déclarait  que  «  les  ministres  de 
la  cour  de  Vienne,  corrompus  par  l'or  de  l'Angleterre,  trahis- 
saient l'Allemagne  et  leur  prince  »,  et  Talleyrand  —  Qiiis  tule- 
rit  Gracchos?  —  écrivait  le  16  septembre  à  Bonaparte  qu'on 
pouvait  prendre  Thugut  et  le  «  démasquer  à  plein  »  en  publiant 
des  pièces  officielles  qui  démontraient  qu'il  avait  «  ancienne- 
ment reçu  de  l'argent  »  et  «  en  recevait  encore  ». 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     273 

Plaisanteries  sur  la  diplomatie  autrichienne. 
M.  de  Gallo,  beau  garçon,  bonne  tournure,  sédui- 
sant, Napolitain,  aimant  les  dames,  ayant  une 
intrigue,  àUdine,  avec  une  jolie  femme  qu'il  mène 
au  café.  Anecdote  du  dîner  chez  lui.  Il  l'emmena 
dans  sa  chambre,  malgré  le  chevalier  servant. 

M.  de  Gallo  doit  sa  fortune  au  bonheur  d'avoir 
plu  à  la  mère  de  l'impératrice,  qui  l'a  mis  en  fa- 
veur. Dans  ce  moment-ci,  il  jouit  d'une  très  grande 
à  Vienne;  il  est  l'amant  de  l'impératrice  d'à  pré- 
sent (1);  par  conséquent,  a  un  grand  empire;  aussi 
en  jouit-il  bien.  Il  reçoit  difficilement  les  grands 
qui  viennent  le  voir;  il  faut  se  présenter  chez  lui 
deux  ou  trois  fois  avant  que  d'être  reçu,  et,  au 
moindre  signe  de  sa  volonté,  les  principa'ux  s'y 
rendent.  Cependant,  on  en  fait  cas  à  Passariano, 
parce  qu'il  paraît  désirer  la  paix  de  très  bonne  foi 
et  y  donner  ses  soins.  Il  a  toutes  les  formes  poli- 
tiques les  plus  austères  et  les  plus  diplomatiques 

(1)  Cette  «  impératrice  d'à  présent  »  était  la  deuxième  femme 
de  François  I",  Marie-Thérèse,  princesse  de  Sicile,  qu'il  avait 
épousée  le  15  août  1790  (après  avoir  perdu  au  mois  de  février 
précédent  sa  première  femme  Elisabeth  de  Wurtemberg),  et  qui 
lui  donna  trei,2;e  enfants,  dont  Marie-Louise,  femme  de  Napoléon, 
Ferdinand  qui  succéda  comme  empereur  à  son  père,  et  Fran- 
çois-Charles qui  fut  le  père  de  l'empereur  François-Joseph.  On 
sait  que  Marie-Thérèse  mourut  en  1807  et  que  François  I"  se 
maria  deux  fois  encore,  en  1808,  à  Maric-Lonise-Béatrix  de 
Modène,  et  en  1816,  à  Caroline-Auguste  de  Bavière. 

18 


274  JOURNAL   DE    VOYAGE    DU   GENERAL   DESAIX 

du  monde.  Le  plus  grand  soin  de  cet  ambassadeur 
est  de  rendre  compte  des  détails  les  plus  petits  et 
les  plus  minutieux  des  cours,  pas  beaucoup  des 
affaires,  infiniment  des  personnes.  On  a  intercepté 
de  ses  lettres  où  il  mandait  que  la  reine  se  portait 
assez  bien,  quoiqu'elle  n'eût  pas  eu  ses  règles,  et 
beaucoup  de  petitesses  de  ce  genre;  on  ne  peut 
pas  assez  en  rire. 

Une  grande  affaire,  lorsqu'on  prépara  les  confé- 
rences, fut  que  des  ambassadeurs  ne  pouvaient 
pas  s'assembler  dans  un  lieu  où  il  n'y  avait  pas  de 
quoi  manger  et  des  endroits  pour  placer  des  garde- 
robes.  A  l'arrivée  du  général,  les  ambassadeurs 
furent  le  voir;  ils  étaient  bien  intrigués  de  savoir 
s'il  leur  rendrait  leur  visite  et  bien  inquiets.  Ils 
furent  contents  quand  ils  le  virent  arriver,  mais 
fâchés  de  le  voir  de  suite  entrer  en  matière  et 
profiter  de  l'occasion  pour  une  séance. 

Merveldt  a  une  maîtresse,  son  hôtesse,  Mme  de 
Trauber;  il  a  quelques  petites  aventures. 

28  (1). 

Conversation  du  matin  sur  les  gouvernements. 
Notre  ignorance  en  ce  genre.  Sur  la  maladresse  de 
faire  faire  une  constitution  par  ceux  qui  auront 

(1)  Sans  doute  28  fructidor  au  VII  (14  septembre  1797),  date  du 
'our  où  écrit  Desaix. 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     275 

part  à  un  des  pouvoirs.  Ils  se  ménagent.  Danger 
de  faire  le  Corps  législatif  en  partie  exécutif,  de 
manière  à  ne  pouvoir  être  hors  de  fonction.  Idée 
du  général  :  il  voudrait  l'établissement  d'un  corps 
formé  de  tous  les  hommes  de  l'État  qui  se  trouve- 
raient par  leur  position  être  entrés  dans  les  affaires, 
tels  que  ministres,  ambassadeurs,  généraux,  etc. 
Ce  corps  aurait  la  connaissance  de  toutes  les  affaires 
d'administration  générale,  ne  serait  pas  public  et 
aurait  le  droit  de  censure  sur  le  gouvernement.  Cela 
réduirait  les  Conseils  au  simple  rôle  de  législateur, 
soit  en  justice  civile,  militaire  et  tous  détails  (1). 
Le  général  jouit  d'une  si  grande  considération 
parmi  tous  les  Italiens  que  des  paysans  de  Bologne 
viennent,  d'il  y  a  cinquante  ou  soixante  Ueues,  pour 
le  consulter  sur  leurs  affaires.  Un  est  venu  pour 
lui  demander  qu'on  lui  fasse  épouser  sa  maîtresse 
qu'il  a  enlevée  et  que  son  père  veut  faire  enfermer 
parce  qu'elle  est  riche  et  l'autre  pas.  Un  autre  vint 
pour  ne  pas  être  obligé  de  comparaître  devant  les 
juges,  mais  devant  un  commandant  militaire,  pour 

(1)  Cf.  la  lettre  de  Bonaparte  du  19  septembre  i797  :  «  ...  Nous 
sommes  très  ignorants  dans  la  science  politique  morale...  Le 
pouvoir  consisterait  dans  deux  magistratures,  dont  une  très 
nombreuse,  où  ne  pourraient  être  admis  que  des  hommes  qui 
auraient  déjà  rempli  quelques-unes  des  fonctions  qui  donnent  de 
la  maturité  sur  les  objets  du  gouvernement.  Ce  pouvoir  législa- 
tif ferait  toutes  les  lois  organiques...  » 


276  JOURNAL   DE   VOYAGE  DU   GÉNÉRAL  DESAIX 

un  procès  avec  un  habitant  qui  lui  demande  vingt 
écus;  ce  qui  m'a  étonné,  c'est  que  son  voyage  ne 
lui  a  coûté  que  quarante  sols  (1). 

Nous  avons  bien  causé  sur  la  religion,  sur  Jésus- 
Christ,  prophète  comme  il  devait  y  en  avoir  beau- 
coup dans  un  pays  où  on  n'avait  rien  à  faire,  et  où  il 
y  avait  une  religion  qui  promettait  un  avenir  admi- 
rable, de  la  gloire,  des  honneurs  et  très  grande 
prospérité;  une  nation  pauvre,  d'après  cette  espé- 
rance, devait  avoir  une  énorme  quantité  de  gens 
qui  se  tourmentaient  dans  tous  les  sens  et  se  pro- 
mettaient de  toutes  les  façons  le  bonheur  promis 
aux  Hébreux.  De  là,  conversation  sur  l'origine  des 
cultes,  etc.  Répétition. 

De  là,  vues  sur  les  rivières;  observé  que  toutes 
les  rivières  paraissent  avoir  un  lit  plus  considé- 
rable; idée  de  Monge  pour  l'expliquer.  L'atmos- 
phère actuelle  de  15  Ueues,  autrefois  double  à  sup- 
poser, emportée  par  une  comète  qui  a  approché 
de  nous  et  a  emporté  la  moitié  de  cette  atmosphère. 

Mais  il  est  de  fait  que  le  Pô  est  une  rivière 
cruelle  qui  jouera  un  tour  terrible  à  l'Italie, 
ainsi  que  toutes  ces  rivières  qui  obligent  à  un  tra- 

(1)  Cf.  MioT,  Mémoires,  1, 150  :  «  11  dînait  en  public,  et,  pendant 
son  repas,  on  faisait  entrer  dans  la  salle  où  il  mangeait  des 
habitants  du  pays.  » 


ANECDOTES  ET   CONVERSATIONS  277 

vail  excessif.  Une  g^rande  partie  n'a  pas  de  lit 
creusé,  de  manière  que  la  moindre  chose  qu'elles 
augmentent,  elles  ravagent  tout,  et  cela  très  au 
loin,  les  plaines  étant  très  plates.  Ce  qui  produit 
au  Pô  son  lit  si  plein,  c'est  qu'il  reçoit  de  l'Apen- 
nin une  quantité  de  torrents  prodigieux  pour  des 
instants,  qui  lui  apportent  dans  leur  violence  de 
grandes  quantités  de  pierres  et  de  débris  qu'il  n'est 
pas  ensuite  assez  fort  pour  entraîner,  vu  que  sa 
pente  très  douce  ne  lui  permet  plus  d'avoir  assez 
de  rapidité  pour  les  entraîner. 

Il  faut  un  peuple  vigoureux  pour  le  combattre; 
les  Italiens^  devenus  paresseux,  se  laissant  gagner 
par  lui,  peuvent  voir  leur  pays  bien  ravagé.  Le 
Mincio  se  trouve  à  présent  plus  bas  que  le  Pô, 
dans  ses  eaux  un  peu  hautes,  de  manière  que  ses 
eaux  refluent  et  forment  le  lac  de  Mantoue  qui 
augmente  tous  les  jours  et  augmentera  à  propor- 
tion que  le  Pô  se  haussera. 

Il  est  essentiel  que  tout  ce  pays-là  soit  réuni 
sous  le  même  gouvernement,  pour  lutter  tous 
ensemble  contre  le  danger  commun  (1).  L'Adige 
est  aussi  à  peu  près  de  même,  coulant  sur  un  lit 
très  haut.  Le  général  voulait,  au  moment  où  il 

(1)  Voir,  sur  cette  «  menaçante  masse  (J'eau  »  du  Pô  et  de 
l'Adige,  les  réflexions  de  Marmont,  Mi-moires,  livre  XXVII. 


278  JOURNAL   DE  VOYAGE   DU   GÉNÉRAL  DESAIX 

était  si  faible,  et  que  la  rivière  était  haute,  ouvrir 
une  de  ses  digues  de  manière  à  inonder  toute  la 
partie  inférieure  de  l'Italie  ;  cela  aurait  fait  un  dégât 
considérable  et  réparable  qu'avec  plusieurs  mil- 
lions. Par  ce  moyen,  il  raccourcissait  beaucoup  sa 
ligne  de  défense  et  la  rendait  susceptible  de  n'être 
pas  forcée.  Il  avait  aussi  formé  le  projet  de  jouer 
le  tour  à  Wurmser  de  l'inonder,  s'il  avait  voulu 
passer  par  le  bas  de  l'Adige;  Wurmser  se  serait 
trouvé  obligé  de  passer  à  travers  des  inondations 
effroyables,  qui  l'auraient  peut-être  fait  périr  (1). 
Le  général  ne  perd  jamais  de  vue  un  des  moyens 
qui  lui  appartiennent  pour  s'assurer  des  succès.  Les 
négociations  vont  avec  lenteur,  sont 'difficiles  (2). 
Il  y  a  une  déclaration  que,  si  au  1"  octobre  les 
négociations  ne  sont  pas  terminées,  nous  n'en  pre- 
nons plus  pour  base  l'armistice  de  floréal,  mais 
notre  situation  présente,  et  nous  discutons  d'après 

(1)  Il  écrit  en  effet  à  Chasseloup,  le  10  juin  1796,  qu'on  pourrait 
inonder  une  grande  partie  de  Mantouan,  puisque  le  lit  de  l'Adige 
est  plus  élevé  que  le  niveau  du  terrain  :  «  Visitez  les  bords  de 
l'Adige,  et  sachez  me  dire  le  parti  qu'on  pourrait  tirer  de  cette 
inondation  pour  rendre  inaccessible  à  l'ennemi  le  pays  compris 
entre  Mantoue,  le  Pô  et  une  partie  de  l'Adige.  Quelle  influence  cette 
terrible  inondation  pourrait-elle  avoir  sur  la  place  de  Mantoue?» 

(2)  «  Les  négociations,  mandait  Bonaparte  à  Masséna  le  7  sep- 
tembre (Gachot,  Campagne  d'Italie,  313),  vont  avec  beaucoup  de 
lenteur;  si,  pour  le  1"  octobre,  rien  n'était  décidé,  nous  pour- 
rions bien  nous  battre.  » 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     219 

cela.  Par  ce  moyen,  on  évite  les  désagréments  des 
préliminaires  qui  nous  gênent,  et  nous  profitons 
de  tous  nos  avantages  du  passage  du  Rhin  et 
des  victoires  de  Sambre-et-Meuse,  qui  nous  don- 
nent de  très  belles  espérances^  pour  appuyer  tout 
cela  et  tout  faire  valoir.  Alors,  on  fait  avancer  l'ar- 
mée ou  la  tient  prête  à  marcher.  Par  ce  moyen,  les 
Vénitiens,  abattus,  inquiets,  se  réveillent  et  ont 
des  espérances  :  les  patriotes  déjà  sont  venus 
demander  à  élever  l'arbre  de  la  liberté,  se  sont 
montés,  et  on  en  tirera  parti.  Déjà  on  prend  tous 
les  moyens  possibles  pour  les  animer,  pour  les 
faire  armer.  Mme  Buonaparte  va  à  Venise^  on 
lui  donne  des  fêtes;  tout  cela  ranime  et  remet  en 
espérance;  tous  les  Français  y  paraissent;  à  la 
suite  des  plaisirs,  du  rapprochement,  tous  les 
esprits  s'électrisent  (1). 

Si  la  campagne  s'ouvre,  le  général  a  ses  der- 
rières alors  libres    (2),  parce   qu'il  s'attache  les 

(1)  «  II  y  a  en,  mande  Desaix  à  Reynier  le  18  septembre,  de 
très  grandes  fêtes  à  Venise,  au  passage  de  Mme  Buonaparte  qui 
y  resta  trois  jours.  Rien  de  plus  brillant  :  fêtes,  bals,  illumina- 
tions, courses  de  barques,  repas  à  la  flotte  de  l'amiral  Bruix.  » 
(Voir,  sur  ces  fêles,  des  extraits  d'écrits  et  journaux  du  temps 
dans  Tbolard,  De  Rivoli  à  Magenta,  203-207.) 

(2)  C'est  le  mot  même  de  Bonaparte  qui  écrit  à  Paris,  le 
^"  octobre,  qu'il  organise  «  robustement  »  l'Etat  de  Venise  et 
qu'ainsi  «  les  derrières  de  l'armée  seront  tranquilles  pendant  les 
grands  mouvements  ». 


280  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

Vénitiens.  Il  prend  d'ailleurs  ses  moyens  pour  ne 
pas  les  craindre;  il  prendra  trois  cents  otages  qui 
répondront  de  la  conduite  des  autres;  ce  seront 
des  chefs  de  famille;  outre  cela,  autant  de  jeunes 
gens  qu'il  mettra  dans  ses  guides  et  qui,  près  de  lui, 
lui  serviront  aussi  d'otages,  et  qu'il  gagnera  aisé- 
ment en  les  caressant,  les  encourageant  et  les  envi- 
ronnant des  manières  françaises  et  des  principes 
de  la  nation  (1).  Il  les  aura  bien  vite  convertis  à  lui. 
Outre  cela,  il  établira  une  convention  de  patriotes 
bien  prononcés,  et  solides,  et  chauds,  réunira  sous 
eux  la  terre  ferme  en  départements  administrés 
par  des  patriotes;  d'après  cela,  il  est  tranquille  et 
sûr  (2). 

Une  bonne  politique  du  général  a  été  de  deman- 
der le  chapeau  de  cardinal  pour  l'archevêque  de 
Milan;  par  ce  moyen,  il  le  tient  bien  dans  sa  dépen- 

(1)  Le  25  septembre,  les  généraux  de  division  Masséna,  Seru- 
rier,  Joubert,  Bernadotte,  Delmas,  Baraguey-d'Hilliers  et  Brune 
avaient  ordre  de  former  chacun  une  compagnie  de  hussards,  de 
vingt  à  soixante  jeunes  gens  riches  qui  s'équiperaient  à  leurs 
frais;  les  officiers  et  le  maréchal  des  logis  instructeur  seraient 
Français;  ces  jeunes  gens  n'auraient  d'autre  paye  et  indemnité 
que  la  ration  de  leur  cheval;  ils  portaient  un  uniforme  parti- 
culier. 

(2)  Le  4  octobre,  Bonaparte  ordonnait  à  chaque  général  divi- 
sionnaire commandant  dans  un  arrondissement  des  États  véni- 
tiens en  deçà  de  l'Adige,  d'envoyer  deux  hommes,  les  plus 
patriotes  et  les  plus  éclairés,  à  une  assemblée  générale  qui  se 
tiendrait  le  11  suivant  à  Venise. 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     281 

dance,  par  la  reconnaissance,  l'espérance,  et  par 
conséquent  tout  le  clerg^é  soumis  à  l'archevêque, 
d'ailleurs  flatté  de  voir  son  chef  décoré  de  cette 
dignité  par  le  général  (1). 

Il  a  écrit  à  celui  de  Gênes  une  très  belle  lettre 
de  félicitations  sur  ce  qu'il  s'était  très  bien  conduit 
dans  les  derniers  troubles;  qu'il  était  un  pasteur 
des  premiers  temps  de  l'Eglise  ;  il  se  l'est  dévoué 
par  ces  éloges,  et  l'oblige  à  employer  tout  son  cré- 
dit afin  de  conserver  cette  opinion  très  flatteuse  (2) . 

Dans  le  Frioul,  il  va  aussi  conserver  une  grande 
influence  en  gagnant  les  carés  contre  les  cha- 
noines, en  faisant  rendre  aux  premiers  les  droits 
usurpés  par  les  seconds. 

Conversation  avec  Clarke.  Aventure  avec  sa 
femme  anglaise,  jolie,  aimable,  l'aimant,  bien 
amoureuse,  folle  de  lui;  il  lui  cède  enfin;  il  en 


(1)  Cet  archevêque  était  Filippo  Visconti,  né  en  1721,  nommé 
archevêque  de  Milan  en  1783,  et  qui  mourut  subitement  le 
31  décembre  1801  à  Lyon  où  il  siégeait  à  la  Consulta.  Napoléon 
le  jugeait  ainsi  :  «  Respectable  par  son  âge  et  son  caractère, 
mais  sans  esprit  ni  réputation.  » 

(2)  Cf.  la  lettre  du  10  septembre.  Bonaparte  écrit  au  «  citoyen 
archevêque  »  qu'il  a  cru,  en  lisant  sa  pastorale,  entendre  saint 
Paul  ou  un  des  douze  apùlres  :  «  Que  la  religion  est  respectable 
lorsqu'elle  a  des  ministres  comme  vous!  Véritable  apôtre  de 
l'Évangile,  vous  inspirez  le  respect;  vous  obligez  vos  ennemis  à 
vous  estimer,  à  vous  admirer;  vous  convertissez  même  l'incré- 
dule. « 


282  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU   GÉNÉRAL   DESAIX 

naît  un  enfant,  une  fille,  au  bout  de  dix  mois,  à 
Wissembourg  ;  il  l'épouse,  la  laisse  à...  à  la 
retraite;  le  frère  cadet  ne  peut  pas  l'emmener. 
Elle  s'enfuit,  elle  est  en  Bohême,  elle  y  veut  vivre 
ignorée.  Sa  famille  ne  sait  rien  de  son  aventure. 
Le  frère  vient  pour  en  être  instruit,  ne  sait  rien. 
Enfin,  bref,  elle  veut  être  inconnue,  et  retirée,  et 
oubliée.  On  propose  une  bonne  affaire  :  un  peintre 
ami.  M.. g. t.;  le  père,  riche,  de  ma  connaissance; 
fille  unique  ;  espérance  des  honneurs  l'engage, 
famille,  intérieur;  oncle  estimable,  sa  femme, 
ancienne  gouvernante,  peu  agréable,  pie-grièche, 
revêche  et  éloignant  bien  des  gens.  Histoire  de  sa 
nomination.  Proposé  par  quelqu'un  de  sa  connais- 
sance et  qui  l'aimait;  accepté  de  suite  par  plu- 
sieurs; mais  repoussé  par  un,  d'un  caractère 
brusque,  dur  et  peu  agréable.  Anecdotes  du  départ 
assez  plaisantes;  embrassades;  bien  reçu  de  plu- 
sieurs, paraissant  être  refusé  d'un  dernier,  forcé 
à  être  accepté  par  celui-ci,  rire  plaisant  de  protec- 
tion. Envoyé  avec  un  traitement  de  30,000  livres 
et  les  frais  de  poste  et  de  voyage  ;  arrangements  ; 
appointements  de  24,000,  et  puis,  de  18.  Dans  ce 
moment,  espérance  d'aller  à  une  superbe  place.  A 
droit  d'y  prétendre,  et  on  croit  qu'il  l'aura.  Cepen- 
dant, dernier  événement  contrarie  un  peu  fort. 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     283 

Celui  qui  est  à  la  tête,  pas  très  ami.  Lettre  écrite 
pourrait  être  dangereuse.  Cependant  espère  fort  (1) . 

Conversation  sur  une  connaissance  à  nous  dont 
j'ai  connu  le  mari.  A  fait  d'excellentes  affaires. 
Trente  mille  livres  de  marchandises  anglaises  à 
Livourne,  dans  un  matin;  présents  de  toutes  parts; 
un  de  Lombardie  estimé  200,000  livres.  Refus  de 
quelqu'un  qui  était  avec  moi,  qu'on  a  obligé  de 
consentir  à  accepter.  Aveu  d'une  possession  très 
considérable  achetée  vers  la  Loire.  Peu  d'esprit, 
dents  pas  agréables,  bouche  aussi,  assez  aimé  (2). 

Monge.  Conversation  sur  Rome,  sur  Naples, 
Vésuve.  Sa  lave,  longue  de  plusieurs  lieues,  large 


(1)  Voir  l'introduction,  p.  lxxii,  où  nous  essayons  d'expliquer 
ce  passage.  Clarke  (le  nom  est  elTacé  dans  le  manuscrit)  avait, 
pendant  son  séjour  à  Londres,  en  1790,  épousé  une  Anglaise, 
Élisabeth-Christiane  Alexander,  dont  il  eut  une  fille  (qui  fut  dotée 
par  Napoléon  et  qui  se  maria  avec  le  baron  de  Montesquieu,  plus 
tard  générai  et  duc  de  Fezensac).  Il  divorça  en  juillet  1795  et 
chercha,  à  ce  moment,  à  épouser  Mlle  de  Launay  ;  mais,  en  jan- 
vier 1798,  il  contractait  sa  seconde  union  au  temple  décadaire  de 
Bouxwiller,  en  Alsace,  avec  une  jeune  fille  de  Saverne,  Joséphine 
Zœpffel.  (Gaston  Dry,  Soldais  ambassadeurs,  II,  H4-121.)  Le 
peintre  M.. g. t.  ne  serait-il  pas  Ménageol? 

(2)  Ne  s'agirait-il  pas  de  Joséphine  que  Desaix  n'ose  nommer, 
et  dont  il  «  a  connu  le  mari  »  (Beauharnais,  à  l'armée  du  Rhin); 
de  Joséphine  qui,  en  Italie,  a  reçu  tant  d'hommages  et  de  pré- 
sents et  qui  les  a  parfois  reçus  malgré  Bonaparte  («  quelqu'un 
qui  était  avec  moi  »  et  «  qu'on  a  obligé  de  consentir  »);  de  José- 
phine qui  a,  en  eQ'et,  peu  d'esprit  et  de  mauvaises  dents,  et  qui, 
malgré  tout,  se  fait  aimer? 


284  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

(le  soixante  toises  ou  cent,  haute  de  douze  pieds, 
toute  rouge,  va  très  lentement,   ne  coule  qu'un 
mille  par  jour.  Village  renversé  par  la  dernière 
lave  qui  va  jusqu'au-dessus  de  la  porte  de  l'église 
et  forme  un  monticule  de  peu  de  hauteur.  Les 
maisons  ont  été  rebâties  à  côté.  Terrible  explosion 
du  temps  de  Pline.  Le  sommet  de  la  montagne  à 
côté  du  Vésuve  sauta  par  une  explosion,  et  fît 
alors  une  poussière  noire  portée  par  le  vent  sur 
Pompeia;  il  la  combla  jusqu'au  premier  étage. 
Fut  découverte  par  hasard.  La  grande  rue  est 
découverte  à  moitié  en  commençant  par  les  deux 
extrémités.  Description  des  maisons.  Des  mosaï- 
ques partout.  Les  planchers.  Les  belles  maisons 
ont  toutes  une  petite  cour  qui  est  faite  en  larges 
pierres  avec  deux  ou  quatre  petits  puits  élevés 
pour  prendre  les  eaux  des  citernes  qui  sont  des- 
sous. Autour  de  la  cour  sont  les  appartements  dif- 
férents. Ils  n'ont  point  de  fenêtres,  d'autres  ouver- 
tures que  la  porte.  On  y  a  trouvé  des  villas,  un 
amphithéâtre.  A  remarquer  la  maison  d'un  faiseur 
de  mosaïques;  tout  y  est  disposé  comme  s'il  allait 
être  à  l'ouvrage  (J  ) . 


(1)  Cf.  avec  ce  que  dit  Monge,  ce  qu'avait  écrit  Dupaty  dans 
ses  Lettres  sur  l'Italie  en  1 785  (1788,  tome  second,  lettre  cxii, 
à  Pompéia,  p.  275-284.) 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     285 

Herculanum  est  à  deux  lieues  de  Pompeia.  Il  a 
été  renversé  par  la  même  explosion  du  sommet; 
mais,  plus  près,  en  a  été  couvert  davantage.  Après 
cela,  sont  venues  des  pluies  énormes  qui  ont 
entraîné  une  partie  de  la  poussière,  ont  fait  une 
boue  qui  a  rempli  tous  les  intervalles  de  toute  la 
ville  et  qui,  desséchée,  est  enfin  devenue  de  la 
pierre.  On  y  a  découvert,  en  creusant  une  carrière, 
un  amphithéâtre  considérable  où  se  trouvent  de 
très  belles  statues. 

Baies,  toute  souterraine,  très  longue,  haute 
de  cinquante  pieds,  large  de  cinq  cents  pas. 
1,500,000  habitants  autrefois  autour  du  golfe  de 
Naples.  Immensité  de  débris  qui  annoncent  les  ha- 
bitations. Temple  dont  les  colonnes  annoncent  qu'il 
a  éprouvé  des  événements  prodigieux,  enfoncé  de 
tout  le  piédestal,  six  pieds  au-dessous  dans  la  mer, 
rongé  par  les  coquillages,  à  présent  hors  de  l'eau  et 
à  son  niveau.  Très  belles  mosaïques  de  son  passé. 

Rome  Ses  révolutions.  A  eu  2,500,000  âmes 
et  un  moment  que  13,000  âmes.  A  présent, 
180,000  âmes.  Sainte-Marie-Majeure.  Un  des  tom- 
beaux de  la  Voie  Appienne,  formé  de  grosses 
pierres  assez  mal  taillées,  mais  jointes  ensemble 
de  manière  à  être  raboteuses  et  fatigantes  à  rouler. 
Rangée  de  tombes.  Leur  beauté.  Passe  pour  être 


286  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GENERAL  DESAIX 

du  temps  des  rois.  Trop  beau  pour  cela.  Deux- 
avis  :  ou  que  Rome  est  plus  ancienne  qu'on  le  dit 
ou  qu'il  y  en  a  eu  deux,  la  première  ayant  été 
détruite  par  quelque  événement. 

Manière  dont  se  font  les  sabres  damassés  qui  ne 
se  font  plus  à  Damas  (1).  Acier  fait  du  fer  com- 
biné avec  le  charbon,  et  combiné  plus  ou  moins 
avec  lui  et  rendu  plus  ou  moins  cassant.  Fer  par 
lui-même  pas  assez  fort  pour  couper  l'acier  très 
cassant.  Alors  le  damas  se  fait  en  mêlant  le  fer 
avec  l'acier,  de  manière  à  ce  qu'il  se  combine  et 
remplisse  l'objet  qu'on  veut.  On  le  fait  aisément  en 
battant  ensemble  des  fils  de  fer  et  d'acier;  alors 
ils  se  combinent  ensemble  en  tous  sens  et  par- 
viennent à  faire  un  mélange  excellent.  On  les 
damasquine  en  y  mettant  de  l'eau-forte  qui  ronge 
le  fer  et  le  charbon.  Nos  ouvriers  sont  parvenus  à 
combiner  le  fer  et  l'acier  ensemble,  de  manière  à 
avoir  ce  qu'ils  voulaient  et  faire  des  figures. 

Travail  à  Meudon  d'obus  de  24  qui,  extrême- 
ment épais  et  lourds,  étaient  assez  forts  pour  péné- 
trer dans  les  bois  sans  se  casser,  et  y  éclater  mal- 
gré le  peu  de  poudre,  parce  que  celle  employée  est 
de  l'invention  de  BerthoUet,  qui  est  deux  fois  et 

(1)  Ce  sont  les  sabres  dont  Desaix  parle  plus  haut  et  que  Bona- 
parte offre  aux  plus  braves  de  l'armée. 


ANECDOTES   ET   CONVERSATIONS  287 

demie  plus  forte  que  celle  d'ordinaire.  Expé- 
riences, éclats  prodigieux;  40,000  obus  ainsi 
chargés  prêts  à  être  envoyés.  Douze  capitaines  de 
vaisseau  arrivent  pour  être  consultés  et  refusent  de 
les  employer,  parce  que  cette  poudre  est  infiniment 
inflammable  et  demande  des  soins  prodigieux. 

Buonaparte  a  été  employé  au  bureau  topogra- 
phique par  Doulcet-Pontécoulant  (1);  il  y  a  resté 
quelque  temps.  Employé  ensuite  au  13  vendé- 
miaire, a  commandé  l'armée  de  l'intérieur  avec 
infiniment  de  succès,  d'art  et  d'adresse;  s'était 
emparé  de  la  police  et,  par  une  grande  quantité 
d'agents  secrets,  par  les  adjudants-majors  des  ba- 
taillons, par  mille  autres  moyens.  Il  avait  l'atten- 
tion de  n'employer  les  troupes  de  ligne  qu'à  la 
défense  des  corps  constitués,  les  gardes  nationales 
à  celle  de  leurs  propriétés,  prenait  rarement  des 

(1)  Gustave  Doulcet  de  Pontécoulant,  député  du  Calvados  à  la 
Convention,  proscrit  avec  lus  Girondins,  rappelé  après  Thermidor 
et  membre  du  Comité  du  salut  public,  s'était  occupé  surtout  des 
affaires  militaires  (il  avait  été  jadis  sous-lieutenant  des  gardes 
du  corps)  et  avait  eu  l'occasion  de  protéger  Bonaparte.  (Fr.  Mas- 
so.N,  Napoléon  et  »a  famille,  I,  120-123.)  Aussi  le  premier  consul 
le  Ot-il  préfot  de  Bruxelles,  sénateur  et  comte.  Il  avait  épousé 
Mme  Le  Jay,  la  veuve  do  ce  libraire  dont  Mirabeau  fréquentait 
la  maison,  parce  qu'elle  l'avait  sauvé  pendant  la  Terreur.  On  a 
publié  ses  Souvenin,  mais  il  faut  s'en  défler.  (Cf.  Lanz.^c  de 
Ladorie,  la  Domination  française  en  Belgique,  II,  361.) 


288  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

moyens  trop  irritants  et  s'est  tiré  de  tous  les  em- 
barras avec  facilité. 

, A  la  fermeture  du  Panthéon,  où  4,000  Jacobins 
s'assemblaient  (1),  il  connaissait  par  ses  agents 
les  seize  principaux  orateurs  qui,  dans  toutes  les 
assemblées,  avaient  fortement  parlé;  il  les  fait 
venir,  leur  dit  tout  ce  qu'il  pouvait  dire  de  raison- 
nable pour  les  engager  à  ne  pas  faire  de  rassem- 
blements. Mais,  comme  il  ne  pouvait  pas  leur  faire 
entendre  raison,  il  leur  dit  :  «  Vous  êtes  tous 
connus;  j'ai  vos  noms;  j'ai  la  force;  le  moindre 
événement  qui  arrive,  je  m'en  prends  à  vous,  et 
vous  m'en  répondez  sur  vos  têtes.  »  Ils  ont  beau 
se  défendre,  beau  dire;  il  faut  en  passer  par  là,  et, 
comme  leur  tête  leur  était  chère,  ils  firent  tant 
qu'ils  engagèrent  tout  le  monde  à  ne  pas  y  aller. 

Ces  rassemblements  pour  la  paix  étaient  terribles 
et  nombreux  :  il  fallait  bien  de  la  sagesse  pour  les 
dissiper. 

Deux  anecdotes.  La  première  sur  les  impri- 
meurs des  assignats  qui  tout  à  coup,  au  nombre 


(1)  Les  républicains  démocrates  avaient  tenté  de  restaurer  la 
société  des  Jacobins  en  fondant  le  club  du  Panthéon  ;  ce  club 
fut  fermé  le  8  ventôse  an  IV,  ou  27  février  1796,  par  un  arrêté  du 
Directoire. 


ANECDOTES   ET   CONVERSATIONS  289 

de  4,000,  veulent  venir  se  faire  payer  chez  Merlin, 
ministre  de  la  police,  et  menacent  de  le  pendre. 
Le  danger  est  pressant.  Il  faut  des  troupes  pour  le 
dissiper;  il  n'y  a  pas  là  de  moyens  tout  de  suite.  Il 
y  va  avec  deux  personnes,  voit  ce  qu'il  en  est,  y 
envoie  un  de  ses  agents  qui  harangue  ces  ouvriers 
et  leur  dit  :  «  Ce  n'est  pas  ici  qu'il  faut  s'adresser; 
le  ministre  n'a  pas  d'argent;  c'est  au  Directoire 
qu'il  faut  se  rendre;  il  a  tout  en  mains;  nous  nous 
en  ferons  payer.  »  La  motion  est  suivie.  Mais  de 
suite  des  troupes  avaient  été  dans  leur  marche  au 
Directoire;  il  y  avait  des  moyens.  Cinq  députés 
seulement  furent  reçus  par  le  Directoire,  et  ren- 
voyés contents  de  très  belles  promesses.  Ainsi  il 
les  dissipa  sans  peine. 

Deuxième  anecdote.  La  foule  et  le  peuple, 
très  nombreux,  murmurant  dé  faim,  s'étaient  ras- 
semblés en  grand  nombre  près  du  Directoire.  L'at- 
troupement pouvait  être  dangereux;  le  dissiper 
par  force  l'était  aussi,  car  les  soldats  n'auraient 
peut-être  pas  obéi;  on  les  aurait  gagnés  en  disant 
qu'on  était  sans  pain  et  sans  moyens.  Alors  il  fait 
passer  par  des  rues  détournées  deux  ou  trois  déta- 
chements, qui  se  placent  aux  avenues  qui  mènent 
à  la  place.  Alors  une  douzaine  de  mouchards  se 
rendent  dans  le  tumulte  et  disent  :  «  Sauvons-nous 

19 


290  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 

de  tel  côté,  sans  cela  nous  sommes  environnés  de 
toutes  parts!  »  Alors  tout  fuit  sans  regarder  der- 
rière. 

Le  gouvernement  donne  ordre  qu'on  joue  des 
airs  patriotiques.  A  la  première  fois,  malgré  les 
soins  du  ministre  de  la  police,  ils  sont  siffles  et  ne 
peuvent  pas  avoir  lieu.  Il  se  fait  donner  ordre  de 
faire  respecter  les  ordres  du  gouvernement.  Alors 
il  fait  venir  les  directeurs  des  spectacles;  il  leur 
annonce  que,  si  dans  leur  théâtre  le  moindre  air 
est  sifflé,  le  théâtre  sera  fermé  :  qu'ils  prennent 
leurs  précautions.  Ceux-ci,  tremblants,  emploient 
tout  leur  crédit  sur  leurs  habitués  et  par  leurs  ac- 
trices et  leurs  entreteneurs  pour  qu'on  soit  calme. 
Il  fait,  outre  cela,  retenir  cent  billets  par  spectacle, 
fait  faire  des  patrouilles,  place  un  officier  d'état- 
major  à  chaque  théâtre  :  il  doit  faire  mettre  au 
violon  toutes  les  personnes  qui,  soit  dans  une  loge 
ou  fauteuil,  sifflent.  Personne  ne  siffla. 

Merlin  de  Douai  est  l'homme  qui  connaît  le 
.mieux  toutes  les  lois  possibles.  Il  est  impossible 
de  les  mieux  connaître.  Très  utile  par  là  au  Direc- 
toire (1). 


(1)  Merlin  de  Douai  venait  d'entrer  au  Directoire.  Bonaparte 
le  regardait  comme   un   petit   esprit  qui  n'entendait  rien  au 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS     291 

Il  est  fier,  dissimulé,  vindicatif,  ne  pardonne 
jamais.  Il  suit  son  ennemi  au  bout  du  monde.  Ex- 
trêmement intrigant.  Il  a  beaucoup  d'argent,  très 
naturellement,  puisqu'il  touche  les  revenus  de 
tout  un  pays.  Il  ne  présente  jamais  de  compte. 
Cependant  une  fois  pour  toutes  dans  six  mois 
290,000  livres.  On  a  bien  de  la  peine  à  trouver  à 
dire  sur  lui,  parce  que  tQut  est  bien  arrangé. 
Cependant  les  mines  d'Idria  (i)  ont  été  vendues 
3  millions.  Elles  en  valaient  5.  Collot  (2),  qjiii  les  a 
achetées,  a  distribué  800,000  livres.  Quelqu'un 
qui  l'a  dit.  Il  y  a  eu  distribution  entre  tout  l'état- 
major;  le  chef  en  a  eu  sa  part;  les  principaux  aides 
de  camp,  15,000  livres,  les  autres  8  à  10,000. 

Un  d'eux,  Junot,  a  touché,  dit-on,  en  Romagne, 
50,000  livres  (3). 

gouvernement,  mais,  le  23  septembre,  il  le  félicitait  en  disant 
qu'  «  on  ne  pouvait  pas  choisir  un  liomrac  qui  eût  rendu  cons- 
tamment plus  de  services  à  la  liberté  ».  Cf.  sur  lui  les  Mém.  de 
Pasquier,  I,  267. 

(1)  Idria,  ville  de  la  Carniole,  dans  le  cercle  de  Loitsch,  au 
fond  d'une  vallée  arrosée  par  l'Idrizza.  La  mine  de  mercure  qui 
y  est  exploitée,  et  qui  fut  découverte  en  1497,  produit  par  an 
3,000  quintaux  et  emploie  600  ouvriers  environ.  (Cf.,  sur  cet 
épisode,  l'introduction,  p.  lxx.x.) 

(2)  De  même  que  plus  haut,  p.  64,  Desaix  a  écrit  Colaud. 

(3)  Junot,  dit  Mme  de  Chastenav  (Mémoires,  II,  234-235), 
«  envoyé  en  Portugal,  usa  très  amplement  de  la  circonstance 
pour  s'enrichir;  au  reste,  on  n'a  jamais  vu  de  méchanceté  en 
lui,  et  le  pillage,  dans  ses  idées,  n'était  que  le  ravage  d'une 


292  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU  GENERAL  DESAIX 

Fait  sur  Augereau.  Dans  une  ville  de  Romagne, 
il  entre  dans  un  mont-de-piété,  se  remplit  les 
poches  de  diamants,  d'objets  précieux,  place  une 
sentinelle  qu'il  fait  fusiller  froidement,  parce 
qu'elle  a  pris  quelque  chose. 

Il  ne  croit  pas  à  la  probité  et  à  la  délicatesse;  il 
appelle  cela  d'un  sot;  il  prétend  que  cela  est  inu- 
tile et  ne  se  trouve  pas  dans  le  monde. 

Conduite  envers  Clarke.  A  son  arrivée,  assez 
mal  traité,  mal  vu,  invité  à  aucune  fête  et  assem- 
blée à  Milan  (1).  Seul  à  Turin  pour  un  traité 
d'alliance  offensive  et  défensive  avec  le  ministre 
de  l'empereur  (2).  Il  y  avait  déjà  eu  des  ouvertures 
faites  l'année  précédente  par  le  moyen  d'un  député 
de  Franconie.  Sujet  du  départ  de  Clarke  pour 
Vienne;  premier  jour,  cela  a  eu  lieu.  Arrivée  de 
Clarke  à  Tolentino,  réception  de  tous  les  alentours 
pas  agréable.  Enfin  retour  à  Turin;  manière  de 
s'y  conduire  :  n'y  voir  que  le  premier  ordre,  par 

bombe.  »  (Cf.  Notet  historique!  de  Baudot,  216,  et  Thiébault, 
Mémoires,  IV,  158.) 

(1)  Clarke  arriva  à  Milan  dans  la  nuit  du  29  au  30  novembre 
1796,  et  son  arrivée  parut  extraordinaire.  Berthier  s'étonnait 
qu'on  n'eût  trouvé  d'autre  négociateur  qu'un  ami  de  Carnot, 
Irlandais  et  jadis  secrétaire  intime  du  duc  d'Orléans. 

(2)  Plus  exactement,  pour  décider  le  roi  de  Sardaigne  à  ratifier 
le  projet  d'un  traité  d'alliance  dont  Bonaparte  avait  jeté  les 
bases  à  Bologne  dans  ses  entretiens  avec  Saint-Marsan  et  pour 
s'aboucher  avec  le  ministre  de  l'empersur,  Gberardini. 


ANECDOTES  ET  CONVERSATIONS    293 

conséquent  celui  qui  approche  la  cour,  donner  et 
recevoir  des  dîners,  faire  causer  les  gens  de  cour 
les  uns  des  autres;  ils  ne  s'aiment  pas  et  ne 
demandent  pas  mieux  de  se  déchirer  (1). 


(1)  C'est  ce  que  Clarke  avait  écrit  au  Directoire  le  6  décembre 
1796,  qu'il  faut  à  Turin  «  voir  la  bonne  société  »;  que  le  ministre 
de  la  République  doit  à  Turin  avoir  «  argent,  politesse  et  consi- 
dération personnelle  »;  que  Turin  est  «  un  point  d'espionnage 
très  intéressant  ». 


TABLE  DES  NOMS  CITÉS 


Aar  d"),  7,  8,  9,  10, 

Aarbourg,  9,  H. 

Adda  (V),  103-106,  215. 

Adigc  (V),  135,  277. 

Adriatique,  224. 

Afrique,  234,  256. 

Aiguillon  (Mlle  d"),  66. 

Airolo,  26. 

Albanais,  255. 

Albrizzi  (Mme),  191,  197. 

Alcaini,  175. 

Alembert  (d'),  265-266. 

Alexandrie,  264. 

Alincourt  (d'),  171. 

Alpes  (Armée  des),  265. 

Altorf,  15-16. 

Allemagne,  222,  223,  231,  234. 

Amant  statue  (1'),  211. 

Amérique,  57,  58,  240. 

Amsteg,  17. 

Ancône,  255-256,  259. 

Andréossy,  69. 

Anglais,  58,  237,  271,  272. 

Angleterre.  58.  186,  254. 

Antoine    (Saint-)  de    Padoue, 

148. 
Antraigues  (d*),  257. 
Apennint,  80,  277. 
Appiani,  56-57. 


Arco  (d'),  120. 

Arcole,  49,  137,  209. 

Argod,  262. 

Asie  Mineure,  234. 

Alhénes,  197. 

Aubert-Dubayet,  170,  247. 

Augereau,  50,  215,  291. 

Auvergne,  23. 

Bacchus,  124. 

Bâcher,  156. 

Bâcler  d'Albe,  59. 

Baies,  285. 

Bàle,  1-6. 

Baraguey  d'Hilliers,  166,  181, 

203,  262. 
Barbacane,  158. 
Bassaa,  185. 
Batlaglia,  151. 

Beauharnais  (Eugène  de),  53. 
Beaumont,  196,  263. 
Beaurevoir,  129,  264. 
Béguin,  131. 
Belge,  247. 
Belgiojoso  (Général),  47,  175. 

—  (Palais),  95. 

—  (Régiment),  54. 
Beliiard,  261. 
Bellinzona,  33-35. 
Bellune,  261. 


296  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 


Benzon  (Mme),  174. 
Bergame,  186. 
Bernadotte,  70,  260. 
Berne,  11. 
Berthelemy,  170. 
Berthier,  59,  67,  74,  209. 

—  (César),  73. 

—  (Léopold),  73,  220. 

—  (Mme  Léopold),  66. 
Berthollet,  169,  286. 
Bevilacqua,  137. 
Bironico,  36. 

Birse  (la),  3. 

Bléton,  266. 

Blondeau,  261. 

Bologne,  252,  275. 

Bonaparte  (Général),  37-42,  54- 

64,   70,    105,   169,   207,  208, 

251-256,  274-281,  29 J. 
Bonaparte  (Joseph),  53. 

—        (Joséphine),  56,  58, 

67,  279,  283. 
Bonaparte  (Pauline),  67. 
Bordeaux,  139. 
Bonnio,  41. 

Borromée  (Saint  Charles),  78. 
Bosnie,  255. 
Boulogne,  70. 
Bourrienne,  53. 
Boussard,  155. 
Boyer,  72,  263. 
Bozzolo,  109,  117. 
Bréra,  82-84. 
Breno  (le),  32. 

Brtnta  (la),  144,  145,  158,  161. 
Brescia  Bt   Brescian,.  71,   173, 

186,  252,  263. 
Bresse,  117. 

Bresse  (Régiment  de),  49. 
Brest,  248. 

Britannicus  (Ballet  de),  188 
Bron  de  Bailly,  156. 
Bruck,  48. 
Brune,  139,  26ft. 
Brunnen,  15. 


Bruyère,  76. 

Bucentaure  (le),  179,  180. 

Buhot,  212,  213,  214,  217. 

Burano,  178. 

Burthe,  157. 

Calanca,  32. 

Campi,  112. 

Campredon,  215, 

Camut,  154. 

Canova,  58,  183. 

Capolago,  42. 

Casablanca,  264, 

Cassagne,  154. 

Cassano,  215. 

Castel  franco,  192, 

Castellaro,  133. 

Castelluehio,  114. 

Castiglione,  74. 

Cavalerie   (11«   régiment   de), 

194,  262. 
Ceracchi,  57. 
Cerese,  118,  119,  120. 
Cervoni,  49. 
César  (Mort  de),  188. 
Cesaris,  82. 
Cetti,  213. 
Chabran,  261. 
Chambarlhac,  262. 
Cl)  arton(Charles-François),  1 34 . 
Charton  (Joachim),  128,    214, 
,     264. 
Chasseloup-Laubat,    214-217, 

267.  - 
Chasseurs  à  cheval  (Régiments 
de)  : 

4%  191,  194,  262. 

5%  262. 

10»,  262. 

11»,  194,  197,  262. 

13%  262. 

15%  263. 

19»,  204,  261. 

22s  263. 

24»,  156,  260. 

25%  191,  262. 


TABLE   DES  NOMS   CITES 


297 


Chevalier,  74. 
Chiavenna,  41. 
Chiese  (la),  HO,  216. 
Chioza  (la),  162,  187. 
Clarke,  208-209,  281-283,  292. 
Clément,  130. 
Codroipo,  206,  217. 
Colbert,  77,  143. 
Colleoni,  176. 
Colloredo,  271. 
Collot,  64,  291. 
Comeyras,  41,  213. 
Como.  42-45,  79. 
Conegliano,  201-202. 
Coni,  264. 

Constajitinople,  170,  185,  247. 
Contarini,  184. 
Corfou,  197,  264. 
Corse,  249,  264. 
Côle-d'Or,  169. 
Coussaud,  168. 
Craeovie,  268. 
Crema;  215. 
Crémone,  108-113,  215. 
Croizier,  50. 
Dalmatie,  164,  185. 
DaloDS,  195. 
Damas,  286. 
ûelmas,  261. 

Demi-brigades  d'infanterie  de 
ligne  ou  de  bataille  : 

4«,  165,  260. 

5",  262. 

6«.  261. 

9«,  195,  264. 

H»,  261. 

12",  195,  261. 

13»,  262. 

14%  261. 

18',  61,  260. 

19%  264. 

25»,  154,  260. 

30%  260. 

32%  61,  138,  152,  260. 

33%  261. 


39%  62,  261. 

40%  260. 
43%  260. 

45%  263. 

51%  260. 

57%  61,  262. 

58%  262. 

61%  260. 

63%  262. 

64%  261. 

69%  196,  253,  261. 

75%  153,  260. 

79%  262. 

85%  261. 

88%  260. 

93%  261. 

95%  260. 
Demi-brigades  d'infanterie  lé- 
gère : 

2%  260. 

4%  261. 

5%  262. 

6%  131. 

11%  263. 

12%  263. 

13%  260. 

17%  166,  262. 

18%  262. 

20%  263. 

21%  201,  261. 

22%  261. 

26%  261. 

27%  136,  200. 

30%  130,  131,  264. 

30%  220. 
Desbordeliers,  194. 
Dessaix,  136. 
Dessolle,  169,  213,  261. 
Deuccation  et  Pyrrha,   88,   90. 
Diderot,  265. 
Dolo,  161. 
Donzelot,  156. 
Dordogne.  202. 
Dorneck,  2. 
Dotti  (Mme),  143. 


298  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 


Doulcet-PoQtécoulant,  287. 
Doumerc,  191,  193,  194. 
Dragons  (Régiments  de)  : 

3%  263. 

5%  76,  128,  261. 

8%  263. 

9%  260. 

10%  157. 

14%  263. 

15%  261. 

18%  156,  262. 

20%  15S,  160,  263. 
Dubayet     (Voir    Aubert-Du- 

bayet.) 
Dufresse,  168,  262. 
Dugommier,  141. 

—  (fils),  263. 

Dugua,  51,  191,  198,  262. 
Duhesme,  166. 
Duino,  222. 

Dumas  (Alex.),  263,  268-269. 
Duphot,  260. 
Dupuis  (Ch-Fr),  269. 
Dupuy    (Dominique -Martin), 

152. 
Durance  (la),  169. 
Dutaillis,  76. 
Egypte,  209,  254,  267. 
Emme  (1'),  3. 
Emmenthal  (V),  13. 
Emo,  174,  183. 
Engelberg  (!'),  19. 
Escale,  137. 

Espagnols  (Vaisseaux),  236. 
Espagne,  34. 
Este,  137,  140. 
Eugène  (Prince).  108. 
Ferrure,  216. 

Fiorella,  165,  198,  208,261. 
Fluelen,  15. 
Forfait,  172. 
Fornésy,  166. 
Franceschi,  89. 
Frauenfelden,  37,  40. 
Friant.261. 


Friedlingen,  2. 

Frioul,  213,  260,  281. 

Fririon  (F.-N.).  154. 

Gafforini  (les  sœurs),  175. 

Galle,  216-217,  273. 

Gardanne,  168,  262. 

Garde  (Lac  de),  114,  118,  171. 

Gardes  françaises,  76. 

Gênes,  171,  252,  257,  281. 

Gentili,  264 

Gers  au,  13. 

Gianni,  71. 

Girardon,  193. 

Goito,  117. 

Gonzague  (les),  121. 

Gouin,  132. 

Gradisca,  219. 

Gray,  92. 

Grecs,  179,  227,  234-236,  234- 

256,  267. 
Grimani,  187. 
Grimouard,  267. 
Grisons,  31,  32,  41,  46. 
Gros,  58.  _ 

Guérin  d'Étoquigny,  191. 
Guillaume,  246-248. 
Guillon,  154. 
Gummer,  228,  240. 
Hadrien,  270. 
Haller,  55,  64. 
Hamelin,  64. 
Hector,  261. 
Herculanum,  85,  284. 
Hollandais,  240. 
Hongrois,  222,  234. 
Hospental,  23-24. 
Houdar  de  Lamotte,  167. 
Huningue,  i. 
Hussards  (1"  et  7^=),  263. 
Idria,  237,  291. 
Iliade,  57. 
///  (1'),  106. 
Iséo,  110. 

Isonzo  (!'),  219-220,  244. 
Istrie,  164,  187. 


TABLE   DES  NOMS   CITÉS 


299 


Italie  (Armée  d'),  45,  59-64, 
104,  178,  251-265. 

Jacobins,  209,  288. 

Jésus-Christ,  276. 

Joseph  (Régiment  des  hus- 
sards), 216,  219. 

Joseph  II,  230. 

Jouhert,  49,  261. 

Jullien  (T.-P.),  77. 

Junot,  52,  291. 

Jupiter,  207. 

Jura,  3,  4,  5. 

Karaiczay  (Régiment  de  che- 
vau-légers),  216,  218. 

Kehl,  247. 

Kellermann  (fils),  263. 

Khevenhidler  (Régiment  de), 
216. 

Kister,  131. 

Klebecic  (Régiment  de),  216. 

Kûtsnacht,  15. 

Laharpe.  39,  49,  54. 

Laharpe  (le),  164. 

Lahoz,  54. 

Lallement,  173. 

Lamberti  (Mme),  58,  67. 

Lamotle  (Mme),  66. 

Langenbruck,  4. 

Languedoc,  248. 

Larmes,  72,  259.  263. 

Larrey,  244,  248-250. 

Latour-Maubourg,  209. 

Latournerie,  213. 

Lausanne,  23. 

Lavalletle,  51. 

Lecco,  215. 

Le<l.ic  d'Ostoin,  142,188, 192, 
196,  263. 

Leclerc  (Fr.),  (ils  du  précé- 
dent, 143,  192. 

Lc(  1ère  (V.-E.),  68,  263. 

Lelong  (Mme),  66. 

Le  Murois,  53. 

Léobni,  268. 

Léonard  de  Vinci,  84 


Lespinasse,  75. 

Leturcq,  76. 

Levant,  186. 

Levantins,  234. 

Le  Vavasseur,  167. 

Levenlina,  27,  31. 

Lévêque,  166. 

Lido,  187. 

Liébault,  261. 

Lieslal,  3. 

Livourne,  283. 

Locnrno,  35. 

Lodi,  57,  193-106,  215,  233. 

Loire,  283. 

Lombardie,  101,  283. 

Lombarde  (Légion),  2S2, 264. 

Lorcet,  263. 

Lorraine,  32,  222.  234. 

Lucerne,  2,  12,  13,  15,  16. 

Lxigano,  16,  36-38,  40,  42. 

Luxembourg,  228,  Î41. 

Lyon,  98. 

Mahony,  219. 

Maïnotes,  235. 

Majeur  (Lac),  35. 

Malaga,  244. 

Malamocco,  162,  187. 

Mallet  du  Pan,  39. 

Malte,  247. 

Malye,  262. 

Mangilli,  175. 

Manin,  175.  207. 

Manloue,  100, 114-127,  130,  136. 

209,    228,    241-242,   268-269, 

277. 
Marie-Thérèse,  270. 
Marigny,  194. 
Marmont,  52. 
Marpaude,  195. 
Muneille,  66,  139,  186,  257. 
Martinique  (la),  267 
Masséna,  140,  160,  180,  260. 
Maubert,  172. 
Maugras,  153. 
Mayence,  209. 


300  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 


Médée,  86. 

Médoc  (Régiment  de),  138. 

Ménftrd,  140,  260. 

Merlin  de  Douai,  289-290. 

Merveldt,  214,  216,  274. 

Mesocco,  32. 

Mestre,  162,  190. 

Meudon,  296. 

Meyer,  261. 

Mignotte,  141,  260. 

Milan,  37,  45-100,  257. 

Mincio  (le),  118-119,  277. 

Minotto,  174. 

MioUis,  127,  264. 

Mireur,  261. 

Mittrovsky  (Régiment  de),  228, 

241. 
Mocenigo,  174,  180-181. 
Modéne,  98,  257, 
Monfalcone,  220,  244. 
Monge,  85,  169,   265-269,  276, 

283. 
Monnier,  261. 
Monselice,  137. 
Montagnana,  137. 
Montpellier,  132. 
Moreau,  68,  209. 
Morio,  247. 
Moselle  (la),  135. 
Motte,  140,  260. 
Muiron  (la),  164. 
Murano,  178. 
Murât,  67,  71,  77,  263. 
Naples,  173,  257,  267,  283,  285. 
Napolitain,  211,240,  273. 
Neptune,  207,  232. 
Néron,  188. 

Neustrie  (Régiment  de),  107. 
Nîmei,  98. 
Nogaredo,  219-220. 
Nord  (Armée  du),  49. 
Noventa,  160. 
Oglio  (V),  110,  114,  215. 
Olten,  8. 
Oriani,  82. 


Osoppo,  217,  267. 

Padoue,  143-158,  260,  267. 

Palma-Nova,  244-248. 

Panthéon  (Club  du),  288. 

Papafava  (Mme),  141. 

Parme,  112,  113,  211,  257. 

Partouneaux,  262. 

Pascalis,  55. 

Passariano,  203,  207-208,  273. 

Paula  (Mme),  193,  198. 

Pelletier,  128,  264. 

Perrée,  170. 

Pétrarque,  86. 

Pfaffensprung,  19. 

Pfyffer,  14. 

Philippe,  129. 

Piave  (la),  199-201,  204-205. 

Picardie,  170. 

Piémont,  257. 

Pietole,  125. 

Pignatelli,  258. 

Pijon,  262. 

Pilale  (Mont),  12. 

Pizzighettone,     103,    106-108, 

215. 
Pline,  44,  284. 
Pô  (le),  25.  109,  111,  216,  269, 

276-277. 
Point,  260. 
Poitevin,  215. 
Polcastro  (Mme),  142. 
Polonaise  (Légion),  47,  51,  252, 

254,  264. 
Pompéi,  85,  284. 
Pont  du  Diable,  ii. 
Pordenone,  203-204. 
Porto-Legnago,  135-136. 
Pradella,  115,  118,  119. 
Properce,  86. 

Pyrénées-Orientales,  141,   250, 
Querini,  174. 
Raguse,  173. 
Rampon,  138,  260. 
Régeau,  202. 
Reggio,  82. 


TABLE   DES  NOMS   CITES 


301 


Regnaud  de  Saint-Jean  d'An- 
gély,  54,  65. 

Réguius,  124. 

Reinach-Suisse  (Régiment  de), 
166. 

Requin,  263. 

Reuss  (la),  13,  16,  19,  21,  25. 

Rey,  2. 
—    (G.-V.),  75,  263. 

Reynier,  209. 

Rheinfelden,  2. 

Rhin,  i. 
—    (Armée  du),  63,  279. 

Rio  (le),  120,  126. 

Riom,  50. 

Riva,  42. 

Robin,  201. 

Rochefort,  267. 

Romagne,  291. 

Romain  (Jules),  122. 

Rome,  53,  57,  58,  183,  238,  270, 
283,  285. 

Rousseau  (J.-J.),  266. 

Rovigo,  263. 

Royal-Corse     (Régiment    de), 
166. 

Roze  (Mme),  68. 
Ruga  (Mme),  67,  71. 
Rusca,  262. 
Sabbionela,  117,  215. 
Sacile,  202. 
Saint-Christophe,  178. 
Saint-Georges,    119,    131,    133, 

215,  253. 
Saint-Gothard  (le),  17,  25,  26. 
Saint-Hilaire,  77. 
Saiut-Huberly,  257. 
Saint-Jacques,  2. 
Saint-Mesme,  64. 
Saint-Ours,  152. 
Saint-Seeondo,  178. 
Sainte-Marguerite,  2. 
Sainte-Sophie,  182. 
Salis  (Régiment  de),  46. 
Salvani,  174. 


Sambre-et-Meuse  (Armée  de), 
45,  63,  204,  279. 

Sanguinetto,  134. 

Santa-Croce,  223,  244. 

Sarrazin,  261. 

Sarre  (la).  111. 

Sarre  (Régiment  de  la),  141. 

Sarrelouis,  111.^ 

Sauret,  264.J 

Savary  (Ch.-Et.),  254. 

Scalfort,  194. 

Schérer,  72, 

Schwyz,  15,  34.  • 

Scutari,  255. 

Sempach,  13. 

Serurier,  69,  261. 

Sherlock,  260. 

Sibille,  171. 

Sicile,  173. 

Silène,  124. 

Smyrne,  112,  235. 

Soissonnais  (régiment  de),  127. 

Soissons,  69. 
Soleure,  4,  8,  9. 

Solignac,  137,  260. 

Songis,  171. 

Sornet,  139. 

Soverani,  174. 

Sparte,  255. 

Spire,  131. 

Spiringen,  17. 

Slanz,  15. 

Stengel  (le),  164. 

Strà,  160. 

Strasbourg,  1,  106. 

Stuart  (Régiment  de),  228,  241 . 

Suez,  209. 

Sulkowski,  51. 

Sursee,  12. 

Tagliamento  (le),  205. 

Tarare  (Opéra  de),  88. 

Tauber  (Mme  de),  274. 

Terray,  155. 

Terre-Neuve,  248. 

Tessin  (le),  25,  28,  32,  35. 


302  JOURNAL   DE   VOYAGE   DU  GÉNÉRAL   DESAIX 


Teufelsbriicke,  21. 

Thiébault,  156. 

Thugut,  270-271. 

Timavo  (le),  221. 

Tinet,  170. 

Tintoret  (le),  185. 

Titans  (les),  123. 

Tolentino,  292. 

Torre  (la),  218. 

Tortone,  264. 

Toscane,  257. 

Toulon,  130,  141. 

Toulouse,  248. 

Touret,  130. 

Trajane  (Colonne),  123. 

Trelliard,  194. 

Trente,  63,  161. 

Tréviie,  192-198,  262. 

Trieste,  181,  217,  224-244,  257. 

Tunis,  183. 

Turcs,  185.  212,  227,  234,  235. 

240,  247. 
Turin,  49,  292-293. 
Turquie,  97,  186. 
Tyrol,  49,  74, 131. 187, 241,  257. 
Udine,  209-218,  244,  250,  273. 
Untenvalden,  19,  34. 
Urea,  135. 
Vri,  34. 
Urseren,  23. 
Valais,  23,  39. 
Valette,  74. 
Vallongne,  214. 
Yalteline,  41. 
Vah'asone,  204-205. 
Vandermonde,  265. 
Vaubois,  264. 


Vaud,  23. 

Vaux  (de),  247. 

Veaux,  261. 

Venise,  162-190.  192-193,  201, 

209-210,  229,  254,  257. 
Vénitien,  58,  181, 186, 194,  240, 

279. 
Vcrdier,  260. 
Vergés,  262. 

Vérone,  49,  113,  184,  260. 
Véronèse,  146,  176,  184. 
Verrières,  129,264. 
Verrocchio,  176. 
Versailles,  66,  128. 
Vésuve,  283-284. 
Vial,  49,  261. 
Vicence,  261. 
Victor,  208,  213,  262. 
Vienne,  196,  267,  270,  273. 
Vignolle,  263. 
Viliars,  2. 
Villetard,  173. 
Virgile,  85,  125. 
Visconti  (Filippo),  280-281. 
-       (Mme),  58,  67,  74. 
Wissembourg,  282. 
Volney,  254. 
Vosges,  4. 
Waldenbourg,  4. 
W^alther,  3. 
Wartensleben   (Régiment  de), 

241. 
Wassen,  18,  19. 
Wurmser,  134,  135,  278. 
Zofingen,  11. 
Zollhaus,  27,  28. 
Zug,  27, 


TABLE   DES  MATIÈRES 


Préface v 

Introduction vu 

SUISSE 

Bàle.  —  Sainl-Jacques.  —  Licstal.  —  Passage  du  Jura.  — 
Olten.  —  Aarbourg.  —  ZoGngen.  —  Sursee.  —  Lucerne. 

—  Lac.  —  Altorf.  —  Amsleg.  —  Avalanche.  —  Pfaffen- 
sprung.  —  Wassen.  —  Roclier  du  diable.  —  TeufelsbrOcke. 

—  Urseren.  —  Hospental.  —  Description  de  la  roule.  — 
Source  de  la  Reuss.  —  Hospice  du  Saint-Golbard.  — 
Airolo.  —  Cibles  des  Suisses.  —  Zollhaus.  —  Description 
de  la  vallée.  —  Habitants  du  Levantin.  —  Rencontre.  Con- 
versation. Vallée  do  Mesocco.  —  Belliazona.  —  Lac 
Majeur.  —  Montée.  —  Gibet  fréquent.  —  Lugano.  — 
Lac,  embarcation.  —  Discussions  des  Suisses.  —  Capo- 
lago 1 

MILAN 

Como.  —  Route  de  Conao  à  Milan.  —  Milan.  —  Hommes. 

—  Encouragements  pour  les  soldats.  —  Administration 
de  l'armée  d'Italie.  —  Femmes  françaises  figurante  Milan. 

—  Dôme.  —  Citadelle.  —  Bréra.  —  Couvent  des  Grâces. 

—  Bibliothèque  Ambrosienne.  —  Palais  archiducal.  — 
Théâtre.  —  La  ville.  —  Remparts.  —  Cours.  —  Lazaret. 

—  Cimetière  des  nobles.  —  Promenade.  —  Rues.  —  Habi- 
tants       44 


304  JOURNAL  DE  VOYAGE  DU  GÉNÉRAL  DESAIX 


CRÉMONE 

Départ  de  Milan.  —  Bœufs,  cochons, moutons.  —  Habitants. — 
Lodi.  — Pizzighettone.  —  Crémone.  —  Bozzolo.  —  L'Oglio. 

—  Crémonn 99 

MANTOUE 

Roule  de  Mantoue,  environs,  lac.  —  Arrivée  à  la  porte  Pra- 
della.  —  Description  de  Mantoue.  —  Enceinte.  —  Palais 
Gonzague.  —  Château.  —  Palais  du  Tè.  —  Hommes.  — 
Administration  mantouane-française 114 

PADOUE 

Départ  de  Mantoue.  —  Castellaro.  —  Sanguinetto.  —  Urea. 

—  Porto-Legnago.  —  Bevilacqua.  —  Este.  —  Monselice. 

—  Padoue.  —  Saint-Pierre.  —  Rues.  —  Enceinte.  — 
Grande  place.  —  Jardin  des  plantes.  —  Saint-Antoine  de 
Padoue.  —  Salle  de  justice.  —  Caractère  des  habitants. 
Hommes.  —  Existence  de  Padoue.  —  Départ  de  Padoue. 
Campagne  magnifique.  —  La  Noventa.  —  Strà.  —  Dolo.    133 

VENISE 

Venise.  —  Port.  —  Vaisseaux.  —  Arsenal.  —  Français.  — 
Italiens.  —  Murano.  —  Place  Saint-Marc.  —  Emo.  — 
Palais  du  doge 162 

TRÉVISE 

Trévise.  —  Chemin.  —  La  Piave.  —  Conegliano.  —  Sacile. 

—  Pordenone.  —  Valvasone.  —  Tagliamento 192 

PASSARIANO  ET  UDINE  _ 

Passariano.—  Udine.  —  Château.  -^  Jardin.  —  Théâtre,.    207 


TABLE   DES  MATIERES  305 


TRIESTE 


Départ  d'Udine.  —  Route.  —  Nogaredo,  poste.  —  L'Isonzo. 

—  Monfalcone.  —  Le  Timavo.  —  Pays,  sa  description. 

—  Duino,  douane.  —  Santa-Groce.  —  Habitants,  leur 
costume.  —  Femmes,  costume.  —  Vue  de  Trieste.  — 
Arrivée,  description  de  la  ville.  —  Jetée  et  entrée  du 
port.  —  Campagne  à  la  gauche  de  la  ville   —  Le  port. 

—  La  ville.  —  Rues,  maisons.  —  Pavé.  —  Réverbères. 

—  Places.  —  Fontaines.  —  Théâtre.  —  Agrandissement. 

—  Costumes  des  Levantins,  variété.  —  Femmes  grecques. 

—  Vaisseaux  espagnols.  —  Troupes  autrichiennes.  — 
Casernes,  —  Hôpitaux.  —  Préparatifs  de  départ.  — 
Palma-Nova 218 


Anecdotes  et  conversation.s 251 

table  des  noms  cités 295 


20 


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